Blue Economy, biomimétisme, quels enjeux pour la société de demain ?

MTI Review
Dec 4, 2017 · 7 min read

Au regard de l’histoire de l’humanité, il apparaît que quatre inventions majeures ont profondément modifié son évolution : l’écriture, l’imprimerie, l’industrialisation et le numérique. Aujourd’hui, dans un monde à bout de souffle sur les ressources qui ont fondé sa richesse, l’homme est confronté à une nécessité impérieuse de changer de paradigme. C’est à l’initiative d’un entrepreneur belge Gunter Pauli qu’apparaît une perspective très prometteuse : la Blue Economy. Un principe d’économie circulaire, s’inspirant de la nature et donnant à la maxime de Lavoisier « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » un sens renouvelé : une alchimie nouvelle de transformation des déchets en El Dorado.

Depuis plus de trois milliards d’années, la nature fonctionne en écosystème sans montrer de signe d’épuisement ou de raréfaction dès lors que l’activité humaine n’interfère pas. Chaque déchet généré par un organisme vivant est aussitôt recyclé pour profiter à un autre. Ici, le mot déchet pour une feuille morte ou un excrément n’a rien de péjoratif. À l’inverse, l’homme cherche à se débarrasser des résidus de son activité. Ne pas savoir ou ne pas vouloir assumer la gestion de ses propres déchets a provoqué un nouveau fléau : la pollution.

Des pionniers du biomimétisme, pour recycler et rentabiliser les déchets, ont déjà ouvert la voie sur la nécessité et l’opportunité d’innover dans ce domaine. Les découvertes sont aujourd’hui convaincantes. Mais la mise en œuvre et l’adhésion internationale à cette voie qui nous concerne tous, tarde à venir. Comment expliquer, que notre économie de marché, basée sur l’offre et la demande, ne s’engage pas avec plus de force, d’énergie, de moyens humains et financiers, dans cette nouvelle dynamique ?

Définition et enjeux stratégiques

Depuis l’ère industrielle, l’économie mondiale repose sur le modèle de l’économie linéaire : extraction ou production de matière première destinée à la fabrication d’objets ou de produits qui seront à leur tour commercialisés et utilisés. Cette chaine est consommatrice d’énergie et productrice de déchets à chaque étape, de l’extraction jusqu’à l’obsolescence. Pendant presque deux siècles, l’abondance des ressources fossiles et l’absence de conscience sur les questions de santé et d’environnement ont permis à la société, dite de consommation, de générer énormément de richesses dans une forme de fuite en avant. Notre économie entière reposant sur une source d’énergie majeure, le pétrole, et sur l’inconséquence du traitement des déchets inhérents.

Mais depuis le premier choc pétrolier en 1973 jusqu’au scandale des « subprimes » en 2007, une défiance vis à vis de ce modèle émerge. Les crises sont porteuses à chaque fois des mêmes maux : augmentation du chômage, de la dette publique, croissance en berne, baisse des cours mondiaux, durcissement des conditions financières, perte de confiance des entreprises et des ménages, si ce n’est leur paupérisation.

Avec la faillite de la banque américaine Lehman Brothers, la prise de conscience de la fragilité de tout le système économique et financier, qui pouvait basculer en quelques heures, a suscité des réflexions et des initiatives remarquables pour repenser le monde vers une prospérité durable.

La répétition des scandales sanitaires et écologiques, l’évolution exponentielle des maladies dites de civilisation, l’épuisement des ressources, la déforestation, les troubles climatiques, l’inégalité de plus en plus insupportable de la répartition et de la production de richesses, l’instabilité économique et géopolitique remettent en cause ce modèle. Dans ce contexte, l’émergence de l’économie circulaire ou Blue Economy, en référence à la couleur de la terre vue du ciel, prend de l’ampleur.

Figure 1 — http://fribourg.ch/fr/stories/la-competitivite-grace-a-la-blue-economy/

L’homme à l’origine de cette perspective est un entrepreneur belge Gunter Pauli, fondateur de la fondation ZERI (Zero Emission Research and Initiatives) en 2010. L’idée pour changer de paradigme est simple: s’inspirer de la nature afin de faire face aux défis mondiaux contemporains.

Selon lui, cette idée n’a rien d’utopique, puisque depuis des millions d’années, nous avons sous les yeux un modèle d’une intelligence et d’une performance inouïe. Là, il n’y a pas de loi du marché, cet équilibre précaire entre l’offre et la demande, empiriquement générateur de surproduction ou de pénurie selon les cas. On observe dans la nature une gestion exemplaire où pour toute offre, il y a une demande, où les déchets des uns sont les consommations des autres. L’enseignement de la nature, cette « meilleure école de commerce du monde » démontre que la pollution, les déchets ne sont plus des handicaps, des menaces dont il faut se débarrasser, mais la source de richesse principale autour de laquelle l’économie doit se recentrer. Non seulement pour la préservation de notre planète et des être vivants mais pour exploiter cet opportun gisement d’emplois.


« Lorsque l’on regarde la performance énergétique de la nature, sa précision, ses économies d’échelle, ses chaines de valeur, elle est nettement plus performante que nous. Nous sommes encore ses élèves, et nous avons simplement inversé les rôles depuis les deux cents dernières années » explique Idriss Aberkane, chercheur, dans sa conférence sur le miracle de la connaissance.


Devenir les élèves de la Nature, implique d’observer et de comprendre le fonctionnement des écosystèmes, pister l’ingéniosité d’un coquillage ou s’inspirer des lézards pour trouver ses applications technologiques aux activités humaines. Les pistes du biomimétisme sont toutes aussi infinies que les mille milliards d’espèces que compterait le monde. En voici trois exemples.

