Energies renouvelables, futurs Communs ?

La transition énergétique est l’opportunité de revoir la perception de l’énergie comme Commun et d’en distribuer la gouvernance.


Réduire la part du nucléaire et augmenter celle des énergies renouvelables (ENR) dans le mix énergétique français. Cette simple équation s’avère bien plus complexe. La récente décision de Nicolas Hulot, de repousser son engagement d’un mix énergétique à 50% constitué du nucléaire illustre l’épineux problème de cette transition énergétique.

Cependant, une nouvelle catégorie d’acteurs émerge de ce défi, remettant en cause la gestion centralisée du mix énergétique : les citoyens. Ainsi fleurissent les projets citoyens de production d’énergie renouvelables comme Bégawatts, 4 éoliennes financées par plus de 1000 Morbihanais et inaugurées 2014. En 2015, l’ADEME recensait 163 projets comparables dans la France entière.

Concevoir les énergies renouvelables sous le même prisme que les énergies fossiles et fissiles ne permet pas d’apprécier les variables entrant dans leur développement. Le progrès technologique et l’innovation politique et sociale amènent le bien énergétique à dépasser les frontières mêmes d’un bien privé contrôlé de manière centralisée.

Néanmoins, l’énergie renouvelable pourrait être appréhendée comme un Commun futur. Théorisé par Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie en 2009, un Commun (ou Common en anglais) peut être défini selon Benjamin Coriat comme un bien partagé au sein d’une collectif avec des droits et obligations attribués pour assurer sa reproduction au long-terme.


De la nécessaire distribution de l’énergie

Il est dès lors possible de noter plusieurs points de divergence entre la gestion de l’énergie renouvelable et celles des énergies fissiles et fossiles, plusieurs tendances à même de s’intensifier dans le futur.

Premièrement, les énergies renouvelables sont par nature distribuées sur l’ensemble du territoire. Là où 75% de l’énergie produite en France provient de seulement 58 réacteurs nucléaires, ce sont 1300 sites qui génèrent les 16% de l’énergie renouvelable Française.

Deuxièmement, et conséquence directe de cette distribution, la production énergétique renouvelable voit ainsi une plus grande variété d’acteurs coexister. En 2015, plus de 50% de la capacité électrique renouvelable installée en Allemagne appartenait à des personnes privées (40%) et des agriculteurs (11%) et non à des personnes morales selon une étude menée par l’IDDRI. En effet, un consommateur d’énergie peut lui-même être producteur de celle-ci, mettant en avant une nouvelle figure dans le développement des ENR : le prosumer.

Parallèlement, les projets d’ENR participatifs voient l’apparition de nouvelles structures comme où le pouvoir de décision est partagé entre les personnes physiques, les collectivités et leurs groupements et acteurs privés. Par exemple, la Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC) promeut une gouvernance démocratique (une voix quel que soit le montant investi) et permet la prise d’actions conjointes par des collectivités territoriales, entreprises, associations et citoyens.

Enfin, les gisements d’énergies renouvelables sont et doivent être diversifiés. Eolien, solaire, barrages hydrauliques, géothermie etc… coexistent impérativement sur le territoire. Une majorité de ces gisements est intermittente et doit être compensée par d’autre lors des creux de production (il reste impossible de produire efficacement de l’énergie solaire la nuit ou de l’énergie éolienne sans vent).

Créer un mix énergétique 100% renouvelable requiert donc une production distribuée sur le territoire et diversifiée tant par ses gisements que par les agents qui possèdent ces moyens de production.

Conceptualiser l’énergie comme Commun ne peut donc pas s’affranchir d’un contexte politique et technologique favorable à la mise en place de tels mécanismes de gouvernance. Une approche top-down des énergies renouvelables peut se révéler problématique car :

  • L’intermittence de la production nécessite des outils de communication et de pilotage en temps réel de la production et de la consommation pour maintenir la stabilité du réseau ;
  • Le développement d’une technologie de stockage robuste ;
  • Le transport d’énergie sur des longues distances provoque des déperditions d’énergies. La majorité des producteurs d’énergie renouvelable réinjecte directement l’énergie produite sur le réseau, provoquant des pertes à cause de l’effet Joule (déperditions d’énergie sous forme de chaleur lors du transport dans les lignes haute-tension) ;
  • La réticence des riverains face aux projets d’énergies renouvelables, provoquant par exemple des recours juridiques envers les projets éoliens.

Blockchain : clé de l’autoconsommation collective ?

Ce serait donc à travers de nouveaux cas d’usage qu’une gestion collective de la ressource énergétique pourrait être effective.

Arrive l’autoconsommation collective : au lieu de réinjecter l’électricité produite sur le réseau national, un producteur d’énergie pourrait choisir de s’associer avec plusieurs producteurs locaux et des consommateurs finaux riverains pour s’échanger la production énergétique locale.

L’autoconsommation collective se base notamment sur une infrastructure technologique particulière dite de Smart-Grid, capable d’intégrer l’ensemble des comportements des acteurs raccordés pour optimiser la gestion de la ressource énergétique. L’ajustement du réseau se fait en fonction de la demande et non plus de manière unilatérale en partant de la production. Le consommateur devient plus indépendant en ayant notamment le choix de la provenance de son énergie. Les coûts de transaction sont par ailleurs inférieurs grâce à la réduction des intermédiaires.

