Poisson et Toudoux

Alors tu vas m’écrire un truc sur un rendez-vous professionnel qui se solde par un licenciement. Autant de personnes et de dialogues que tu veux mais que les personnes soient tous en train de taper sur des écrans, sauf la personne qui perd le job. La personne est parfaite pour le job, elle plait à tout le monde. La raison du licenciement doit être un truc abject qui intervient à la toute toute fin, dans la dernière phrase.

« Monsieur Toudoux ?

— Entrez, entrez, installez-vous. »

L’homme déjà assis passe une main alerte sur la veste de son costume. Il se penche légèrement par-dessus son bureau et indique d’un doigt pointé un siège confortable, aux formes rondes et attirantes.

« Déjà, sachez que je suis très heureux de vous rencontrer Monsieur Poisson. Vous êtes, après tout, l’un de nos meilleurs employés, mois après mois, année après année. »

Il éclate d’un rire franc aux dents agressivement blanches.

« Alors c’est somme toute assez normal que je vous rencontre aujourd’hui. Ça ne vous étonne pas ?

— Pas le moins du monde. Après tout il s’agit de votre travail.

— Parfait. »

Une minute passe. Monsieur Toudoux a les yeux rivés sur son moniteur d’ordinateur tandis que ses doigts tournicotent autour du clavier.

Monsieur Poisson toussote légèrement.

« Pardon. Un instant. Un mail important. »

Une autre minute passe. Elle semble plus longue que la précédente. Monsieur Poisson sait exactement combien de temps dure une minute et celle-ci est en train de s’éterniser.

Monsieur Toudoux tape avec aplomb sur la touche Entrée et, tout en gardant les yeux fixés sur l’écran, lance un glorieux :

« Enfin ! Je suis à vous. »

Une troisième minute s’écoule durant laquelle il est clair que tout le corps de Monsieur Toudoux est prêt à commencer la discussion : les épaules sont parallèles au bureau, les mains sont ouvertes en l’air, écartées comme si elles tenaient un énorme ballon de beach-volley ; elles s’apprêtent à prendre la parole au nom de leur propriétaire. La tête pourtant est vissée au moniteur, situé en diagonale du bureau ce qui jure terriblement avec l’ordre impeccable de la pièce où tout est positionné dans un souci évident de parallélisme, voisin discret et poli d’une maladie mentale.

« Donc. »

Monsieur Poisson se redresse. Il n’a pas littéralement l’habitude d’être traité ainsi mais il a de la bouteille ; il a vu les générations et les époques passer ; les tendances se sont révélées, se sont hasbeenifiées avant de revenir sur le devant de la scène dans une gloire toute passagère ; les nouveaux sont devenus des anciens ; bref, il est vieux. Moustache droite, coupe carré, la même depuis un bon siècle, il est l’allégorie de la patience.

« Oui, donc. Je disais. Monsieur Poisson. Incroyable carrière chez nous. Vous avez rapidement grimpé les échelons jusqu’à votre poste actuel que vous occupez depuis… »

Il tape sur le clavier, décrypte un résultat. Sa main tourne sur le bureau, la souris faisant des cercles concentriques à la recherche de l’information décisoire.

« Llll-ongtemps. Vous aimez travailler chez nous ?

— Bien sûr.

— Oui, bien sûr. »

Monsieur Toudoux sort de sa poche un téléphone qu’il pose juste à côté du clavier. Ça aussi, Monsieur Poisson en avait vu. Il avait tout de suite su y trouver de l’intérêt et s’en était donc tout naturellement éloigné, avec ce silence et ce calme légendaire.

« Oh. Un mail important. »

Monsieur Poisson sourit. Il connaît le truc. Le mail. La notification. La pastille rouge. Le chiffre à effacer. Le nouveau mail qui est arrivé entre temps. Et on recommence.

Monsieur Poisson ne dit rien.

« Mail de mon père. Vous saviez qu’il avait travaillé ici ? Contremaître à la fabrique des oursons en guimauve. Il s’appelait monsieur… »

Il semble un instant chercher le nom, tape quelques lettres sur le clavier, puis clique au petit bonheur la chance. Une notification clignote sur son téléphone. Une mouche apparaît quelque part dans la pièce et se met à bourdonner. Monsieur Poisson ne vacille pas ; il est la tranquillité métaphorique, la non-violence anthropomorphique. Son interlocuteur paraît perdu.

« Pourquoi je regarde la fiche employé de mon père… Bref. Monsieur Poisson, je vous ai convoqué dans mon bureau aujourd’hui car nous avons quelque chose pour vous. »

Il se redresse, pousse sa chaise et lève son immense carcasse. Puis il semble brutalement se souvenir des règles basiques de l’opération qu’il est en train d’entreprendre et se rassoit pour ne pas paraître plus grand.

« Oui, donc, j’ai une enveloppe pour vous. »

Sans quitter sa chaise, il tend son bras vers une armoire à côté de son bureau. Pendant une brève seconde, il va tomber. Monsieur Poisson, avec son éternelle droiture, va pour l’aider — il ne fait pas mine, il va littéralement l’aider ! Monsieur Toudoux le repousse aimablement d’un geste de la main.

« Je maîtrise. »

Il tire enfin de l’armoire une enveloppe de papier kraft qu’il tend à Monsieur Poisson.

« Sachez que selon les règles de convention collective de notre entreprise, le fait que vous soyez venu à notre rendez-vous signifie que vous avez pris conscience que votre licenciement est effectif à compter de cette minute. »

Monsieur Poisson se fige progressivement, avec un mélange assez ingénieux de rigueur et de maîtrise totale de soi. Il ne transpire pas davantage.

« L’enveloppe contient la raison de votre licenciement pour faute grave. »

Les derniers mots résonnent dans le bureau de six mètres sur trois, sans fenêtres, composé d’un bureau, d’une chaise, d’un ordinateur, d’un clavier, d’un écran, d’une souris, d’une corbeille à papier, d’une armoire à dossier, d’un fauteuil très confortable et d’une mouche.

Monsieur Poisson hésite. Ses doigts attrapent l’enveloppe qu’il tâte discrètement lorsqu’il la fait tourner dans ses mains. Il finit par déchirer le cachet et à en retirer le contenu.

C’est un rouleau vide de papier toilette.

« J’ai peur de ne pas comprendre.

— 26 mai 1958. Vous venez d’accéder à votre poste de chef-manager des régions scandinaves pour les bonbons acidulés et piquants lorsque vous dérobez un rouleau neuf de papier toilette et que vous le ramenez chez vous. Vous le consommez, sur une période d’une semaine et de trois jours avant de le jeter. Ce comportement est inacceptable monsieur Poisson. Inacceptable.

— Mais c’était il y a des décennies. »

Monsieur Toudoux hoche la tête.

« La sécurité va vous escorter vers la sortie. »

Monsieur Poisson se met à trembler. Deux énormes créatures sortent de l’ombre et attrapent le vieil homme soudain rabougri. Des larmes coulent sur son visage. Et alors que la porte va se refermer sur le nouveau chômeur, Monsieur Toudoux laisse échapper un petit sifflement.

« Personne n’échappe à la Justice, Monsieur Poisson, personne. »

Monsieur Poisson sent dans l’air le J majuscule de justice qui claque.

One clap, two clap, three clap, forty?

By clapping more or less, you can signal to us which stories really stand out.