Détroit, les fleurs du déclin

Sans cesse à mes côtés s’agite le Démon ;
Il nage autour de moi comme un air impalpable ;
(…)
Il me conduit ainsi, loin du regard de Dieu,
Haletant et brisé de fatigue, au milieu
Des plaines de l’Ennui, profondes et désertes,
Et jette dans mes yeux pleins de confusion
Des vêtements souillés, des blessures ouvertes,
Et l’appareil sanglant de la Destruction !

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal

J’approche de Detroit, je regarde par la fenêtre du bus en quête de stigmates de ce mythe qui me travaille depuis des années. Mais je me dis que depuis l’autoroute, à demi-enterrée, je ne verrai rien. Et pourtant, à peine franchies les limites de la ville, je les aperçois imperturbables. Les reliques du passé, figées dans le temps. Le trafic dense sur l’Interstate 96 est trompeur. Ses autoroutes sont le mirage de Détroit. Une ville désertée aux artères encombrées, tel est le paradoxe de la Motor City.

Quinze miles, dix minutes de passage éclair sur la Jeffries Freeway, suffisent à saisir l’ampleur du désastre. Les nombreuses pancartes publicitaires géantes encourageant les toxicomanes à décrocher plantent le décor. Le visiteur candide est prévenu. Ici, ce n’est pas la Silicon Valley. Ou plutôt, ça l’eut été, il y a un siècle.

Brûlant de curiosité, je quitte la sécurité des Freeways pour m’aventurer dans cette contrée qui m’appelle. Le contraste est saisissant. Dans les quartiers périphériques encore habités, il ne reste guère que liquor stores et stations services qui ont survécu à l’apocalypse. Ailleurs, attendant que le temps les consument, manufactures, écoles, églises ont troqué humains contre écureuils.

Proche du centre, attiré comme un aimant par ce symbole d’un âge d’or révolu, je marche vers la Michigan Central Station. Elle se dresse toujours fièrement haute de ses 18 étages. A ses pieds, le vent glacial traversant l’enceinte trouée submerge mes narines de l’odeur du déclin. Effluves de rouille, de moisi ou de renfermé, que sais-je, cette odeur est unique, indescriptible.

A l’autre bout de la ville, autre symbole de cet âge d’or, la fabrique d’automobile de luxe Packard Plant, qui fut un temps l’industrie “high tech” du moment, n’est plus qu’un mastodonte vide de béton et d’acier.

Sa taille démesurée témoigne de l’emballement économique de la ville il y a un siècle. Après 50 ans de bons et loyaux services, les 60 ans d’érosion naturelle n’ont pas suffi à l’abattre.

Décrépitude

Au hasard des balades, je découvre l’ampleur des dégâts. Je regarde un plan, je choisis mon itinéraire. Par réflexe, je me dis que je vais traverser des quartiers plus ou moins habités, comme dans toute ville qui possède autant de rues, avec quelques bâtiments abandonnés par ci par là. La réalité se rappelle à moi.

Zone hybride, ni ville, ni campagne, les routes rectilignes en quadrillage sont les seuls vestiges d’un passé urbain. Il ne reste que ce squelette de la ville qui a perdu sa chair, sa chair humaine. Ces avenues à quatre voies ne sont qu’autoroutes à vent. La plupart des maisons ont été rasées progressivement pour ne laisser que des friches.

Le silence qui règne est terrifiant. Dans la plupart des quartiers, il y a un résidu de trafic qui transite entre quartiers encore vivants éloignés les uns des autres. Mais parfois, c’est le néant. Seul le bruit de fond léger et lointain d’une freeway atteste d’une présence humaine proche.

Paraît-il que la région des Grands Lacs est belle l’été, saison aussi chaude que les hivers sont rudes. Peu de touristes s’y aventurent à cette période de l’année. Pourtant, l’hiver, la nature morte crée les conditions pour ressentir pleinement cet état de désolation. Les arbres morts, l’herbe jaune flétrie, le vent glacial contribuent à cette ambiance mortifère unique au monde.

Une avenue franchie, passage de la banlieue à la ville, j’entre soudain dans un autre univers. Nids de poule, trottoirs disparaissant sous l’herbe, arbuste poussant entre les dalles, les obstacles naturels sont nombreux. Cet arbre n’a probablement pas vu passer un piéton depuis quelques années, encore moins un vélo. Alors je marche sur la route sans être inquiété par le trafic inexistant.

