Après le Détroit, le large (3/3)

Ville la plus ancienne du Midwest, Détroit est passé d’un âge d’or à un naufrage en l’espace de quelques décennies. De Silicon Valley à Ghost Town.

Une ville gardant des atouts contre vents et marées

Malgré les tempêtes, elle a gardé un certain prestige et une grande renommée. Se cantonner au sombre portrait que j’ai dressé dans les articles précédents serait passer à côté des nombreux côtés esthétiques et positifs de Détroit. Coincés entre ses zones d’ombre se maintiennent trésors historiques et vitalité, prêts à briller de nouveau.

Tour d’horizon de Détroit en 2017

Motor City éternelle

L’Ambassador Bridge. L’une des deux liaisons routières qui la relie au Canada.

Détroit est d’abord connue pour son salon de l’automobile, le North American International Auto Show qui n’a jamais cessé d’exposer fièrement les voitures de demain. Signe que la ville s’est montrée digne de son titre de Motor City malgré sa désaffection et a gardé les sièges de ses fleurons automobiles.

Une vie sportive de haut niveau dynamique

Hockey, Baseball, Football américain, aujourd’hui, chacun a son stade et la ville ne cesse de construire de nouveaux stades, abandonnant les anciens. Dernier venu, le Little Caesars Arena abritera dès cette année l’équipe de hockey des Red Wings. Constante dans ce pays, le sport brasse suffisamment d’argent pour se construire un stade entièrement neuf tous les 10 ans, même dans une ville en faillite comme Détroit. La ville dépérit mais ses équipes de sport professionnel brillent, c’est un de ses paradoxes.

Un centre culturel qui a survécu

Dans la Midtown, la Wayne State University n’a jamais quitté la ville depuis sa création en 1868. Entourée de nombreux musées tels le Detroit Institute of Arts, réputé sur tout le continent, ou encore le musée d’Histoire et le Museum of Contemporary Art Detroit, ce foyer d’éducation et de culture a résisté, indifférent, aux tempêtes ravageant les quartiers voisins.

Un patrimoine architectural historique parmi les plus beaux des Etats-Unis

Ces bâtiments architecturaux, atypiques pour les Etats-Unis, sont très dispersés. De la Michigan Central Station Art-Déco des articles précédents aux maisons individuelles, l’âge d’or de la ville a laissé des traces bien visibles. De nombreuses églises du 19ème siècle parsèment aussi les différents quartiers, répondant aux nombreux cultes des nouveaux habitants immigrant de toute l’Europe, catholiques, protestants au 19ème siècle.

Dans le centre-ville (Downtown), de nombreux gratte-ciels de toutes tailles ou des immeubles plus modestes ont traversé les âges, protégés par l’absence de spéculation immobilière qui a transformé beaucoup d’autres centre-villes historiques de métropoles américaines.

La plupart sont aujourd’hui rénovés ou en cours de rénovation même si ils n’abritent pas (encore) tous de nouvelles activités en leur sein.

De nombreuses tentatives de redresser la tête

Malgré ses quelques constantes positives, le coeur de la Motor City bat au rythme de la conjoncture mondiale. Elle est passée par plusieurs tentatives de relever la tête, toutes écrasées par les krachs brutaux tels que peuvent les vivre les Américains. En 1977, l’inauguration du Renaissance Center, complexe de trois tours qui abritent non seulement le siège de General Motors mais aussi hôtel Marriott, centre commercial et hall d’exposition, marque la résistance de Downtown Détroit au déclin. Mais cela ne suffit pas à inverser la tendance. En 1987 fut rajouté le “Detroit People Mover”, un train automatique aérien circulant en boucle entre les tours. Plus qu’un transport en commun efficace, il est avant tout une attraction.

Detroit People Mover au pied du grand casino de Greek Town

En 1996, la municipalité ouvre les portes de la ville aux casinos. Aujourd’hui, on compte quatre grands casinos-hôtels à la façon Las Vegas (en plus modeste). Mais les recettes fiscales n’ont pas empêché la faillite. De même, dans les années 2000, les berges de la rivière (Riverfront) sont réaménagées. Le centre reprend un peu de couleurs, dynamisme qui semble profiter à des quartiers plus éloignés.

En face du détroit qui relie Lac Erié et Lac Huron, la rive canadienne.

Mais vient la crise de 2008 qui a ravagé le secteur automobile, menant à la suppression de plusieurs milliers d’emploi. Detroit n’encaisse pas le choc. En quelques années, elle subit l’une de ses plus rapides saignées pour atteindre sa population d’aujourd’hui, la plus faible depuis son pic de 1950.

La faillite de la ville en 2013, écho à celle plus incroyable de General Motors en 2009, nous mène à 2014 où 7 milliards de dollars de dettes sont effacées. Véritable bol d’oxygène pour la ville, son horizon s’éclaircit.

Alors nous voilà en 2017. Que s’est-il passé depuis 2014 ?

Le dernier renouveau en date. Le bon ?

