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Et si les chercheurs devenaient les serial-innovateurs de demain ?

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Alors qu’au cours de la dernière décennie « innovation » a énormément rimé avec « digital », ou encore « UX » sous l’influence des gourous de la Silicon Valley, la crise sanitaire que nous traversons replace la notion du « sens » au centre des préoccupations de notre société. Les innovations ne devraient-elles pas se multiplier plutôt dans les domaines d’intérêt publiques tels que la santé, le climat ou les énergies ? C’est cette même question qui a motivé la création de la tendance « deep tech ».

“Les entrepreneurs des « deep tech » posent les bases de la société de demain, en tentant de répondre à long terme à des enjeux globaux touchant au climat, à l’énergie, à la santé ou à la mobilité du futur.”

Guillaume Vandesch

Directeur Général de Hello Tomorrow

Mais qu’est-ce qui différencie les start-ups de la deep tech des autres ?

Alors que la majeure partie des start-ups s’appuient sur les supports numériques existants pour concrétiser leurs projets, celles de la deep tech se différencient en prenant forme à partir d’innovations disruptives, étroites combinaisons entre la technologie et la recherche. L’ambition est double : transformer des découvertes scientifiques en applications concrètes, qui répondent à des besoins sociétaux d’avenir. Guillaume Vandesh, acteur emblématique de la deep tech en France, milite pour « une approche raisonnée du progrès, qui ne promeut pas une fuite en avant technologique. ».

Bpifrance a développé un référentiel, permettant d’identifier des projets relevant de la tendance deep tech, basé sur 4 critères :

  • le lien avec la recherche
  • la capacité à lever des verrous technologiques
  • la création d’un avantage fortement différenciateur
  • le go-to-market long et complexe

Les start-ups deep tech couvrent de nombreux secteurs tels que les biotechnologies, les énergies ou encore la mobilité.

Photo by Science in HD on Unsplash

Lilium Aviation gagnant de l’édition 2016 du Challenge Hello Tomorrow, levait 10 millions d’euros quelques mois plus tard auprès d’un grand fonds américain, pour faire décoller la “voiture volante” avec l’ambition d’en faire le mode de transport aérien inter villes du 21ème siècle.

https://youtu.be/mjAJWrraTKs : pour en voir plus…

Eligo Bioscience veut ré-ingénierer les bactéries de notre microbiome pour inventer les antibiotiques ciblés du futur ! Un concept pour lequel la start-up, hébergée dans la nouvelle pépinière de l’Hôpital Cochin, lève 20 millions de dollars en 2017, notamment auprès du prestigieux “venture capitalist” américain Khosla, dont c’est le premier investissement en France.

Sachant que la France est le 6ème pays en nombre de publications scientifiques dans le monde, vous vous dites : « Super ! Avec la qualité du système de recherche français, nous devrions être parmi les meilleurs… ».

Deux problèmes structurels freinent le développement de la tendance en France

Le prix de l’incertitude…

Au début du mois de septembre, le premier Ministre Jean Castex et Frédérique Vidal, Ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, en visite au CEA affirme que « la crise du covid 19 nous rappelle le caractère vital de la recherche et la nécessité d’investir massivement sur le long terme ». Investir… Mais avec quelle ambition ? « Produire de la connaissance » nous diront les chercheurs, « Pour quel retour sur investissement, à quelle échéance et avec quel risque ? » demanderont les gestionnaires de fonds de capital-risque.

Les start-ups deep tech nécessitent par nature des cycles de développement beaucoup plus longs que les autres startups tech de la place, allant de 5 à 15 ans ! Pour en rajouter une couche : qui dit développement technologique complexe, dit forte intensité capitalistique… Les start-ups deep tech nécessitent en moyenne 2,5 fois plus de capital que les startups du numérique selon Paul-François Fournier (directeur exécutif de la direction Innovation de Bpifrance). De quoi refroidir les investisseurs privés français qui préfèrent investir dans des projets moins risqués, qui iront se confronter à leur marché le plus vite possible. En France c’est donc l’Etat qui compense cette forte aversion au risque : selon l’étude From Tech to Deep Tech, menée conjointement par Hello Tomorrow et BCG Consulting, 45% des financements de la deep tech proviennent de fonds publics, contre seulement 26% aux Etats-Unis…

