Quand innovation et numérique rencontrent art urbain

MTI Review
Dec 9, 2019 · 12 min read

« Le street-art se qualifie comme une poétique dissidente, individualiste, pas ennemie du vandalisme, et obsédée par cette idée fixe : utiliser la ville comme un territoire de libre parcours et de créativité conjugués. » (Paul Ardenne dans son recueil « Street Art, La rue est à moi »)

Le Street-art comme démarche artistique illégale semble révolue. Les réseaux sociaux d’une part et la reconnaissance du marché de l’art d’autre part ont profondément modifié la façon d’approcher ces œuvres de rue. Au départ, on parlait de graffiti comme moyen d’exprimer une revendication des artistes par rapport à une société de consommation trop acerbe. De nos jours, street-art rime avec « hype » et tendance. Que ce soit dans notre quotidien, où l’art urbain fleurit dans les lieux branchés de la capitale, ou dans le milieu professionnel, comme outil de communication interne et externe. On assiste donc à une transformation de l’art urbain au profit d’une utilisation plus diverse du phénomène. Bien loin de l’image qu’ont les puristes de ce mouvement artistique.

Dès que l’on s’intéresse aux nouvelles tendances de l’art urbain, il est incontournable d’analyser les relations entre le street-art et les nouvelles technologies. La digitalisation a révolutionné la société contemporaine, sa façon d’agir, de penser et de consommer, notamment dans les milieux artistiques. En effet, grâce à internet, l’ensemble des individus ont un accès global à l’information et à la communication, permettant alors une démocratisation de la connaissance. En 2012, et en moins de 20 ans, un tiers de la population utilise internet, ce qui crée alors une « network society » ou « village global » dans lequel le patrimoine culturel et les arts ont une place prépondérante. En fait, le passage à une technologie numérique a révolutionné l’espace artistique, et bien nécessairement celui de l’art urbain. Ce dernier, voyant le jour que très récemment, a gagné une certaine renommée et considération grâce au digital et aux nouvelles technologies.

Implanté dans le 18ème, l’Aerosol est considéré comme l’un des berceaux des cultures urbaines en France. Une exposition phare, un lieu de vie en perpétuel mouvement, des animations initiatrices de rencontres, de créations et d’émotions, un espace catalyseur d’énergies, de partages, de fêtes hautes en couleurs… (crédit : Léandre Bizouarn)

Vers une « expérience street-art » numérisée et interactive

Le processus de « digitisation » de l’art urbain

Les frontières entre l’art urbain et le numérique sont de plus en plus poreuses. Les artistes urbains utilisent le web dans le but de se faire connaitre et par jeu de miroir, le web profite de leur présence pour proposer un contenu diversifié à ses utilisateurs. La variété des supports pour transmettre l’art s’est réellement enrichie ces dernières années, l’artiste pouvant profiter des plateformes bien connues tel qu’Instagram, Twitter ou Facebook pour faire connaitre ses dernières réalisations. Prenons l’exemple d’Instagram : Shepard Fairey, alias obeygiant compte plus d’un million de followers ; le Français JR en détient 1,4 million ; Banksy plus 6,7 millions… Cette application est un outil incontournable pour aider les artistes à gagner en notoriété et visibilité. Au-delà de l’action du graffeur qui fait découvrir ses œuvres via ses comptes personnels, le piéton spectateur devient aussi acteur de la communication d’un artiste en publiant la photographie d’un graff sur ses réseaux sociaux.

Cartographie des graffitis mondiaux sur Google Art Project STREET ART

Autrement, des sites internet proposent de vivre une expérience virtuelle dans des sites urbains de grande renommée. C’est le cas du site Google Art Project STREET ART entendant devenir l’archive du mouvement urbain. Le site propose des visites de lieux incontournables du street-art tel que le 5 Pointz à New York, l’un des temples de la culture urbaine malheureusement détruit par des promoteurs immobiliers en 2013. Le site propose donc en même temps une découverte d’œuvres du passé ainsi que des graffs toujours d’actualité. C’est avant tout une cartographie interactive : une carte recense l’ensemble des œuvres urbaines que les responsables du site ont répertorié. Grâce à cette carte, le spectateur peut choisir vers quelle ville jeter son dévolu pour découvrir de nouveaux artistes. Par exemple, si je veux découvrir l’art urbain réalisé à Valparaiso au Chili, ville reconnue pour être investie par de nombreux street-artistes, il me suffit de cliquer sur la région Amérique Latine, le Chili, puis la ville. Grâce à la technologie google street-view, il est possible de marcher virtuellement à l’intérieur de la ville pour découvrir les graffs. Mais on peut aussi zoomer sur une image et en sortir des informations complémentaires quant à l’artiste, son mouvement et le titre de l’œuvre. C’est ce que Marisa Enhuber définit comme « digitisation » dans son article « Art, space and technology: how the digitisation and digitalisation of art space affect the consumption of art — a critical approach ». C’est l’acte de créer un espace digital en représentant virtuellement de vrais espaces d’art. Cette technologie donne donc accès à un contenu d’art urbain très étendu à un public en constante expansion, présenté de manière ludique et simplifiée. Finalement, les avancées technologiques permettent d’éliminer des barrières en temps, lieu et argent lors de la consommation d’un bien culturel.

