Êtes-vous certains d’avoir fait le bon choix ?

MTI Review
Dec 16, 2019 · 8 min read

Tout débuta lorsqu’il nous dit « cette année nous aimerions insuffler une envergure écologique au voyage de fin d’étude. Par exemple, mettre en place un challenge Low Carbon [entendez ne pas prendre l’avion, ndlr], afin d’être plus cohérent avec les valeurs portées par le master ».

Alors quelque chose se brisa dans la tête de certains étudiants. Le rêve d’un voyage exotique qui nous sort de notre zone de confort pour aller se confronter à d’autres cultures, traiter de sujets inspirants aux côtés d’experts en la matière et apprendre par l’expérience aux confins de nouvelles frontières. Un voyage rendu mythique par les années précédentes du Master MTI mais remis en question par souci d’empreinte écologique… Force nous est d’admettre (et force vous l’est également) que la question vaut la peine d’être étudiée !

Nous sommes, il me semble, au tournant d’une ère qui n’en a pourtant pas l’air ! Un conflit se dessine lentement mais sûrement entre ce qu’il est possible de faire techniquement et ce qu’il est souhaitable d’entreprendre en tant que résident de la Terre.

Prenons en exemple le cas du smartphone. Il se trouve aujourd’hui entre les mains de près de 2,7 milliards de personnes et les dernières versions possèdent plus d’un million de fois la capacité de calcul de l’ordinateur qui a permis d’envoyer le premier homme sur la lune. Le cas de la téléphonie mobile n’est pas une exception, l’arrivée des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) a bouleversé la société au sens large tout au long de cette dernière décennie. Monsieur-tout-le-monde peut à priori voyager, produire, analyser et calculer plus vite et plus simplement grâce à la suprématie de la haute technologie. Nos potentialités sont décuplées et nos rêves ont pris l’habitude de s’y indexer. Mais toutes ces extensions de capacités ont des conséquences sur notre atmosphère fragilisée !

Les marches pour le climat n’ont jamais été aussi effervescentes et l’urgence de la situation écologique de notre monde semble (enfin) s’imposer. Rappelons que le problème du changement climatique a été soulevé à partir du milieu des années 1970 — bien que l’expression « réchauffement climatique » ne soit utilisée que depuis 1975 — avec la création en 1972, par les Nations Unies de conférences sur l’environnement et le développement ou « Sommet de la Terre ». C’est notamment lors de la 4ème édition de ces Sommets, qu’en 2002 le Président français J. Chirac dénonçait l’urgence de la situation et la nécessité d’agir vite et collectivement.

« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs » et l’incendie ne s’est toujours pas éteint. Le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), qui fait suite à une initiative politique internationale émanant de l’Organisation Météorologique Mondiale (OMM) s’est créé en 1988 avec pour but l’étude indépendante de l’évolution climatique. Il est à l’origine de 6 rapports éloquents sur l’évolution climatique depuis 1990 avec en 2019, un dernier travail qui ne laisse nul doute sur le caractère catastrophique de la situation : au rythme actuel des émissions de CO2, le réchauffement climatique mondiale dépasserait 1,5°C d’ici 2030 à 2052.

Aussi, de plus en plus d’initiatives sont lancées par des organisations publiques et privées pour aider à la transformation de nos modes de vie et réduire notre empreinte. Nos habitudes de consommation peuvent être améliorées : nouvelles pratiques (magasins zéro contenant qui vendent au vrac, recours aux produits ménagers « faits maison », solutions « low-tech » en entreprise, etc.) et pléthores d’applications mobiles, permettent à tous ceux qui le souhaitent, d’entreprendre leur réveil écologique. Plus de transports partagés, moins de gaspillage, plus d’économie circulaire, de « bonnes consommations », de la construction responsable aux matériaux durables, la société semble s’engager dans la voie du bon sens.

Ma génération [entendez les générations Y et Z, ndlr] elle aussi, prend le problème à bras le corps et semble être au cœur de ces transformations sociétales. En témoigne sa participation croissante dans les manifestations et autres lieux de pouvoir et d’influence. Le discours de Greta Thumberg devant l’ONU par exemple, bien que controversé, insuffle cet élan de jeunesse à un mouvement qui semblait avoir calé. C’est un poids que les générations précédentes semblent nous avoir légué, ayant eu elles aussi de leur temps, leurs propres batailles à mener.

Mais … qui de nous tous, ayant la vingtaine aujourd’hui, instruit, non dénialiste et sensibilisé plus ou moins durant notre scolarité aux questions climatiques et énergétiques, saurait se proclamer contre la nécessité de tester les modalités d’une Learning Expédition low carbon ?

Qui de nous tous encore, arriverait sans mal, à refuser un voyage tous frais payés [disons plutôt subventionné via des fonds recherchés, ndlr] en Inde, au Pérou, au Japon ou encore aux États-Unis ?

Comment ça pas vous ? Vous oseriez donc prendre l’avion ? Malgré toutes vos précédentes déclarations ? En tout âme et conscience de votre impact en termes de pollution ?

Hypocrite ? Schizophrène ? Non, un simple biais de projection ! Pauvre commun des mortels, vous avez contracté une dissonance cognitive habituelle.

