Le baiser de Géraldine

Géraldine m’avait souri une semaine après la rentrée à la fac. Ses gencives, largement découvertes par les lèvres écartées, semblaient me dire qu’elle n’avait pas eu besoin de forcer. Tout dans ce geste respirait la fraîcheur. J’aimais sur l’instant la douceur de cette fille aux cheveux longs et bouclés, ramenés par-devant son visage en une cascade auburn. J’avais passé plusieurs heures de cours à tenter de voir à travers ce rideau quelques-uns de ses traits. Son nez se retroussait tendrement sur les derniers centimètres ; cette trompette finissante me faisait chavirer.

Elle avait accepté mon invitation à boire une bière après une après-midi remplie — on ne chômait pas en biologie. Nous avions évité le café bruyant près de la fac pour se planquer dans un autre établissement situé quelques rues plus loin, plus discret, plus effacé, plus cher aussi. Géraldine avait réglé la note sans même y penser. « Mes parents ont une pharmacie à Bordeaux » avait été la seule réponse pour expliquer son geste. La soirée avait débouché sur une seconde, puis une troisième et à la fin de la semaine qui suivait son sourire lancé à travers l’amphithéâtre, nous nous prenions la main sur l’île de la Cité.

L’automne avait été particulièrement mauvais et on annonçait pour la nuit de faibles chutes de neige. Pas assez pour nous décourager visiblement. Nous marchions à travers les petites rues calmes, parlant à voix basse de ces garçons du lycée sans cervelle, des discussions étranges passées sur MSN, de quelque devoir à rendre.

Géraldine possédait une manière étrange et bien à elle de ponctuer ses phrases. Ma grand-mère et son patois avaient une façon de résumer ça : elle « caillassait » ; c’est-à-dire qu’elle rajoutait de petits sons rauques ici et là, sans s’en rendre compte. Plus la soirée s’étirait, plus il me semblait qu’elle multipliait les « cailloux » dans sa voix. Ces apparitions répétées m’hypnotisaient et je ratai alors sa révélation : « Je n’ai jamais embrassé une fille, mais elle… Elle, j’aurais dit oui. »

J’ai brusquement tourné la tête vers elle. Elle éclata de rire ; il se transforma en buée épaisse qui vint me frôler le visage.

« Ben, quoi ? Ne me dis pas que tu n’y penses jamais. »

C’était le pire hameçonnage de l’histoire de la drague ou bien je ne m’y connaissais pas. La suite est bien floue : il y eut une série de phrases se moquant de la situation et de mon inattention, puis quelques piques sur d’autres filles de la promo et enfin nous deux, assises sur un banc en face de la statue de Charlemagne. La neige se mit à tomber à ce moment précis. Il s’agissait plutôt de rosée figée, de petites perles de glace, sans véritables flocons. Il n’y avait pas de vent alors nous avons pris un instant pour observer ces billes chuter de façon chaotique tout autour de nous, recouvrant les buissons et le sol d’une fine couche de givre sans futur. Le temps se figeait.

J’ai pris la main de Géraldine dans la mienne, puis son visage, puis sa bouche, lentement, avec précaution. Un fantasme se réalisait dans un décor magnifique et j’avais dix-neuf ans et je sentais partout en moi mon corps mourir de stress et de joie. Elle recula lentement et me contempla un instant. La neige crissa, quelqu’un s’approchant derrière nous. Il lui fallut une éternité pour traverser la place et nous dépasser, avant de disparaître sur le petit pont piéton vers Saint-Michel. Géraldine ne l’avait pas quitté du regard.