5 Pointz, ou La Mecque du Graffiti à New York, avant 2013

Intégrer le spectateur dans le processus de création via la réalité virtuelle, la réalité augmentée et des jeux interactifs

Comment les nouvelles technologies accroissent la participation et l’engagement du public envers les biens culturels ? Les institutions muséales et les artistes introduisent le concept de co-création grâce à des procédés innovants, le visiteur passant d’un comportement passif à un comportement actif face à l’œuvre auquel il est confronté. Les artistes sont alors poussés à repenser l’expérience qu’ils proposent à leurs spectateurs, ces derniers devenant eux aussi des créateurs, distributeurs, consommateurs, critiques et collaborateurs. Ce phénomène permet de reconsidérer le rôle éducatif des musées implémentant ces nouvelles technologies dans un premier temps, puis ensuite le rôle éducatif que peut avoir l’art urbain lorsqu’il est jumelé au digital. De nouveaux genres d’expériences voient donc le jour grâce à des jeux interactifs, la réalité virtuelle et la réalité augmentée, mettant en valeur « un interactif réaliste ».

Concernant les œuvres interactives, des musées comme la fondation EDF proposent l’utilisation d’outils numériques comme des tableaux digitaux interactifs qui permettent à des visiteurs de graffer virtuellement, d’effacer, de recommencer et d’ainsi faire l’expérience du graff. En 2014 prenait place l’exposition « #streetart, l’innovation au cœur d’un mouvement » qui faisait découvrir les nouveaux usages et les nouvelles pratiques que pourraient prendre le street-art. Les visiteurs pouvaient donc s’essayer au light graff dont le but est de calligraphier ses envies sur le mur « Water Light Graffiti » d’Antonin Fourneau. Il leur était aussi possible de réaliser leur première fresque sur un train virtuel grâce à Picturae créé par Patrick Suchet, une application numérique permettant de graffer virtuellement à taille réelle sur un écran géant.

StreetArt — Exposition à la Fondation EDF

En termes de Réalité Virtuelle, renvoyant à une technologie qui simule la présence physique d’un utilisateur dans un environnement artificiellement généré, Jo di Bona, dans un entretien réalisé en Avril 2017, explique qu’il avait pu tester un casque de réalité virtuelle grâce à l’agence rentingART, spécialisée dans la vente d’art urbain, le jumelant avec le digital. « J’ai pu expérimenter du graffiti virtuel, dans les airs […]. C’est-à-dire que tu as le casque, et tu es dans une pièce qui n’existe pas, tes mains sont transformées en curseurs et les traits que tu traces sont vraiment modulables. Tu peux même passer derrière et le voir dans tous les sens ! Et ensuite tu peux prêter ton casque à une autre personne qui pourra voir ce que tu as fait. » Et tout cela est vraiment motivant d’un point de vue éducatif : les technologies 3D montrant des objets dans un espace à 3 dimensions permettent au visiteur d’avoir une démarche plus compréhensive et personnelle d’une œuvre. Jo di Bona rajoute : « Je pense qu’avec cette réalité virtuelle, des artistes vont pouvoir faire des œuvres hallucinantes. On pourra arriver dans des musées où on portera un casque de réalité virtuelle et le visiteur aura la possibilité de rentrer dans les œuvres des artistes. » Et on en voit actuellement les premiers essais dans les musées les plus renommés : la Joconde s’expose en réalité virtuelle au musée du Louvre jusqu’au 24 février. Le musée parisien consacre une exposition-événement à Léonard de Vinci, avec notamment une courte expérience en réalité virtuelle mettant le visiteur en tête-à-tête avec Mona Lisa.

Jo Di BONA, Fluo Gorila, 150x150, aérosols / affiches lacérées sur toile

Enfin, la Réalité Augmentée, une interface virtuelle venant enrichir la réalité en y superposant des informations complémentaires à travers un portable par exemple, présente aussi d’autres avantages. Le berlinois Sweza utilise à titre d’exemple la Réalité Augmentée afin d’éduquer les foules de manière interactive. Tout d’abord, il réalise un collage sur un mur et le photographie ensuite. À la suite de la disparition de son collage quelques temps après, il colle un QR code à l’endroit exact où l’œuvre se trouvait. Le promeneur interpellé peut alors flasher le code et voir le collage ou graffiti effacé. De quoi faire renaître de leurs cendres des œuvres caractérisées par l’éphémère.