Entreprendre ? Mais je dois publier…

La mission d’un chercheur est par nature de produire de la connaissance pour faire progresser la recherche et plus généralement nos sociétés. Financée en immense majorité par des fonds publics, cette profession poursuit certes des objectifs économiques, mais également philanthropiques. Les chercheurs s’emploient dans la course aux publications, avec pour espoir que leurs travaux figurent dans les plus grandes revues scientifiques internationales. Ils sont incités par leurs pairs à publier le plus régulièrement possible pour espérer obtenir autant, voire plus de budget pour les années à venir. Les chercheurs ont le nez dans le guidon et ne consacrent par conséquent pas suffisamment de temps à la valorisation de leurs résultats de recherche, en les adaptant sous la forme de produits ou services commercialisés sur le marché.

D’autre part, les chercheurs rattachés à des laboratoires publics ne pouvaient historiquement pas entreprendre en parallèle de leurs activités de recherche. En 1999, la Loi Allègre rend la double activité possible à condition de soutenir la demande devant une commission de déontologie.

Résultats : seulement 258 fonctionnaires chercheurs ont effectué une demande de création d’entreprise depuis 2000. Ce sont moins de 0,01% des personnes travaillant dans la recherche publique, soit un taux bien loin des 12% d’entrepreneurs dans la population française rapporté par Bpi Création en 2018.

Les procédures et l’héritage culturel inhérents à la recherche publique semblent être de véritables freins dans la conversion des chercheurs à l’entrepreneuriat…

En avant la Deep Tech !

Force est de constater son retard dans la course aux deep tech en comparaison à ses homologues européens (455 start-ups deep tech au Royaume Uni et 435 en Allemagne, contre 241 en France), le gouvernement français a réaffirmé sa volonté de se positionner sur l’innovation de rupture en capitalisant sur le système de français.

BpiFrance, désignée par l’État pour amorcer la tendance, annonce en 2019 le plan Deeptech : 2,5 Mds d’euros investis dans près de 2000 entreprises de la deep tech en 5 ans, visant à « faire de la France une référence dans l’innovation de rupture ». 550 millions d’euros sont réservés pour « favoriser l’émergence des projets » et 800 millions d’euros pour l’amorçage des start-ups deep tech : l’ambition est de susciter la création d’entreprises technologiques s’appuyant sur les laboratoires de recherche et de faire émerger un véritable écosystème. C’est également un appel du pied aux investisseurs français et étrangers qui hésiteraient encore à soutenir la deep tech.

Plus récemment le plan de relance de l’économie annoncé par le gouvernement en sortie de première vague de la crise sanitaire prévoit 7 Mds d’euros pour financer la filière du numérique, dont 3,7 Mds pour « les start-ups et les technologies numériques stratégiques » qui viennent s’ajouter au plan Deeptech.

Ce sont donc plusieurs milliards d’euros qui seront investis dans la deep tech à moyen terme : de quoi donner des idées à nos chercheurs…

En parallèle, la loi Pacte votée en mai 2019 vient renforcer la dynamique en élargissant les droits des chercheurs. Ces derniers peuvent dorénavant créer leur entreprise sans avoir à passer devant une commission de déontologie, continuer à travailler à temps partiel dans leur laboratoire de recherche tout en conservant la totalité de leur salaire. S’ils décident de se consacrer de nouveau à 100% à la recherche, ils ont la possibilité de conserver jusqu’à 49% du capital de leur entreprise.

Si le nombre annuel de créations d’entreprises deep tech avoisine déjà la centaine, les mesures budgétaires et l’assouplissement de la législation devraient permettre de faire grimper ce nombre à près de 500 d’ici 2025.

Des connaissances à la pointe de la recherche, des financements, du temps à consacrer au développement d’une activité annexe et la sécurité de l’emploi… Mais que demande le peuple (des chercheurs) ?

Quels leviers pour favoriser l’essor de la deep tech en France ?

Communiquer et encourager à l’entrepreneuriat au sein des organismes de recherche

L’entrepreneuriat est encore un mot trop peu employé dans les organismes publics de recherche. Deux tiers des doctorants ne connaissent pas de structures d’accompagnement à la création d’entreprise. Trois quarts d’entre eux pensent qu’il est difficile de financer son projet entrepreneurial en France. Et seulement 20% des jeunes chercheurs se sentent encouragés dans leur environnement de recherche !