Des vestiges parsèment ces étendues plates et sans vie. Ce vide où il y avait encore quelques décennies auparavant de nombreuses maisons individuelles remplies de vie. Décidément, je ne m’y fais pas. Même après le vingtième carrefour. C’est surréaliste.

Les maisons abandonnées sont souvent incendiées par des jeunes pour passer le temps, lors de la Devil’s Night d’Halloween par exemple, ou par certains voisins évitant ainsi que la maison d’à côté ne soit squattée par des dealers de drogue.

Je ne suis pas rassuré. Ces paysages sont comme hantés. Ils sont à la fois terrifiants et apaisants. Pourtant, il n’y a pas de danger. Le danger des villes vient généralement des humains. Or ici, il n’y en a plus. Ou si peu.

Et puis mon regard traverse la rue et cette vision me rappelle les avertissements de mon hôte. Je n’étais pas sur mes gardes. Je les ai aperçus au dernier moment. Ils jouaient paisiblement sur un terrain en face. Mais quand à leur tour ils m’ont aperçu, ils se sont instantanément arrêtés de jouer. Les deux m’ont fixé, figés. Comme si ils s’étonnaient de voir un humain. Mon sang n’a fait qu’un tour. Je me suis souvenu des mises en garde, des articles sur les attaques de postiers. Qu’est-ce que je fais si ils m’attaquent ? Je n’ai rien pour me défendre, même pas un bâton. Il n’y a rien dans les environs pour me servir d’arme. Je suis nu face à eux.

Mais non. Finalement, ils m’ignorent. J’ai de la chance. Ces deux chiens ne devaient pas être abandonnés depuis longtemps, mi-domestiques, mi-sauvages. Je ne les intéressais pas. Ils n’ont pas voulu en savoir plus. J’ai tracé mon chemin, accélérant le pas.

Le long de cette usine désaffectée j’allais au devant de quartiers encore moins accueillants. Je restais sur mes gardes désormais, plus tendu, espérant de ne pas croiser au prochain carrefour de véritables chiens errants affamés.

Je devais traverser ces zones, quoiqu’il arrive. Aller à Détroit sans vivre cette expérience, c’est comme aller à New York sans visiter la Statue de la Liberté, à San Francisco sans rouler sur le Golden Gate.

“Beware of the dog”

Mais finalement, les animaux les plus féroces semblent être ces nombreux chiens de garde postés devant les rares maisons encore habitées. Derrière d’épaisses grilles en métal, ces solides molosses aboient dès qu’on approche de leur chasse gardée. Barricadés, gardées, certaines maisons témoignent de la méfiance de leurs locataires. Les chiens assurent leur sécurité, ou rassurent, les rescapés.

Ces grilles ne sont pas la norme aux Etats-Unis où les résidences sont habituellement ouvertes sur la rue. La menace n’est peut-être pas réelle mais le sentiment est bien là lui.

Les rares habitants que je croise me regardent avec curiosité, parfois méfiance, comme si il était extraordinaire de voir quelqu’un se promener à pied ou en vélo ! D’autres au contraire se montrent très accueillant, “How are you doing?”, “Oh, excuse me” lancent-ils quand je passe à proximité sur le trottoir. Après leur phase d’abandon massif, certains quartiers semblent s’apaiser spontanément. Les rescapés, souvent âgés, sont bien vivants.

La ville est malicieuse. Elle garde en son sein comme des trésors, ces voitures de marques qui ont fait sa réputation d’antan pour ensuite la mener à sa ruine. Cadillac qui rouille ou SUV plus récent, il arrive qu’un véhicule soit abandonné en même temps que la maison.

Puis je tombe sur cette rue. Ilot de constructions encore debout au milieu de friches. Ces maisons ne sont pas encore écroulées mais leur état de délabrement, leurs portes condamnées, ne laissent pas place au doute. Personne n’y habite. Un 4x4 d’un certain âge est garé devant l’une d’elle. Je me dis, tiens, eux-aussi ont laissé leur voiture pourrir ici. Mais non, deux individus, un couple vraisemblablement, courbés, la démarche lente, sortent de la maison pour rejoindre le véhicule. Il y a donc bien encore des habitants dans cette rue. Ils n’en ont plus pour longtemps. Leur maison mourra avec eux.