Sweza — The Art Geeks

Bien que l’ensemble de ces nouvelles technologies proposent de réelles avancées dans la compréhension du street-art, ne peut-on pas affirmer qu’elles soient aussi à l’origine d’une dénaturation de l’art de la rue ?

Une contradiction entre le virtuel et l’essence même du street-art ?

Les dangers propres aux réseaux sociaux : banalisation, décontextualisation, et disparité

Le succès du street-art sur les réseaux sociaux ne fait plus de doute. L’art urbain est même considéré comme le plus prisé par les jeunes générations. D’un acte de vandalisme provenant des populations des quartiers marginalisés, il est aujourd’hui largement relayé et démocratisé par l’ensemble des réseaux sociaux. Nul doute qu’Instagram et les réseaux sociaux aient pu influer sur l’évolution du mouvement tant artistique que contestataire. Obligeant alors les puristes d’en questionner son évolution. Il serait donc ici intéressant de découvrir dans quelle mesure les réseaux sociaux ont pu influer dans ce que représente aujourd’hui le street-art.

En premier lieu, on assiste à une banalisation d’un mouvement alors marginal. Au début, le graffiti correspondait à un mouvement de résistance. « Le graffiti était un élément clé des protestations contre le modèle consumériste et technologique des sociétés modernes. » comme le précise Nicola Harding, le mercredi 5 avril 2017 à la British Sociological Association, devant une assemblée de spécialistes en la matière. La chercheuse, choisissant de se plonger dans les habitudes et les mœurs du street-art, présentait les résultats de ses recherches à cette assemblée. L’acte était donc contestataire dans ses premiers jours. Cependant, l’arrivée d’Internet bouleversa cette essence première. « Le graffiti est devenu mainstream avec le développement du web 2.0 et des [plateformes] comme YouTube ou Instagram. Ce changement s’est fait petit à petit et devient de plus en plus visible maintenant que les réseaux sociaux sont pleinement intégrés à notre quotidien » souligne Nicola Harding. Cette surreprésentation d’images liées au street-art et impulsée par les réseaux sociaux entraîne alors un éloignement du public de la rue et des murs. « L’image du graff’ a été complètement dissociée de ses origines sous-culturelles pour devenir un stéréotype, vidé de l’histoire sociale et des valeurs qu’il est censé représenter. » poursuit-elle. Ce phénomène se faisant au profit des entreprises utilisant l’image street-art pour développer des marques urbaines. En fait, on assiste à la récupération de l’art urbain par les entreprises, ces dernières voyant une forme de profitabilité dans le mouvement puisque il est apprécié par la majorité, dont la jeunesse. Le street-art est devenu un phénomène de mode. Et cette pratique s’attire les foudres de la communauté artistique urbaine. A titre d’exemple, H&M avait utilisé une œuvre de l’artiste américain Revok sans obtenir son accord pour le lancement d’une nouvelle collection. En réponse, plusieurs artistes français s’étaient mobilisés pour soutenir le street-artiste via les réseaux sociaux et le boycott de différents magasins de l’enseigne.

Avec l’essor des réseaux sociaux, le street-art perd certaines de ses caractéristiques principales : l’éphémère et la contextualisation. Avant, pour se faire connaître, le graffeur devait réaliser un travail acharné et répété de tag des murs en toute illégalité. Aujourd’hui, il lui suffit seulement de prendre une photo de son travail achevé et de la poster sur les réseaux sociaux. Son seul travail étant d’accroître sa portée en développant sa communauté de followers. On assiste donc à la disparition du contexte de création originel dédié au graff. Nicola Harding explique : « on peut avoir l’apparence d’un authentique graffeur sans prendre les mêmes risques que ceux qui n’ont pas le même capital et qui ont dû se mettre en danger pour construire leur réputation. Plus le statut et la richesse sont élevés, plus légitime vous apparaissez dans l’espace public. » En outre, l’aspect éphémère est aussi impacté puisque l’œuvre gagne une forme d’immortalité dès lors qu’elle est publiée sur Internet.

