Sport du futur : innover c’est tricher ?

MTI Review
Dec 2, 2019 · 6 min read

Les exploits sportifs nous fascinent depuis la nuit des temps. Sous l’Empire Romain déjà, de grandes arènes accueillaient des centaines de milliers de spectateurs — jusqu’à 300 000 au Circus Maximus –, venus assister au triomphe des « meilleurs Hommes ». Bien qu’ancestral, cet engouement pour les prouesses des athlètes et équipes de haut niveau ne semble pourtant pas s’atténuer au fil des années. Avec plus de six millions de billets vendus et un audimat avoisinant la moitié de la population mondiale, les Jeux Olympiques de Rio de 2016 ont été les plus regardés de l’histoire. Un score qui pourrait être encore battu l’été prochain, à l’occasion des Olympiades de Tokyo.

Quand le progrès s’invite au bal de la performance sportive…

Et pour cause, plus que de véhiculer des valeurs et des messages inspirants, le sport fait tomber les barrières de l’impossible. Battre des records toujours plus impressionnants, réaliser des performances de l’ordre du surnaturel, défier le corps humain ou les lois de la physique, voilà ce qui anime notre passion pour ces compétitions. Pour continuer de captiver et de faire rêver, la promesse Citius, Altius, Fortius (i.e. Plus vite, Plus haut Plus fort, la devise olympique) se doit donc d’être tenue.

Face à un tel enjeu, les nouvelles techniques et technologies jouent un rôle primordial. Car si les records, lorsqu’ils sont battus, sont naturellement attribués aux athlètes et à leur talent, l’impact de l’innovation ne peut pas être négligé. Prenons le saut en hauteur, par exemple. Jusqu’en 1968, les spécialistes de la discipline utilisaient la méthode du « ciseau », qui consistait à passer une jambe l’une après l’autre par-dessus la barre ; la marque la plus haute avait été à l’époque mesurée à 2m28. Aux Jeux Olympiques de Mexico, Dick Fosburry amorce une nouvelle manière de faire : il se jette la tête la première sur le tapis, dos à la barre. C’est avec cette pratique que, plus tard, le Cubain Javier Sotomayor établira l’actuel record du monde mesuré à 2m45, soit 17 centimètres plus haut. De même, nous pouvons légitimement nous interroger sur l’importance du passage de sols revêtus de terre battue à des pistes en tartan ou en caoutchouc pour expliquer l’amélioration des performances des sprinteurs, ou encore de l’impact de l’introduction de gouttières aux abords des piscines qui favorisent la rapidité des nageurs.

Nouvelles technologies, nouvelles règles ?

Toutefois, le progrès technologique dans le secteur sportif inquiète les fédérations et les acteurs responsables de fixer les règles du jeu. Leur lutte contre le dopage ne peut désormais plus se limiter au contrôle d’usage de substances illicites classiques, de nouvelles pratiques nuisant à l’efficacité de leur combat contre la triche.

La dernière polémique en date remonte à octobre dernier. Le marathonien kényan Eliud Kipchoge créait alors la surprise en brisant la barrière mythique des deux heures, pourtant jugée comme statistiquement infranchissable par la communauté scientifique. Une démonstration spectaculaire, certes, mais très critiquée par certains. Parmi les arguments employés par ses détracteurs figure la paire de chaussures utilisée : un nouveau prototype conçu par Nike, avec trois lames de carbone et quatre coussins d’air dans sa semelle. Un mécanisme qui, selon eux, permettrait un renvoi élastique de l’appui et une économie de l’énergie du coureur. C’est d’ailleurs avec ce modèle que Brigitte Kosgei établira le lendemain le nouveau record du monde féminin sur la même distance…

Ce cas fait écho à l’interdiction de l’utilisation de combinaisons intégrales en polyuréthane pour les compétitions de natation, qui augmentaient la flottabilité, la vitesse et l’endurance, ou encore celle de certaines sneakers en matchs NBA qui améliorent la technique de saut des joueurs de basketball.

Véritable dopage technologique ou simple outil d’aide à la performance ? La frontière est parfois fine et les décisions prises par les autorités de régulation sont sujets à débat.

Pour être meilleurs qu’hier, le transhumanisme gagne du terrain

D’autant qu’à l’avenir, l’augmentation des connaissances sur notre corps et des manières de l’améliorer pourrait donner au sport de haut niveau des allures de science-fiction. Une porte ouverte au courant transhumaniste, mouvement qui cherche à surmonter nos limites biologiques par les progrès technologiques. Les athlètes seraient ainsi considérés comme des surhommes programmés pour réaliser des exploits.