Du coup je ne sais plus. Je me pose des questions. Parfois, une voiture récente est garée en face d’une maison abandonnée, devant d’autres, c’est une vieille voiture devant une maison semblant habitée. Les toits recouverts de bâches pour prolonger leur vie ne sont pas rares. Les peintures s’effritent, souvent. La pauvreté est le prélude de la transition de la maison vers l’abandon. Avant même le départ de ses occupants. Je ne sais plus distinguer quelles habitations sont réellement vides. Le monde des vivants se confond avec le monde des morts.

Après deux jours à errer dans la ville, je comprends. Ces bâtiments ne sont pas des maisons individuelles. Dans chacune se trouve en fait la place pour deux familles. Une au rez-de-chaussée, une à l’étage. Chacun a sa propre porte d’entrée. De nombreuses personnes vivent donc dans ces maison-double dont l’un des deux niveaux est abandonné. N’ayant pas les moyens d’entretenir l’ensemble, ils vivent dans un logement à moitié à ruine. Ils subissent et paient indirectement le départ de leurs voisins.

Ces demeures d’anciennes classes moyennes côtoient des manoirs plus imposants, écho du passé glorieux du quartier anciennement peuplé de bourgeois, industriels, ingénieurs qui ont fait la richesse et la réputation de la ville.

The Walking Dead

Régulièrement sont abandonnés sur les trottoirs de nombreux objets personnels. Matelas, peluches, mobilier, meubles, jouets jonchent le sol, éparpillés comme par un ouragan. Comme si les occupants étaient partis dans la précipitation laissant toutes leurs affaires sur place. Une invasion de morts-vivants se serait-elle ajoutée au lent déclin de la ville ? Un mystère.

L’intérieur des maisons dont les entrées n’ont pas été condamnées, elles sont rares, sont de vrais dépotoirs. Probablement squattées pendant un temps, prolongeant leur utilité avant abandon puis destruction définitive.

Tout ce que peut contenir une ville classique repose en ruine quelque part dans Détroit, comme un musée à ciel ouvert, à l’état pur.

Panser ses plaies

On sent que la ville a tenté et tente toujours de penser ses plaies. Entre deux maisons abandonnées, je tombe sur un terrain plat, boueux. Les traces des bulldozers impriment la terre où rien n’a encore eu le temps de pousser. Le terrain est prêt pour laisser la nature reprendre ses droits. Seuls de petits morceaux de briques éparpillés témoignent du bâtiment qui se dressait il y a peu au même endroit. La ville fabrique des ruines plus vite que la municipalité a les moyens et le temps de raser.

En centre-ville, on restaure tour à tour de vieux gratte-ciels. Au moins n’ont-ils pas été rasés et remplacés par des tours impersonnelles de verre et d’acier comme dans la plupart des autres métropoles américaines.

Des efforts vains ?

Certains habitants luttent contre la sinistrose comme ils le peuvent, avec leurs petits moyens. Narguant l’hiver, ils exposent des fleurs artificielles qui gardent leur couleur toute l’année.

Est-ce qu’apparence ? Les couleurs ternies par le temps peuvent laisser penser que ces personnes ont trépassé avant leur oeuvre.

Quand elles ne sont pas brûlées, certaines maisons du quartier de Brightmoor sont décorées par des habitants volontaires, apportant une touche de gaieté dans cet environnement sinistre. Dessins colorés, messages chrétiens sont leurs armes contre la décrépitude.

Mais rien n’y fait. La ville tente de se relever. Elle y parvient, dans les années 2000 par exemple, un peu. Mais ça ne dure pas.

Ces différentes vagues temporelles de déclin qui ont emporté des centaines de milliers d’habitants à leur passage ne peuvent décidément pas demeurer invisibles bien longtemps.

Ces quartiers semblent au premier abord revenus à la vie. Pourtant, au deuxième regard, je sens bien que la plupart des logements sont vides. Ils font certainement partie de ces dizaines de milliers d’habitants partis suite à la dernière crise de 2008.

A ce rythme, ces constructions neuves vont bientôt s’ajouter aux ruines des vagues précédentes datant de 20, 30, 40 ou 50 ans auparavant. On y retrouve les même stigmates de voitures abandonnées. Dernières arrivées du Panthéon de ce qui fut un jour l’apogée de la cité et qui précipita son déclin.

Cette fois c’est la bonne ?

C’est quand la ville est totalement morte, qu’elle a été jusqu’au bout de son processus de mort cérébrale, qu’elle devient prête à renaître. Dans la Midtown, le coeur historique, une nouvelle tentative de renaissance pointe le bout de son nez.

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