La communication interne des organismes de recherche apparaît comme étant un axe stratégique de démocratisation des dispositifs d’accompagnement et de financement auprès de nos chercheurs. Certaines initiatives ont été initiées en ce sens ces dernières années au niveau national :

  • Chercheurs-entrepreneurs Challenges, fait concourir les docteurs et doctorants porteurs de projets de start-ups innovantes devant des investisseurs,
  • BpiFrance a même créé cette année un concours appelé i-PhD, spécialement destiné aux jeunes chercheurs porteurs de projets relevant de la deep tech.

Ces initiatives encourageantes, qui nécessiteraient plus de visibilité, mériteraient d’être démultipliées au niveau des territoires, pour se rapprocher des cibles de ces programmes (à savoir les chercheurs) et capitaliser sur la diversité des connaissances spécifiques à nos territoires.

Former les chercheurs à l’entrepreneuriat

Même si les chercheurs disposent de fortes capacités d’apprentissage, il existe un monde entre la recherche et l’entrepreneuriat. Ils ne sont pas familiers avec des notions telles que le business model ou le business plan, pourtant considérées comme essentielles pour manager une entreprise. Des programmes de formation spécialisés ont été développés ces dernières années par l’intermédiaire des Sociétés d’Accélération du Transfert de Technologies (SATT), dans les grands sites universitaires. Mais ces dispositifs sont pour le moment trop peu exploités par manque de communication auprès du public cible.

Les écoles de commerce et d’ingénieurs pourraient également mettre à profit leurs expertises dans le domaine en développant des formations spécifiques.

Renforcer les liens entre la recherche et les écosystèmes d’innovation

Les organismes de recherche, où les chercheurs vivent principalement entre pairs, ne sont pas des environnements propices à l’appropriation des valeurs entrepreneuriales. Davantage d’interfaces devraient être créées avec les acteurs du système d’innovation français à commencer par les écoles de commerce et d’ingénieurs, qui regorgent d’aspirants entrepreneurs. Encourager la rencontre de ces univers est primordial pour favoriser la constitution d’équipes pluridisciplinaires, dont la complémentarité des profils est favorable à la réussite d’aventures entrepreneuriales. Des concours, mélangeant chercheurs et étudiants au sein des mêmes équipes, pourraient être organisés avec l’ambition de répondre à des problématiques d’intérêt général comme la santé, la mobilité ou encore le climat. Autant de préoccupations qui nous rappellent les ambitions affichées par la tendance deep tech…

Dans ce qui apparaît comme le combat du 21ème siècle, la tendance deep tech aura un rôle de premier plan. A la manière des philosophes des lumières, nous devons nous réapproprier les connaissances développées au cours des dernières décennies et les utiliser pour adapter nos sociétés. Qui de mieux que les chercheurs ? Eux qui en sont à l’origine et qui les manipulent avec précision au quotidien. Bien que la France soit un acteur majeur de la recherche scientifique dans le monde, la valorisation économique des connaissances reste son véritable problème. En adaptant le cadre juridique et en finançant massivement l’innovation de rupture, l’État compte encourager nos chercheurs à devenir les entrepreneurs qui façonneront les solutions de demain. Néanmoins, il est primordial de mettre en place les moyens de communication, les dispositifs de formation et les partenariats qui soutiendront le plus grand changement culturel que la communauté des chercheurs français ait connu.

Reste à savoir si les chercheurs auront envie de se prêter au jeu… Rendez-vous dans 3 ans pour en savoir plus !

Lancelot Cadet

Les propos tenus dans cet article n’engagent que leurs auteurs et non le MTI Review.

Sources

https://www.maddyness.com/2020/09/11/france-plan-deeptech-limite/

https://www.usinenouvelle.com/article/passer-de-chercheur-a-createur-de-deeptech-ca-se-prepare.N950076?pr=2

https://tymate.com/articles/deep-tech-eldorado

https://start.lesechos.fr/innovations-startups/tech-futur/comprendre-la-deeptech-en-4-questions-1175554

https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/opinion-chercheurs-sortez-de-votre-zone-de-confort-entreprenez-1171877

https://www.nouvelobs.com/economie/20171024.OBS6456/la-deep-tech-pour-resoudre-les-grands-problemes-de-l-humanite.html

https://wydden.com/le-casse-tete-du-financement-de-la-deep-tech-francaise/

https://www.maddyness.com/2018/10/08/etude-entrepreneuriat-france/

https://www.chercheurs-entrepreneurs.com/

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