La transformation du CO2 en nourriture

L’entreprise Seambiotic en Israël, œuvre sur la captation du CO2, grâce à une algue : la spiruline. En absorbant le gaz carbonique, elle est capable de produire jusqu’à trente fois plus de matière transformable en bio carburant dont les avantages sont supérieurs à ceux du maïs ou de la canne à sucre. Elle est aussi championne toutes catégories pour ses bienfaits nutritionnels. Elle est une alternative pour combattre la malnutrition et une perspective commerciale non négligeable sur le marché des compléments alimentaires.

L’autonomie des appareils sans pile

Les piles sont une plaie pour l’environnement et pour l’homme. Contenant de nombreux métaux lourds dont l’extraction est sujette à caution, elles se révèlent très toxiques en cas de dispersion.

Le professeur colombien Jorge Reynolds, après trente-cinq ans d ‘études sur les baleines, a inventé un dispositif nanométrique pour récupérer l’électricité produite par notre propre corps. Ainsi plus besoin de piles pour les porteurs de pacemaker ou d’appareil auditif pour un coût deux cent fois moins cher.

Le Fraunhofer Institut, l’institut allemand en sciences appliquées est en train de produire le smartphone qui fonctionnera en convertissant la pression générée par la voix en électricité ! Autrement dit : plus vous parlez, plus vous le rechargez !

Un plastique apicole

L’américaine Debbie Chachra a publié une étude dans le Scientific American, révélant la capacité des abeilles à fabriquer un cellophane protégeant des baisses de température pour leur nid. Imperméable, résistant et biodégradable grâce à l’action de bactéries, il serait une alternative intéressante à la production de bioplastiques végétaux. Ces derniers, même issus de matière première renouvelable, accaparent néanmoins de la surface agricole utile.


On le voit à travers ses trois exemples, le biomimétisme est une réplique de l’ingéniosité que la nature déploie pour assurer la survie et l’épanouissement de toutes les espèces. Une attitude qui a été le moteur de l’évolution des civilisations avant que les industriels ne nous en détournent. La Blue Economy, énonce Gunter Pauli, nous permettra de ne plus nous comporter en prédateurs, mais d’être de nouveau en lien avec le monde pour le bénéfice de tous.

Les enjeux stratégiques de ce modèle s’énoncent ainsi : recyclage, valorisation, optimisation, économie et rentabilisation d’une idée soutenable, dans une recherche perpétuelle d’innovation et de créativité. La recherche de connaissance et son partage pour sa mise en œuvre induisent une révolution sociétale. L’abolition rentable des déchets, ne plus les enterrer dans la terre ou dans la mer, mais dans la connaissance, permettra de développer à nouveau la croissance et de créer des emplois. La promesse de Gunter Pauli tient en trois chiffres : 10 ans, 100 innovations, 100 millions d’emplois. 10 ans pour trouver les 100 technologies qui répondront aux besoins essentiels des hommes dans tous les domaines : santé, alimentation et habitat. Une économie vertueuse favorisant la biodiversité et porteuse d’une dimension humaine forte.


Les difficultés opérationnelles de notre économie linéaire vers cette vision circulaire

Si l’idée de la Blue Economy semble providentielle pour résoudre trois problèmes majeurs de notre civilisation : pollution, chômage et baisse de la croissance, on s’interroge sur la lenteur ou les réticences à s’y engager.

La première des limites serait celle du recyclage. Les filières ne sont pas encore très bien organisées ni très performantes selon les produits ou les matériaux. L’optimisation du processus du tri et du recyclage, l’organisation et la rentabilité des filières sont donc, à ce jour, un frein au développement de l’économie circulaire.

La seconde limite serait que le biomimétisme est une technologie très sophistiquée et que l’économie circulaire reste un cycle complexe à mettre en œuvre. Il faudrait une politique internationale plus incitative pour encourager les entreprises à s’inscrire dans ce nouveau paradigme.

La dernière serait la résistance au changement, la peur de franchir le pas, d‘investir d’importants moyens humains et financiers dans un contexte économique difficile.


La nature, source infinie d’inspiration pour la science

Conclusion

Aujourd’hui les enjeux énergétiques, sociétaux et environnementaux concernent toutes les entreprises, quels que soient leurs objectifs, leur domaine d’activité ou leur taille. La Blue Economy, c’est explorer et appliquer un nouveau modèle capable de prendre tous ces enjeux dans une boucle vertueuse, de reconsidérer l’humain au travail et dans son lien avec la nature.

« Ce n’est pas à la nature de produire comme nos usines mais aux usines de produire comme la nature » affirme Idriss Aberkane. Ainsi, elle ne sera plus un lieu d’exploitation mais un lieu d’exploration pour assurer nos besoins. Elle ne sera pas seulement un sanctuaire qu’il faudrait respecter, mais une véritable plateforme hightech et une source d’inspiration virtuellement infinie pour les inventions et innovations de demain.

Les entreprises ouvertes à cette nouvelle perspective peuvent devenir plus rentables, plus productives et donc plus compétitives.

Mais le chemin est encore long : les résistances intellectuelles, la complexité du vivant, l’organisation des filières, la lenteur et le coût de la recherche sont souvent des obstacles à sa dynamique de progression. La Blue Economy doit convaincre que, si la nature à des millions d’années d’avance en matière d’innovation, il en suffira seulement de quelques unes aux hommes pour y trouver des solutions pérennes à leur prospérité.

Cet Article a été rédigé par Léo Langot, étudiant au master MTI.

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