Quel avenir pour cette tech dont on ne cesse de faire l’éloge et qui a si fortement infusé nos vies ?

Dimanche dernier, alors que je déjeunais accompagnée de plusieurs pères et mères de famille, je me délectais en écoutant ces bouts de conversation redondants que nous connaissons tous: le désarroi des parents face à leurs enfants ultra-connectés qu’ils n’arrivent à peine à sortir de chez eux et encore moins à comprendre. Commence rapidement la valse des spéculations sur les origines de ce comportement nouveau et ses effets néfastes. Mais qu’en est-il vraiment ? Difficile de répondre à une question si vaste d’autant plus lorsque les données manquent à l’appel. Nous bénéficions bien sûr d’une presse médiatique spécialisée dans la tech et en plein boom, traitant des tendances de fond, des lancements de nouveaux produits ou des dernières levées de fonds. On peut cependant regretter l’absence d’une couverture médiatique sur l’impact d’Internet et de façon plus générale de la technologie sur notre société. Mais si nous parvenions à véritablement cerner le degré de nuisance de la tech vis à vis de la société, n’assisterions-nous pas au branle-bas de toutes ces habitudes qui rythment nos vies ?

Or c’est bien là le parti pris de The MarkUp, organisme de publication à but non lucratif dans lequel le fondateur de Craiglist, Craig Newmark a décidé d’investir la modique somme de 20 million $ en Septembre dernier.

Julia Angwin et Jeff Larson, tous deux journalistes d’investigation jusqu’à il y a peu à ProPublica (un autre organisme de publication à but non lucratif) et Sue Gardner, anciennement directrice à Wikimedia se sont lancés dans cette aventure pour aider la société à mieux comprendre toutes ces technologies dont le développement est peu encadré et dont les effets restent encore trop peu décriés.

À mesure que nos vies s’entrelacent de plus en plus avec la technologie et Internet, on peut remarquer que ces dernières servent de plus en plus de couverture à des décisions politiques et institutionnelles dont la majorité de la population ne comprend que très peu les rouages et est très souvent victime. Dans l’une de ses conférences la plus récente Sue Gardner parle justement de son effarement au lendemain des élections présidentielles américaines 2016. Effarement qui l’a conduite à mener des recherches sur le lieu de de toutes les explications: Internet. Entre des fake news si grosses, sur Hillary Clinton notamment et qui sont pourtant à l’origine de bien des rumeurs ayant eu la vie dure, l’Internet Research Agency, un corps créé par le gouvernement russe, recrutant de jeunes étudiants pour qu’ils s’incarnent comme supporters américains de Trump sur Internet, Cambridge Analytica, dont le slogan « Data drives all we do » révèle déjà suffisamment la mission de changer le comportement des masses grâce à la donnée, il y a évidemment matière à se désoler. Chez ProPublica, nos deux journalistes d’investigation avaient de leur côté réussi à dévoiler quelques pratiques douteuses également, comme celles de Facebook utilisant des algorithmes laissant les utilisateurs cibler des populations antisémites pour leur publicité ou encore celle du dernier logiciel en vogue aux USA pour déterminer les possibilités de récidives parmi des criminels et dont l’algorithme était racialement biaisé. L’idée pour The MarkUp est donc de rester sur une telle ligne éditoriale en y investissant toute son énergie (là où ProPublica s’intéresse à une variété de sujets) pour révéler de quelles façons de puissantes institutions usent et abusent de la technologie et d’Internet de multiples façons et parfois en causant de nombreux dommages à la société et à l’homme, l’idée étant ici de faire du journalisme d’investigation un bien public dont le rôle serait de placer les autorités devant leurs responsabilités.

Un programme bien dense donc, et dont l’héroïsme revendiqué peut sans doute en rebuter plus d’un « Et comment même The MarkUp compte faire cela ? » peut-on légitimement questionner.

Ni plus ni moins qu’en utilisant ce dont la tech et l’internet foisonne : de la donnée. Pour les trois fondateurs, ce qui est en jeu est trop important pour ne pas se baser sur la méthode scientifique. Avec la problématique des « Fake News », cette démarche est évidemment nécessaire pour contrecarrer un journalisme de plus en plus basé sur des hypothèses elles-mêmes soutenues par quelques anecdotes et faits.

Pour The MarkUp il s’agit bien sûr de conserver l’hypothèse qui est fondatrice dans le travail d’investigation mais de donner la part belle aux données dont la taille des échantillons doit être maximisé au possible. Ici la donnée permettra de guider le travail journalistique plutôt que de la faire aller dans le sens qu’on souhaite, celle de l’hypothèse qu’on considère. Cette stratégie sous-tend l’emploi de nombreux développeurs dans l’équipe de The MarkUp permettant l’intensive investigation des données mais aussi la création de nouveaux jeux de données inexistants pour répondre à des questions fondamentales sans réponse aujourd’hui. Dans un entretien, Julia Angwin pose cette question railleuse « Est-ce que regarder un smartphone aussi longtemps qu’on le fait aujourd’hui va-t-il nous rendre stupide et aveugle? » mais qu’elle considère essentielle, signalant que bien des personnes ont une opinion sur la question, mais qu’il n’existe aucun jeux de données pour le démontrer.

Pour ce faire, la collecte automatisée des données à travers Internet et le crowdsourcing seront leurs nerfs de la guerre. Les lecteurs seraient également impliqués s’ils le souhaitent puisqu’ils auraient l’opportunité d’installer un plug-in/outil mis en place par les développeurs de The MarkUp pour récupérer de la donnée précise sur des sites tels que Facebook où la collecte automatisée est complètement prohibée par les termes du contrat utilisateur.