Une toile du mystérieux artiste britannique Banksy qui s’auto-détruit après avoir été vendue aux enchères en 2018 pour plus d’un million d’euros chez Sotheby’s à Londres. Banksy qui encore une fois, fait parler de lui via les réseaux sociaux… Coup de génie ou coup marketing ? (Crédit Sotheby’s)

Par ailleurs, ces réseaux sociaux participent à rendre les artistes de renommée encore plus connus au détriment de ceux intégrant le mouvement du street-art. Quand il est question de parler d’art urbain, Banksy se retrouve dans le cœur de chaque conversation. Quand est-il des moins connus : Seth ? Jef Aérosol ? Bebarbarie ? Elijam ? Pourtant captivant sur la scène urbaine française… Marisa Enhuber explique que les musées connus internationalement deviennent encore plus populaires à travers la publicité directe et indirecte qu’ils réalisent sur les réseaux sociaux. Contrairement aux musées de moindre taille qui tombent dans l’abandon des médias sociaux. Et la comparaison peut être facilement faite avec les artistes urbains. Nicola Harding rajoute : « Les jeunes ne s’essayent pas aux graffitis car ils peuvent satisfaire leur curiosité sur le net. Ce sont les plus anciens, les 30–40 ans, qui essayent de rendre le graff durable et viable. »

Fresque de SETH en anamorphose, 110 Rue Jeanne D’Arc, 75013 Paris, 2019 (crédit Galerie Itinérance)

Les dangers propres aux nouvelles technologies : entre hypocrisie et aliénation

Bien que la Réalité Virtuelle et la Réalité Augmentée aient des aspects éducatifs notables, ne pourrions-nous pas émettre des réserves quant à leur réelle utilité ? Si elles sont mal intégrées et leur contenu mal entretenu lors de leur implémentation dans une exposition ou au profit d’un artiste, on peut s’attendre à ce qu’il y ait une perte de valeur plutôt qu’un enrichissement de l’expérience des utilisateurs. Et on tendrait plus vers de l’ « edutainment », soit le fait de reposer seulement sur la puissance des nouvelles technologies. A cause de ce phénomène, la qualité de l’éducation artistique diminuerait et conduirait à une « relation amorphe avec les vraies œuvres d’art » comme le souligne Marisa Enhuber. Le visiteur serait alors aliéné par ces nouvelles technologies, le détachant de la réalité. Un peu à l’image des smartphones et leurs écrans auxquelles nous sommes constamment rivés, nous faisant alors oublier le réel et les interactions dont nous pourrions profiter. Ce qui est pourtant décrié avec force par la majorité des street-artistes…

Elijam, lors de la Journée du Graff réalisée par L’Urbaine Dauphine, Université Paris-Dauphine, 2016

En somme, l’art urbain est célébré de manière quasi-unanime. D’un acte vandale, il tend aujourd’hui à un acte de revendication et d’esthétisme, le public appréciant le message proposé ou se sentant simplement interpellé par une œuvre loufoque au coin d’une rue. Cette affection générale pour l’art urbain est en partie causée par l’essor des nouvelles technologies. Du réseau social à la Réalité Virtuelle. L’univers des possibles entre digital et art urbain est immense. Seulement, il peut présenter quelques dérives, notamment celui de couper l’art urbain de ses racines et de son public direct.

Par Guillaume Tran, étudiant au Master MTI promo 2020 et passionné de street-art

Les propos tenus dans cet article n’engagent que leur auteur et non le MTI Review

Sources :

CRAPANZANO Fanny (2015) « Street art et Graffiti : l’invasion des sphères publiques et privées par l’art urbain ». Editions : L’Harmattan

ENHUBER Marisa (2015) « Art, space and technology: how the digitisation and digitalisation of art space affect the consumption of art — a critical approach, Digital Creativity », Disponible sur : http://dx.doi.org/10.1080/14626268.2015.1035448

BOUDET Antoine (2017) « Instagram et les réseaux sociaux sont-ils en train de tuer le streetart ? ». Dans numerama.com [en ligne]. Disponible sur : https://www.numerama.com/popculture/247676-for-the-week-end-instagram-et-les-reseaux-sociaux-sont-ils-en-train-de-tuerle-street-art.html

CIMATTI Grégory (2016) « Le street art au musée va-t-il perdre son âme ? ». Dans lequotidien.lu [en ligne]. Disponible sur : http://www.lequotidien.lu/culture/le-street-art-au-musee-va-t-il-perdre-son-ame/

TRUEMAN Tony (2017) « Instagram killed the graffiti star as rich kids take their art online ». Dans britsoc.co.uk [en ligne]. Disponible sur : https://www.britsoc.co.uk/about/latest-news/2017/april/instagram-killed-the-graffiti-star-asrich-kids-take-their-art-online/

VANDEVILLE Virginie (2018) « La marque de prêt-à-porter H&M se met à dos le monde du street-art ». Dans lefigaro.fr [en ligne]. Disponible sur : http://www.lefigaro.fr/societes/2018/03/20/20005-20180320ARTFIG00212-la-marque-depret-a-porter-hampm-se-met-a-dos-le-monde-du-street-art.php

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