Fermes urbaines, urbanité fermière

Popularisée en France par le film Demain, la culture de fruits et légumes en ville est effectivement un vrai phénomène à Détroit. Il existe presque autant de types de fermes qu’il existe d’initiateurs de projet.

Dans le film, on pourrait croire que l’esprit de proximité de la campagne s’est invité en ville. Que tous ces fermiers urbains se connaissent, se voient presque tous les jours et s’entraident. Ce n’est pas exactement cela. Les “fermes”, ou plutôt souvent les potagers vu leur taille, sont très éloignés les uns des autres. Les espaces vides s’étendant sur des kilomètres carrés, il n’y a pas de cohésion ni une seule communauté de fermiers. Certains se sont regroupés, mais cela ne m’a pas semblé la règle, contrairement à ce que je m’attendais en venant ici.

Des cultures occupent aussi l’ancien espace de maisons détruites.

Peut-être autour de la Midtown, centre névralgique du renouveau, aurais-je davantage senti un tel esprit de cohésion si j’étais venu l’été. Il est vrai que l’hiver, quand rien ne pousse, difficile de ressentir l’ambiance réelle autour de ce phénomène. Cette tristesse de la saison morte transparait dans les photos. Imaginez-vous l’été pour en saisir tous les aspects positifs.

Quoiqu’il en soit, ces initiatives aux objectifs variés ont toutes au moins une ambition commune : redonner vie à la ville et créer du lien social, souvent lutter contre la pauvreté et l’isolement. Cette idée simple est partie du constat d’utiliser les nombreux espaces vacants de la ville pour apporter des solutions à de nombreux problèmes de Détroit mais inhérents à toutes les villes, dans des proportions différentes : pauvreté, exclusion, éducation, oppression.

Des fermes pour qui ? Par qui ?

Petit tour d’horizon des principaux types d’initiative que j’ai vu ou dont j’ai entendu parler.

Il existe des fermes commerciales qui ont un fonctionnement plutôt classique. Elles sont petites, à l’échelle individuelle souvent, mais leur but est lucratif. Les producteurs vendent leurs légumes aux restaurants locaux. Leur objectif principal est donc d’en vivre, au moins en partie.

D’autres ont une vocation plus sociale. Focus Home, organisme de charité qui oeuvre depuis plusieurs décennies à Détroit, utilise la culture urbaine pour intégrer et faire oeuvre de pédagogie auprès des plus pauvres. Il s’agit de les occuper, de leur enseigner l’importance de bien manger, comment cuisiner et leur offrir le fruit de leur travail.

Dans le même registre, certains cultivent des potagers accessibles à tout public. Chacun est libre de venir cueillir et récolter ce dont il a besoin pour manger, sans s’acquitter d’aucun achat ou donation ou parfois pour une contre-partie dérisoire comme ceux-là :

Ce lot de bacs à cultiver se trouve au coeur de la Midtown

Enfin, d’autres organisent une fois par semaine (en saison, je n’ai donc pas pu y participer), un dîner où locaux et voyageurs sont invités à partager ensemble le repas dont la nourriture a été entièrement produite sur place.

C’est le cas par exemple de ce jardin situé à côté de l’unique auberge de jeunesse de la ville qui a ouvert ses portes il y a 5 ans.

“L’aire de pique-nique” pour les repas hebdomadaires

General Motors a aussi fait dons de terrain pour en faire des jardins potager.

Tous les acteurs semblent s’être mis à cette mode qui est peut-être l’avenir de toute ville au monde. Jusqu’en bordure de la banlieue, des “community kitchen” se créent dans chaque quartier déshérité pour rassembler des bénévoles désireux d’aider les plus pauvres à se nourrir, ceux qui n’ont plus rien, même pas de voiture, même pas le permis.

C’est pour des plantations qui alimenteront ce type d’oeuvre sociale que j’ai travaillé pendant deux semaines. Probablement inspirée par l’émulation de ces dernières années à Détroit sur le sujet, cette “Community kitchen” vient d’être aménagée dans le quartier de Brightmoor aux limites de la ville, dans un ancien commerce abandonné depuis longtemps et refait à neuf. Si j’ai bien compris le futur système, en échange de quelques heures de services à la cantine, la personne aura le droit de manger gratuitement ce qui s’y trouve. Lieu de survie, lieu de vie, les rescapés de l’apocalypse trouveront là un lieu de ressourcement, un lieu d’humanité. Il ne leur manque plus que les dernières autorisations pour démarrer.

L’embourgeoisement débarque à Detroit

Bâtiment historique sur le Riverfront

Les fermes urbaines ne sont pas le seul signe de renaissance de la ville. Corktown, Downtown, Midtown, Eastern Market, Riverfront, tous ces quartiers ont enclenché une dynamique d’embourgeoisement (gentrification en anglais) qui semble prendre.

A deux pas du Downtown, narguant les ruines voisines, ce projet ouvrira finalement courant 2017.

Sur le Riverfront, on voit fleurir quelques projets immobiliers dont cet ambitieux petit village “à l’européenne” avec ses boutiques et ses terrasses de restaurant. Ce Riverfront qui s’étend sur plusieurs kilomètres attire des personnes pas nécessairement riches, comme ce bâtiment qui semble être une ancienne fabrique reconvertie en lofts.

