Parle-t-on encore français ?

MTI Review
Oct 21 · 4 min read

“Du coup, je propose qu’on se split genre en 3 teams pour faire un brainstorming, dit Marie avec enthousiasme.

-Grave, c’est exactement comme aç ce que j‘voyais l’orga, confirma William.

-Hé vous êtes trop en mode déter’ de ouf, les boy, faut qu’me mette au level, renchérit Guillaume.

-Ce qui ne me tue pas me rends plus forte, soupira alors La Langue Française avec désespoir.

-Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite, ajouta le rédacteur en chef qui craignait qu’on lui reprochât le choix des prénoms après la publication de l’article.

-Vaguelettes sous le verbe “reprochât” !, s’exclama le correcteur orthographique, qui ne connaissait pas le subjonctif imparfait.”

A ces mots, La Langue Française s’en alla, sans mot dire.

L’emploi d’anglicismes est de plus en plus systématique, la diffusion de tics de langage se transmet de manière contagieuse et les fautes de français (orthographe, abus de langage…) ne choquent plus dans les articles journalistiques.

Le départ un peu rapide de La Langue Française — qui, rappelons-le, aurait dû témoigner pour l’article MTIdées du 2 Octobre 2019 — est principalement causé par le manque de rigueur linguistique dans les réseaux sociaux et les médias, où la communication doit être rapide mais aussi populaire. En effet, on remarque très clairement se dessiner une “mode linguistique” de plus en plus contagieuse, car largement diffusée. Certains mots et certaines expressions sont privilégiés par rapport à d’autre, pendant un certain temps. De la même manière que le “Ah !” du présentateur télévisé Denis Brogniart est rapidement devenu omniprésent sur les réseaux sociaux et les médias il y a quelques années, on compte un nombre infini de phrases commençant par “Quand…” (souvent pour illustrer une image), à craindre de commencer un commentaire autrement. Le risque est en effet de n’être pas à la mode et donc de s’exclure d’un groupe dont on ne parle finalement pas la même langue. Répondez “je sais ap.” ou “j’en sais R.” à quelqu’un qui est né avant 1990 et vous demande son chemin, vous comprendrez (pas lui…).

De plus, comme tout le monde peut véhiculer du contenu et s’exprimer publiquement en ligne, indépendamment de ses qualifications ou de ses talents, on radote souvent des phrases qui sont peu correctes grammaticalement. A titre d’exemple, référons-nous à Inès Reg, qui doit sa célébrité à une phrase que l’on peut qualifier de pailletée (dans la forme, pas dans le fond), prononcée dans une vidéo rendue publique semble-t-il par hasard, au vu de sa qualité filmographique, et diffusée allègrement sur les réseaux sociaux. La Langue Française nous aurait dit “Silence bien gardé vaut mieux que parole mal lâchée”.

Enfin, l’utilisation abusive d’une expression lui fait perdre de son sens. On entend certaines expressions dans des contextes incomparables : “c’est horrible, il a renversé sa tasse sur le tapis tout blanc en plein dîner de famille” mais aussi “c’est horrible, il a tué sa femme ses quatre enfants sur le tapis tout blanc en plein dîner de famille”. A vous de juger la similarité des deux situations, outre les détails du tapis blanc et du dîner de famille. De même, certains de nos adjectifs ont tellement perdu de puissance sémantique que nombre de francophones utilisent “trop” au lieu de “très” pour amplifier leur sens : “c’est trop bien !” devrait, en fait, être excessivement bien, donc à connotation péjorative. Mais à nouveau, le francophone de France a tellement abusé de cette expression populaire qu’il a fallu trouver une nouvelle façon de s’exprimer : “c’est grave drôle”, “c’est grave sympa”, “c’est grave gentil”, avons-nous alors entendu de toutes parts. Aujourd’hui, celui qui dit “c’est très bien !” peut être considéré comme strict ou distant.

Cela constitue peut-être un moyen d’affirmer l’identité d’une génération. Pour des adolescents en quête d’indépendance, employer les mots “à la mode” serait un moyen de montrer qu’on est jeune et qu’on parle un langage “codé”, que les parents ne comprennent pas. Quant aux jeunes adultes, s’ils trouvent la vie difficile, ils chercheront à simplifier tout ce qui est encore en leur pouvoir, comme le langage. Entre autre aidés par un sentiment qu’ils appellent “la flemme”, parler à la mode peut-être un moyen de lâcher prise sur quelque chose qui demanderait trop de rigueur et donc trop d’effort. Une façon de revendiquer le “je-m’en-foutisme”, puisqu’après tout, tant qu’on se comprend…

Pourtant, nous ne devrions pas négliger notre langage car celui-ci structure la pensée. Ainsi, plus notre choix de vocabulaire est précis, mieux nous pouvons nous faire comprendre. “Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement” disait Boileau. J’ajouterais que la réciproque est vraie. Combien de fois avez-vous dû répéter votre question en espagnol à votre interlocuteur lorsque vous lui demandiez le chemin de la gare de Madrid ? Nous sommes évidemment plus susceptibles de créer des quiproquos dans une langue que nous ne maîtrisons pas. ”Appelons un chat un chat”, comme disent nos amis les chiens. Mais l’enjeu prend de l’ampleur lorsque nous laissons des personnes d’influence utiliser le pouvoir du langage pour nous faire entendre ce que nous souhaitons. Il n’est pas rare d’écouter des personnalités politiques se lancer dans un discours vide de sens. Si vous souhaitez apprendre l’art de parler pour ne rien dire et voir à quel point votre potentiel pour cette discipline est élevé, vous trouverez ci-après une grille d’essais très bien construite.[1]

Et puisque j’allais finir sur une image mais que je veux avoir le dernier mot, j’en profite pour vous faire remarquer quelque chose. Photos, “mêmes”, gifs, vidéos, “emojis”… La communication par les images est-elle une nouvelle façon de s’exprimer, qui retranscrirait mieux les émotions des locuteurs, ou bien commencerait-elle dangereusement à remplacer celle des mots ?

Alexia VMDS

[1] https://www.huyghe.fr/dyndoc_actu/44b4a838af4d3.pdf

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