Le terme dissonance cognitive a été introduit en 1957 par Léon Festinger. Il se traduit, en psychologie sociale, par un sentiment d’inconfort et de malaise qui naît de la présence simultanée d’éléments contradictoires dans la pensée d’un individu. C’est le plus souvent le résultat d’un désaccord entre ses attitudes [entendez pensées et croyances, ndlr] et ses comportements. Pour réduire voire supprimer cet inconfort psychologique, il convient donc d’agir soit sur ces attitudes (cf. figure — options 2 et 3), soit sur ces comportements (cf. figure — option 1)

Figure : The Dynamics of Cognitive Dissonance (Festinger & Carlsmith, 1959)

Cette dissonance peut-être d’autant plus commune, que l’on croule aujourd’hui sous de nombreuses informations. Or nous pouvons en effet être parfois perplexes face à l’immensité et la contradiction de ces données que l’on ingère à longueur de journée. On les lit, on les entend, on les scrolle [- entendez : faire défiler sur un écran, ndlr] mais on ne gère plus ni leur quantité ni leur qualité. On parle même « d’infobésité » (contraction d’information et d’obésité) ou surcharge informationnelle pour désigner ce phénomène. C’est l’excès d’information qu’une personne ne parvient pas à traiter sans se nuire à elle-même ou à son activité. Ajouter à cela à la quasi-absolue accessibilité de cette même information et vous verrez que vos horizons informationnels seront décuplés. A l’ère où nos smartphones se substituent à nos smartboxes crâniennes il est facile de se sentir submergé !

Une montagne de données donc, dont nous sommes inondés chaque jour [entendez même chaque minute de chaque jour, ndlr] qui passent et que nous n’arrivons plus à analyser correctement. Les collapsologues nous terrorisent et les négationnistes plus encore ! On nous parle de réchauffement climatique, de montée des eaux, de continent de plastique et d’acidification des océans, mais encore d’empoisonnement des sols, de déforestation, de rupture de chaîne alimentaire et on alourdit tous les jours un peu plus notre charge mentale et émotionnelle.
Mais on nous parle aussi d’entrepreneur à succès, de nouvelles technologies et d’intelligence artificielle, de voyages au bout du monde, de la reconquête de l’espace, de la smart city, de la nouvelle collection automne-hiver, du dernier restaurant à la mode, des derniers réacteurs nucléaires, etc.

Nous sommes une génération charnière, celle d’une époque révolue, mais qui s’accroche car encore un peu trop goulue ! Notre quotidien est teinté de discours qui peuvent s’avérer tantôt inspirants, tantôt déprimants. Un poids que nous transportons donc, tel Sisyphe et son rocher. Deux pas en avant et trois pas en arrière, des efforts quotidiens salis par quelques catastrophes passagères. Une conscience accrue de la situation et de la nécessité d’agir et vite, confrontée à une éducation basée sur un contexte aujourd’hui déchût. Nous avons été élevés par ceux qui ne se préoccupaient pas toujours des considérations écologiques et nos sens nous imposent parfois d’emblée des visions arriérées… Mais c’est sans compter sur notre raison, actualisée, qui aime à les contrarier ! Non le tabac n’est pas santé, ni l’excès d’entrecôte ni la surconsommation d’avocat ne sont à conseiller et à terme les énergies fossiles ne devront plus être utilisées ! Tous nos schémas cognitifs, tous nos habitus doivent être modifiés pour… Pourquoi d’ailleurs ? Eh bien pour nous inscrire dans un modèle de durabilité ! Pour ne pas reproduire les erreurs et inactions du passé.

Alors que faire ? Tomber dans le nihilisme camusien, prendre conscience de notre aliénation, de notre dissonance et du vide existentiel qui l’accompagne ? De cette tension entre notre appel humain, notre quête de sens de l’existence et le « silence déraisonnable » de ce qui semble être un nouveau monde ?

Mais la confrontation consciente de ces deux forces — notre appel et ce silence — n’est-elle pas en soi un travail, une action de maintien de cette « fracture entre le monde et mon esprit » comme l’écrivait Camus dans le Mythe de Sisyphe. Doit-on nier l’existence de l’urgence écologique (c’est-à-dire avoir assez d’imagination pour ne pas croire aveuglément au réchauffement climatique) et ne vivre que ce qui est certain — la possibilité du moment présent, la possibilité technique du « voler » jusqu’au Sénégal ou au Bénin ?

Ceux qui vivent une dissonance cognitive ne pourraient échapper à leur état qu’en niant l’une des forces contradictoires qui le fait naître, à l’instar de ce nous disait Albert Camus au sujet de « l’homme absurde »: trouver un sens à ce qu’il fait ou faire taire l’appel humain. Est-ce à dire mettre en place des actions de bon sens pour se frayer un chemin vers la durabilité ou bien renoncer à l’idée que le poids de l’urgence doit peser sur ses frêles épaules ? Est-ce à dire encore, agir sur son comportement ou agir sur ses attitudes et ses croyances ?

En ce qui concerne la promotion 2020 du Master MTI, bien que le débat sur l’aspect écologiquement responsable de notre destination ne soit pas l’unique motif de notre décision finale [entendez, il s’agit avant tout d’un voyage pé-da-go-gique où la contrainte écologique n’est qu’un aspect pédagogique supplémentaire, ndlr], je vous annonce officiellement que nous avons choisi, à la majorité absolue, la voie du bon sens écologique afin d’illustrer les valeurs qui semblent habiter le master.

Le résultat — 17 voix à 19 — incarne les tensions et difficultés nécessaires à braver pour faire des choix rationalisés mais cognitivement dissonant. Ce sera donc l’Europe du Nord pour nous cette année — en train parce que c’est un peu trop loin pour y aller à pied !

Elisa Rossi

Les propos tenus dans cet article n’engagent que leur auteure et non le MTI Review

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