Le paradoxe et le professeur

« Les côtes de la Corse mesurent mille kilomètres, enfin cela est vrai si vous utilisez un bâton de mille mètres. Avec un bâton cent fois plus petit, l’ile aurait une longueur double, voire triple. C’est un principe simple, un effet qui gouverne notre monde. »

Le professeur reposa la tasse de thé qu’il avait jugée brulante.

« Si je vous dis ça, c’est pour que vous preniez conscience que la valeur des choses n’est pas liée à leur taille objective, mais à votre point de vue. »

Il fit tourner sa tasse dans la soucoupe, l’air un peu ailleurs. Ses doigts jaunis par le tabac étaient larges et épais, les ongles plats et propres. Sa moustache paraissait mal équilibrée, plus touffue et courte d’un côté que de l’autre.

« Ce qui compte, ce sont vos yeux. »

Il était mort deux jours plus tôt. L’administration de la faculté avait jugé bon de nous prévenir lors d’une réunion dans l’amphithéâtre D, là où nous n’avions jamais eu cours avec lui. Le professeur avait fait un arrêt cardiaque dans son sommeil, entre le vendredi soir et le samedi matin. Sa femme de ménage, la même depuis quarante-six ans, avait découvert son corps sans vie, enroulé dans son plaid. Il dormait comme toujours sur son ottomane, son feutre gris était posé sur le dossier à la peinture écaillée.

Étrangement, nous n’avions pas été surpris par son retour. Il l’avait déjà dit en cours, faisant claquer sa grande règle sur le bord de son bureau ; le bois avait pris là une couleur plus sombre à force d’être frappé. Je ne me souviens pas exactement de sa formulation, mais il ne doutait pas de revenir d’entre les morts avec, répétait-il, la même « dégaine » : son chapeau enfoncé sur un crâne parsemé de rares cheveux blancs, un mackintosh usé glissé seulement à son bras droit, le reste du vêtement flottant derrière lui comme une cape déchirée.

« Merci pour le thé, mademoiselle, dit-il enfin après avoir bu une petite gorgée du bout des lèvres, il est vraiment délicieux. »

Anita ne le quittait pas des yeux, un air idiot sur le visage. Elle avait des traits ronds et doux ; ses origines iraniennes y étaient sans doute pour quelque chose. Elle me prit la main sous la table. Nous étions dans son appartement étriqué de la rue Monge où nous avions ramené le professeur. Il déambulait sur le trottoir à la recherche d’un taxi pour retourner à la faculté. Il était neuf heures du soir, presque dix.

À côté de nous, Simon et Bran complétaient le club fermé des étudiants qui avait eu la chance de revoir leur enseignant préféré vivant. Anita avait appelé la police, discrètement, et depuis nous attendions qu’elle vienne toquer à la porte. Chaque bruit de pas dans l’escalier de service attirait notre oreille et détournait notre attention.

« Je crois qu’il est l’heure pour moi de partir. »

Je m’opposai vivement à ce qu’il nous quitte aussi vite et je le rassis d’un geste doux et ferme. Il ne sentait rien de particulier. Il semblait égal à lui-même. Ses cheveux argentés, peut-être, avaient pris une couleur plus terne, moins brillante. Voyant que nous attentions quelque chose de lui, il repris la parole.

« Vous savez, le monde entier est rempli de paradoxes comme celui-là. Il ne s’applique pas qu’aux côtes. »

Anita hocha doucement la tête. Bran, avec son accent bavarois, lui demanda d’éclaircir son point de vue.

« Eh bien, mon jeune ami, je pense que l’amour et les autres sentiments du cœur sont comparables à une frontière ! Voilà ! Vue du ciel, une frontière n’est qu’un trait fin de quelques centimètres, vu du sol, le même trait fin est encore là, il n’a pas changé de taille. Vous connaissez l’expression “la carte et le territoire” et c’est de ça qu’il s’agit. Prenez l’exemple de ma mère. Elle travailla longtemps comme bonne dans une bonne maison de Paris et m’offrit à mes seize ans une montre à gousset. De loin, de votre point de vue, c’est un acte assez simple. De près, c’est la plus belle chose que je n’ai jamais reçue. Je revois ses mains douces qui posent dans les miennes cet objet merveilleux. »

Il sourit faiblement et se racla la gorge. Son corps sembla se flétrir un bref instant, alors que dans la rue deux voitures se garaient, portières claquantes.

« Remettez-moi du thé, Simon. »

L’étudiant obéit.

« Bien, bien, ne remplissez pas la tasse. Cette montre, vue de loin, c’est un objet de valeur. De près, avec un bâton de dix mètres si vous voulez, elle contient la sueur de ma mère, ses heures de ménage, de travail pénible, de saleté, de cheveux gras, de robes tachées, de tissus non achetés pour moi. Cette montre a un poids considérable. La balance à poids de mon étude aurait dit qu’elle pesait soixante-dix grammes, peut-être quatre-vingts. Mon cœur… Mes yeux… Je n’ai pas pu soulever cette montre à l’enterrement, vous comprenez ? »

Tout le monde hocha la tête. De l’escalier en colimaçon s’éleva un concert de voix et de talons. Anita, dans un mouvement que je trouvais sur le moment vexant, saisit la cuisse de Simon. Il y eut une minute de silence, peut-être moins. On frappa à la porte.

Le vieux professeur se leva, regarda autour de lui la petite piaule chargée de bibelots et de posters, certains des souvenirs d’enfance, d’autres des achats obligatoires pour tout étudiant en faculté. Il contempla un instant l’affiche d’un boys band anglais qui avait été maintes et maintes fois pliée et dépliée ; de grosses lignes où l’image avait été effacée striaient les visages et les corps musclés, à peine cachés derrière des chemisettes flottantes.

« Ils sont beaux. Avec quoi les mesurez-vous, ma chère Anita ? »

On tapa de nouveau à la porte. Simon se redressa subitement et je serrai encore plus fort mon amie. Deux policiers apparurent sur le palier, l’un en civil, l’autre en uniforme. Derrière eux, il y avait une troisième personne qui soufflait fort dans l’escalier, incapable d’atteindre ce neuvième étage sans ascenseur.

Notre professeur y était arrivé sans le moindre problème. Nous fixâmes le vieil homme un bref moment durant lequel il s’approcha de la fenêtre.

« N’oubliez jamais votre mètre. »

Et il disparut dans un éclat de lumière. La voisine d’en face venait d’ouvrir son velux et avait jeté sur la studette d’Anita un flash brulant de soleil. C’était brutalement l’été et une chaleur étouffante emplit la pièce.

Le policier en civil se frotta les yeux. Anita posa sa tête dans le creux de mon épaule, sa main moite contre la mienne. Je me mis à compter mentalement les replis de nos paumes, les empreintes, les sillons, les crevasses, bref, les kilomètres de peau de qui nous séparait.

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