Cette architecture se base ainsi schématiquement sur trois niveaux d’infrastructures :

  • Un premier niveau d’infrastructures d’ouvrages électriques : Transformateurs ou lignes électriques pour permettre la fourniture d’électricité ;
  • Un deuxième niveau d’infrastructures de communication : Compteurs Communiquants (Linky, CitizenWatt…) permettant d’enregistrer en temps réel la consommation d’énergie de particuliers et permettant d’ajuster ainsi la production ;
  • Un troisième niveau d’infrastructures économiques : Systèmes de transaction et de distribution décentralisé de l’énergie, permettant d’acheter et vendre de façon transparente et sécurisée l’énergie.

Les enjeux technologiques se concentrent aujourd’hui sur ce dernier point. Une solution envisagée serait de recourir à la technologie Blockchain. A l’origine, celle-ci permet de créer un registre de transaction décentralisé, fondamentale pour pouvoir tracer et authentifier des cryptomonnaies comme le Bitcoin ou Ethereum.

Appliquée à l’autoconsommation collective, la Blockchain permet :

  • D’opérer un consensus entre les acteurs pour répartir de manière dynamique la production électrique sur le réseau en fonction de la consommation de chacun ;
  • Permettre la modulation des moyens de production, notamment lors des pics ou des creux de consommation ;
  • Assurer des transactions sécurisées et transparentes tant pour le producteur que pour le consommateur.

La technologie Blockchain peut être alors appréhendée comme un objet technique produisant un mode d’organisation sociale en définissant des acteurs et une géographie de leurs responsabilités.

Cette technologie est en expérimentation aujourd’hui par la communauté DAISEE en France, notamment en collaboration avec le village Pratts de Molo.


Innover politiquement autant que technologiquement

Si nous reprenons la définition des Communs susnommée, nous pouvons ainsi établir des parallèles entre les conditions données pour l’existence d’un Commun et les mécanismes s’appuyant sur la technologie Blockchain :

  • Le Commun est une ressource partagée au sein d’un collectif : L’essence même de la technologie Blockchain est de distribuer une ressource (une unité de compte ou un actif) par exemple entre un certain nombre d’acteurs, qu’ils soient réduits dans le cas d’une Blockchain privée ou nombreux dans une publique (Bitcoin, Ethereum…) ;
  • Des droits et obligations sont attribués aux membres du collectif : La technologie Blockchain permet d’implanter des Smart Contracts, des protocoles pouvant réaliser des opérations automatiques comme par exemple la distribution d’énergie contre une rémunération. Il est donc possible de codifier les responsabilités de chacune des parties ;
  • La gouvernance du bien commun permet la reproduction sur le long-terme tant de la ressource que du collectif qui la gouverne.

Ce dernier point reste le plus délicat puisque la survie du bien commun repose sur trois niveaux : technologique, juridique et politique.

Technologiquement d’abord, la technologie Blockchain appliquée à l’énergie n’est pas encore mature. Le maintien de calcul dynamique en temps réel fait notamment exploser le coût des transactions et reste limité par le temps de validation des transactions selon la Blockchain choisie. Pire encore, une Blockchain publique, plus fiable en termes de sécurité, est particulièrement énergivore à cause du protocole de validation du type preuve de travail (Proof of Work), contredisant directement l’objectif de transition énergétique.

De plus, il ne faut pas perdre de vue que la technologie Blockchain est un objet technique particulièrement complexe. La mise en place de Smart Contracts pourrait parfaitement mener à une forte asymétrie d’information entre l’expert et le profane, sur des enjeux où ce dernier souhaite pourtant avoir la main (prix du kWh, provenance de l’énergie…). Un tel Commun ne pourrait donc exister sans l’existence d’une expertise créée de manière plurielle tant par des experts techniques que des collectifs citoyens.

Juridiquement, il est crucial d’assurer que l’Etat fournisse les ressources juridiques nécessaires pour assurer le développement du Commun. La gestion d’un Commun nécessite notamment la création de règles, de sanctions et d’instances locales de résolution de conflits. L’Etat devient subsidiaire et devra reconnaître la pertinence de l’échelon local dans la gestion de la ressource.

Enfin, politiquement, la survie d’un collectif et de sa ressource énergétique pose la question de l’acceptabilité sociale de sa gestion en tant que Commun. Le collectif se doit d’atteindre un consensus sur la définition des membres pouvant y accéder, les variables autour des transactions (comme le prix du kWh à un instant T) et même l’utilisation d’un protocole automatisé pour gérer l’ensemble des transactions ! L’hétérogénéité des acteurs en présence pose ainsi la question des mécanismes de conciliation et de négociation entre eux.


Ouvrir une troisième voie

D’une gestion traditionnelle de l’énergie de manière centralisée et unilatérale, les ENR offrent la possibilité d’une redistribution des rapports de force entre acteurs individuels et institutionnels. Les ENR mènent à un dépassement du débat traditionnel entre privatisation et nationalisation à cause d’une impossible standardisation des solutions face à la diversité des solutions.

Définir l’énergie comme un Commun, c’est prôner l’existence d’une troisième voie de gestion économique optimale et socialement acceptable d’une ressource naturelle : celle d’une action collective menée par un ensemble de collectifs locaux, à même d’adapter une solution à un contexte social, une architecture technique et un écosystème environnemental.


Pour aller plus loin :

- Pour plus d’informations sur les Communs :

o Governing the commons: The evolution of collective action, Elinor Ostrom

o Ne lisons pas les communs avec les clés du passé. Entretien avec Benjamin Coriat. Contretemps

Cet article a été écrit par Romain Mangattale, étudiant du Master MTI
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