Les ruines côtoient bâtiments rénovés et immeubles neufs dans un style architectural cohérent avec l’ancien. Autour du coeur historique et culturel, le Detroit Institute of Art n’est plus seul. Par ci par-là, des particuliers rénovent ces demeures d’époque au charme indubitable, des immeubles chargés d’histoire sont restaurés en appartements premium. La population croisée dans les rues commence à ressembler à celle que l’on voit à Chicago, Paris, New York ou Londres. Mais elle est encore très peu nombreuse.

Difficile de dater cette architecture mais son charme est certain.

L’art, qui n’a jamais quitté la ville à travers ses musées et son centre culturel, semble trouver une seconde jeunesse dans cette renaissance. Au détour d’un croisement dans un quartier abandonné quelconque, on trouve ce genre d’oeuvre mystérieuse.

Plus ancien, le Heildeberg Project né en 1986, consiste à créer des oeuvres d’art urbaines en extérieur à partir d’objets abandonnés trouvés ici et là. Où on se rend compte de tous les objets délaissés que recèle la ville. Tout, absolument de tout. La publication de photo étant prohibée par l’artiste, pour la peine, je ne mettrai pas de lien.

Plus éloigné de cet embryon bourgeois, on trouve quelques rues reconstruites sur les cendres de friches vierges.

Les maisons en ruine se vendent à 1000$ aux enchères et on commence à voir des gens de loin venir faire leurs emplettes. C’est le cas de ce Québécois croisé à l’auberge qui va rénover son récent achat pour l’utiliser commercialement (chambre d’hôtes, mini-auberge de jeunesse etc.). Détroit semble devenue terre d’opportunité pour beaucoup.

De plus en plus de jeunes qui ont grandi dans la banlieue, souvent “blancs” d’après la presse locale, enfants de ceux ayant déserté le coeur de la métropole, reviennent y habiter. Ils y trouvent une vie de quartier plus sympathique que dans les zones pavillonnaires de banlieue. Le phénomème mondiale des bobos/hipsters (appelez ça comme vous voulez) de jeunes générations réinvestissant des quartiers déshérités, arrive donc à Détroit.

Une vie de centre-ville à la façon Detroit.

Alors oui, on trouve de la vie à Détroit quand on sait où aller. Les casinos ne désemplissent pas et contribuent à redonner de la vie au Downtown. La patinoire extérieure déborde d’enfants ravis de glisser sur la glace. De l’avis de ses habitants, le quartier est plus animé qu’il y a quelques années.

Eastern Market

Lieu emblématique de cette nouvelle population attirée par le coeur de ville, le marché. A Eastern Market le samedi, les gens se bousculent pour acheter leurs produits bios ou artisanaux sur les nombreux étals qui n’ont rien à envier à un marché européen de quartier.

Les brasseries de Corktown, au pied du vestige de la Michigan Central Station, distribuent fièrement les nombreuses bières brassées localement et ne désemplissent pas. Renouant avec la tradition d’avant la prohibition et les brasseries des immigrés allemands, germent sur ce quartier surnommé “la vieille ville”, de nouveaux lieux branchés.

Les transports en commun

Bien sûr, on reste en Amérique et qui plus est dans la Motor City. Tout se fait en voiture et les lieux précédemment cités sont tous éloignés les uns des autres (pour un Européen). Il n’empêche que le tramway va opérer son grand retour sur la Woodward Avenue dès 2017. Là-même où la première automobile avait roulé puis le dernier tramway fonctionné avant sa fermeture définitive. Symbolique d’un retournement durable de la situation de Détroit ?

Quant au vélo, il commence à être bichonné comme dans beaucoup de grandes villes américaines. Une ancienne voie ferrée a par exemple été transformée en voie verte au coeur de la ville, du Riverfront vers l’intérieur des terres. Mais ce n’est vraiment pas dans la culture américaine et je n’ai vu presque aucun vélo. J’étais le seul extraterrestre à rouler sans moteur. Mettons cela sur le compte de l’hiver.

Et demain concrètement ?

Il y a donc bien de réels frémissements de vie à Détroit qui possède de réels atouts. C’est une étape à ne pas manquer lors d’un voyage dans le Midwest. Cette reprise là est-elle enfin pérenne ou sera-t-elle balayée de nouveau par la prochaine crise que les Etats-Unis vont se prendre de plein fouet ?

Il se peut que cette fois, son coeur survive. Il se peut même que Détroit devienne un modèle de ville durable. Quel pied de nez de l’Histoire si la Motor City devenait la Farm City.

Mais il faudra au minimum des décennies pour que ce renouveau concerne toute la surface de la ville et que Détroit retrouve sa prestance d’antan. Ces signes de revitalisation se concentrent sur l’hypercentre, autour du quartier d’affaires, du bord de rivière et du coeur historique et culturel. Ils sont fébriles et les quartiers abandonnés, les pauvres, se trouvent jusqu’à 20km de ce centre. Seul beaucoup de temps pourra guérir toutes ces blessures.

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