En cela, sans vraiment le savoir, The MarkUp va non seulement contribuer à la discipline naissante de l’anthropologie cybernétique qui se préoccupe d’étudier de quelle façon la technologie et les machines peuvent formater la culture et inversement mais aussi impulser des changements sociétaux qui formeront des objets d’étude intéressants pour ce nouveau champ. Les anthropologues spécialisés sur ce sujet ont à coeur de prendre du recul sur nos sociétés et notre quotidien pour percevoir de quelle façon l’humain se fait influencer par la technologie. Or les méthodes sur lesquelles s’appuient ces anthropologues d’un nouveau genre sont très différentes de celles de l’anthropologue qui s’en va observer une tribu pour une longue période. En effet pour les anthropologues cybernétiques, tous les mondes, toutes les classes sociales sont intéressantes à étudier dans le cadre de leur recherche, ces derniers ne sont non plus dans une démarche d’entrer en totale immersion dans un monde tout à fait différent du leur pour ensuite le décrypter exhaustivement, mais plutôt de prendre du recul vis-à-vis d’un monde dans lequel ils baignent déjà eux-mêmes pour mesurer l’état du changement que la technologie implique sur une échelle long-termiste, sur le sujet humain, mais aussi sur la culture qu’elle produit.

En cela, les outils traditionnels que l’on connaît à l’anthropologie semblent bien obsolescents, que ce soit les carnets de voyage, les laboratoires, car étudier l’effet de l’entrelacement de la technologie et l’humain présuppose de collecter suffisamment de données pour comprendre les différentes dynamiques qui le régisse. Il s’agirait donc de travailler en collaboration avec des développeurs ou de l’être soi-même pour ainsi tirer parti des nombreux jeux de données dont abonde le web des réseaux sociaux comme Danah Boyd, social media researcher pour Microsoft Research a pu le faire. On peut observer ici une proximité intéressante entre les méthodes employées par The Mark-Up et cette nouvelle discipline ainsi que l’aspect décisionnaire qui est conféré à la donnée pour guider leur recherche respective servant à déterminer de quelles façons la technologie façonne nos vies.

En cela, il est intéressant d’observer que la technologie ne s’incarne non plus dans des objets de notre quotidien mais constitue plutôt une continuité de ce que nous sommes, à l’instar de nos smartphones desquels dépendent nos mémoires, mais servant aussi de support d’approfondissement à nos pensées (requête google, envoi d’un message), ainsi ne nous sentons nous pas au dépourvu, presque brisé lorsque nos smartphones nous signalent qu’ils sont à deux doigts de tomber dans le néant d’un défaut de batterie. « Ne nous sommes nous pas déjà des cyborgs ? » questionne Amber Case, chantre de cette nouvelle discipline. Elle nous rappelle que le terme cyborg est apparu en 1960 pour caractériser l’effort employé par l’humain de se parer de gadgets, de dispositifs externes pour s’adapter au voyage spatial, or nous voilà depuis quelques années produisant des technologies qui ne prolongent non pas nos êtres physiques mais bien nos psychismes même. Contrairement à ce que veut nous faire croire la science-fiction, n’est pas seulement cyborg une Gally ou un Robocop. Être cyborg ce peut être bien moins que cela, simplement nous, dans notre plus simple appareil, tenant dans la main un smartphone.

Mais vraiment, est ce une bonne chose que nous soyons des cyborgs en devenir ? Ce n’est bien sûr pas à la discipline de l’anthropologie de poser un tel jugement de valeur mais c’est cependant son travail de prendre suffisamment de recul pour comprendre ce qui est à l’effet aujourd’hui. Cette complémentarité grandissante entre la tech et nos êtres pose la question de ce qu’il se passera lorsque The Mark-Up ou d’autres organismes auront réussi à mettre en lumière jusqu’à quel degré tout cela nous est néfaste. Une analogie pertinente qui a été faite lors des nombreux entretiens avec l’organisme est d’associer la tech à la nourriture en boîte de conserve, une innovation qui fut dans un premier temps acclamé, dont on cria les louanges pendant 30, 40 ans mais qui après un examen approfondi fut rapidement délaissé. Il ne s’agira bien sûr de ne pas mettre de côté la tech tant le bon fonctionnement de nos sociétés en dépend, mais bien de réfléchir à sa place, à ce à quoi elle était vraiment supposé nous servir.

Et à ce sujet Mark Weiser, fondateur de l’informatique ubiquitaire soutient justement l’idée que l’ordinateur et la technologie doit s’effacer au profit des personnes, et des tâches qu’ils sont supposés aider à performer. Il déplore justement l’état actuel des choses où nous en sommes arrivés à être constamment distrait voire paniqué à cause de nos smartphones ou nos ordinateurs. De nombreuses recherches soutiennent qu’une sur-utilisation de la technologie a été relié à l’anxiété, la dépression sévère et les tentatives de suicides en hausse en Amérique. Également nos smartphones auraient raccourci notre capacité à se concentrer de 12 à 5 minutes. Il s’agirait donc dans un futur proche et idéal que les recherches menées par des organismes comme The Mark-Up ou par des disciplines telle que l’anthropologie cybernétique parviennent à former une ère de la technologie calme où la tech, plus qu’une partie grandissante de nos êtres devienne ce qu’elle était toujours supposé être: Un outil nous permettant de nous concentrer sur ce qui est important, en apparaissant lorsque l’on en aurait besoin, et disparaîtrait, se relocaliserait dans le fond de notre environnement lorsqu’on aurait fini avec.

Une technologie calme dont le but serait de soutenir les personnes dans les tâches qu’elles ont à accomplir et non plus de capitaliser sur les données qu’elles peuvent engranger.