« Je crois que je ferais mieux de rentrer. »

Un film irait directement à la scène suivante et passerait sous silence dix ans de vie avec les hauts, les bas et toutes les filles et quelques mecs embrassé·es depuis. On enchaînerait sur moi sans faire de fondu. J’étais assise sur un petit tabouret devant ma télévision. Sur l’énorme écran de Cathy, je suivais le journal de vingt heures avec la boule au ventre qui m’alourdissait depuis des semaines. Ils défilaient tous les week-ends ou presque contre le mariage pour tous. Cette marche m’estomaquait à chaque fois, me donnant l’impression de découvrir un monde de douleur que je n’avais jamais pu imaginer. Je devrais presque remercier tous ces manifestants de m’avoir ouvert les yeux sur ma vie. Ma copine dormait déjà — pauvre petite chose qui disparaissait à peine le soleil couché. Elle rata donc le reportage lancé par un journaliste au teint carotte et surtout Géraldine, son drapeau à la main, une poussette devant elle, le même sourire qu’il y a dix ans. Ses gencives semblaient en pleine forme. Elle prononça quelques mots vers la caméra, mais le monteur avait cru bon de tout couper pour laisser parler à la place une voix off cherchant un commentaire juste et neutre alors qu’il aurait fallu tout brûler selon moi. Elle avait changé et puis, en fait, pas du tout.

Je n’avais pas repensé à elle depuis la fin de la seconde année de biologie. Après le baiser, elle avait été distante et froide, un peu mal à l’aise, mais toujours souriante. Elle rentrait donc dans la catégorie la plus simple — « hétérosexuelles pas à l’aise, mais un peu intéressées » — , ce qui me facilita la tâche pour les mois suivants où je l’évitai pour ne pas la mettre dans l’embarras. J’étais à Paris, à la fac, à un âge béni des dieux pour faire des rencontres avec des femmes plus expérimentées, il n’y eut aucun pincement au cœur. J’avais de toute façon laissé tomber Géraldine dans un recoin de ma mémoire, j’avais tiré un trait sur tout ça. En changeant de fac, je changeais aussi mes amis et mes habitudes. Pourtant, la revoir ainsi me fit quelque chose. Elle portait une marinière et une jupe plissée longue jusqu’aux genoux. Son style, indescriptible, ne m’évoquait ni le cliché du Parisien en vacances ni celui du Bordelais qui sort prendre un verre. Géraldine représentait les deux à la fois, coincée entre deux mondes.

En fin de reportage, son visage refit son apparition et, cette fois, elle eut le droit de dire quelques mots qu’elle consacra aux idioties apprises par cœur sur l’intérêt de l’enfant (qu’elle faisait marcher au beau milieu de février dans une ville polluée). Bref, il n’avait pas grand-chose à rajouter sur elle à part qu’elle respirait la profonde bêtise.

Et alors j’ai éteint la télévision et je suis sortie fumer une cigarette dehors, sur la terrasse. La brise fraîche de la campagne et le silence étouffé de l’hiver donnaient à la situation une gravité inutile. J’avais besoin de prendre l’air, pas de me recueillir sur une tombe. Je ne portais qu’un simple t-shirt, un jogging et d’épaisses chaussettes qui laissèrent très vite le froid me pénétrer. On dit qu’être ce qu’on est n’est pas un choix. C’est faux ; nous sommes tous confronté·es à des choix qui nous forment et nous fondent et nous façonnent. Géraldine avait fait le sien et je ne connaissais pas ses raisons. Peut-être avait-elle accepté mon baiser par politesse ou par jeu ? Peut-être avait-elle fait ça parce qu’elle était curieuse et qu’elle n’avait pas ressenti en elle cette excitante douleur ?

Mon ongle se mit à gratter les tomettes ocre de la terrasse et je me rendis compte que je tremblais comme une feuille. Je me serais giflée pour ressentir ce genre d’émotions. J’ai écrasé ma cigarette pas finie dans le cendrier de la table en plastique blanc, et je suis retournée à l’intérieur. Dedans, la température avoisinait les vingt degrés. La cafetière n’était pas loin. Je me suis immédiatement sentie mieux.

Nous sommes tous des dompteurs, nous choisissons de rentrer dans la cage, de faire claquer le fouet, de glisser sa tête dans la gueule du lion.

Géraldine Simonnet.

Son nom m’était soudain revenu. Je n’avais rien demandé, mais mon cerveau avait pris les devants. Je l’ai recherchée sur Facebook. Elle n’était pas la première personne, une dame de Niort. Ni la seconde, une grande femme encadrée par des colonnes grecques de l’Acropole. La troisième fut la bonne. Son profil ne laissait rien dépasser. J’ai cliqué sur “demander en ami” et j’ai attendu.

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