L’innovation en musique : retour sur le parcours d’un inventeur

MTI Review
Nov 12 · 4 min read

Aurélien Bertrand et Albéric Tellier

Les premières notes de musique emplissent l’amphithéâtre, l’assistance impressionnée se tait peu à peu au rythme d’un Hoochie Coochie Man revisité. Aurélien Bertrand accompagné de son groupe « Strady » entraîne d’emblée les participants dans le monde du ZEF, le violon électrique qu’il a co-créé.

Aurélien Bertrand est joueur d’alto depuis sa plus tendre enfance. Il affectionne particulièrement le blues et le funk. Pourtant, plus sa passion grandit et plus une frustration s’installe : il n’existe pas d’alto lui permettant de jouer sur des scènes blues. En effet, les violons électriques existants depuis les années 70, ne captent que la vibration des cordes frottées, renvoyant un signal en dent de scie désagréable. Tous les différents timbres de l’instrument sont perdus.

Malgré son goût prononcé pour la musique, il s’éloigne de la pratique musicale et entame un parcours atypique. A l’issue d’un BTS d’ingénieur du son, il intègre une école de théâtre. Il y passe deux ans au cours desquels il se familiarise avec le processus de création. Cependant, le monde des apparences lui déplaît et il décide de changer d’orientation. Il s’engage alors dans la marine marchande à Marseille. En deuxième année, il se casse le poignet et est contraint de rester à terre. « La mer, le mistral qui souffle, le chauffage cassé et incapable de jouer de la musique ! ». C’est dans ce contexte qu’Aurélien Bertrand se met à chercher une solution au problème qu’il s’était posé plus tôt.

Pour y parvenir, il met en synergie les expériences qu’il a vécues : ses études d’ingénierie du son et la marine marchande lui apportent le bagage scientifique et techniques, ses années de théâtre lui permettent de se défaire de ses attaches cognitives et sa pratique de la musique le guide vers le son tant recherché.

Pour atteindre le timbre et la puissance, il sait qu’il doit capter la vibration de la caisse de résonnance du violon. Mais un larsen est inévitable compte tenu de l’architecture de l’instrument. Un soir, en regardant son radiateur électrique, l’idée survient : à l’instar de la grille du radiateur, il faut perforer la table du violon. Chaque parcelle d’instrument entre les perforations devient ainsi une membrane de l’ordre de 3mm : le larsen est éliminé et le timbre préservé.

Aurélien Bertrand a identifié une solution et le prouve alors en faisant résonner son ZEF sur « Creep » de Radiohead, emportant une nouvelle fois l’assistance.

Albéric Tellier, professeur agrégé des Universités et auteur de l’ouvrage « Bonnes vibrations » intervient alors. Sa connaissance des problématiques d’innovation dans l’industrie musicale lui permet d’apporter une expertise globale. Il souligne la place de la créativité dans le milieu musical et relève avec amusement qu’Aurélien Bertrand possède toutes les caractéristiques d’un innovateur : insatisfait et obstiné. Le professeur est frappé par le parcours d’Aurélien Bertrand. En effet, il fait écho aux travaux sur la créativité d’Arthur Koestler : les créatifs ont une capacité manifeste à combiner des domaines très divers afin d’en faire émerger une solution inédite. C’est ce que Koestler définit comme étant la bissociation. Enfin, Alberic Tellier relève toute la difficulté pour l’inventeur de faire accepter sa création.

Le musicien renchérit et approuve : une des principales difficultés à laquelle il est confronté avec son ZEF est l’acceptation par la communauté. En effet, le milieu de la musique classique est sclérosé, les innovations n’ont leur place ni sur scène, ni chez les luthiers. Aurélien l’a d’ailleurs remarqué, les musiciens professionnels ou possédant des années d’expérience ne sont pas prêts à changer leurs habitudes. La cible visée est alors les jeunes, les moins de 40 ans, qui sont encore curieux et avides d’expérience musicales. Son ZEF à la main Aurélien raconte : « habituée à l’électro, la jeune génération est très réceptive à cet instrument. Elle arrive à s’en emparer, à jouer et à innover avec les sons ». Albéric Tellier approuve, les acteurs à la marge, les jeunes artistes, ont davantage la capacité de s’approprier la nouveauté. L’acceptation de l’innovation est selon lui très mystérieuse : un réel décalage est souvent constaté entre ce qu’imaginait l’inventeur et l’usage réel qui en est fait.

Aurélien Bertrand en profite pour installer l’alto sous son menton ; il fait signe à son groupe et clôture cette conférence en musique. Bob Marley tire une dernière fois sur le sheriff sous les applaudissements de l’audience.

Par Pauline Rocher, étudiante-consultante promotion 2020 du MTI

Les propos tenus dans cet article n’engagent que leurs auteurs et non le MTI Review

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