Nous disposons effectivement de nouveaux savoirs en matière de réécriture de code génétiques, et tout particulièrement depuis les expérimentations de la méthode CRISPR-Cas 9. Ces tests nous ont démontré qu’une modification du génome humain était tout à fait possible, par « simple » intervention chirurgicale sur l’ADN. Cela nous laisse légitimement imaginer l’éventualité de « booster » celui d’un sportif pour le rendre plus compétitif. Cette découverte, bien que jusqu’aujourd’hui testée majoritairement sur des animaux de laboratoire et des embryons, soulève de nombreux de scénarios envisageables à l’avenir : on pourrait supprimer, insérer ou même copier une partie de notre génome pour obtenir des dispositions génétiques particulières, pour encourager la production de certaines protéines ou hormones, pour limiter ou éviter des blessures, pour modifier les propriétés du corps relatives à la récupération… Cette nouvelle manière de tricher pose d’autant plus problème qu’elle s’avère être — à ce jour — quasiment impossible à déceler. En prime, son seul contrôle possible, en plus de ne pas être infaillible, pose des problèmes éthiques. Demander à tous les sportifs de haut niveau de soumettre leur code génétique complet peut en effet représenter une menace à la protection de la vie privée.

De même, des formes de dopage neurologique tendent à se développer, notamment par électro-stimulation du cortex moteur. Plusieurs études ont démontré que celle-ci contribue véritablement à réduire la perception de fatigue et à augmenter la force et la dextérité. La pratique s’est généralisée depuis 2016, année de la mise à disposition au grand public du casque Halo Sport, présenté comme un puissant outil d’hyper-apprentissage. À ce jour, néanmoins, aucune interdiction d’utilisation d’un tel dispositif ne figure dans les règlements.

De l’humain équipé à l’homme augmenté

Montres connectées, GPS, trackers… Nos champions sont déjà suréquipés et représentent de ce fait une vaste banque de données qui, si elles sont bien analysées, représentent une ressource précieuse.

Reste à savoir jusqu’où la tech continuera à se contenter de rendre service, avant de finalement devenir membre à part entière d’un homme augmenté.

Matchs en réalité augmentée, combats d’exosquelettes, courses de drones, pilotage d’avatars… De nombreux événements ont déjà été organisés et ont envisagé ce à quoi le sport pourrait ressembler à l’avenir.

Le Cybathlon, par exemple, l’imagine plus inclusif. Pour sa première édition à Zurich en 2016, le championnat réunissait 66 équipes composées de chercheurs en robotique et d’athlètes atteints de déficiences physiques ou mentales. Autoriser toutes les technologies d’assistance a permis d’intégrer tous les handicaps à cette expérience, y compris ceux qui sont lésés lors des traditionnelles compétitions paralympiques.

Le projet Futurous, quant à lui, imagine une fusion entre hommes et machines pour inventer de nouveaux challenges sur lesquels nous pourrions nous opposer dans le futur : sport sur vague artificielle, escalade sur murs cinétiques, concours de danse en soufflerie…

Finalement, ne serait-ce pas la solution du problème ? Au lieu de limiter le progrès en invoquant la triche ou l’injustice, ou d’accepter ces dernières pour ne pas restreindre ceux qui cherchent à innover, ne vaudrait-il pas mieux utiliser ces avancées pour autre chose ? Et si, avec nos connaissances, nous cherchions à faire évoluer les épreuves plutôt qu’à améliorer l’humain dans le cadre de l’autorisé ?

Ajouter des difficultés supplémentaires à des disciplines déjà existantes ou tenter d’inventer de tout nouveaux sports pourraient permettre à innovation et fairplay de coexister. L’exercice laisse le champ libre à notre imagination.

Par Julie Hounsinou

Les propos tenus dans cet article n’engagent que leur auteur et non le MTI Review

SOURCES :

https://www.ted.com/talks/david_epstein_are_athletes_really_getting_faster_better_stronger/discussion?Elif&language=fr

https://www.futura-sciences.com/sante/questions-reponses/sport-sport-quest-ce-dopage-mecanique-technologique-6805/

https://www.cnetfrance.fr/news/dopage-technologique-et-homme-augmente-une-autre-idee-du-sport-39859238.htm

https://www.theguardian.com/sport/2012/jul/04/london-2012-olympic-games-sport-technology

http://www.slate.fr/life/60427/pistes-athletisme-rouge-rapidite

https://www.olympic.org/fr/news/fosbury-tourne-le-dos-a-la-tradition-et-place-la-barre-tres-haut

https://transhumanistes.com/video-sport-h-qui-seront-les-sportifs-de-demain/

https://up-magazine.info/index.php/le-vivant/innovations-vertes/7726-dopage-genetique-la-prochaine-revolution-de-la-triche-sportive/

https://www.sante-sur-le-net.com/dopage-cerebral-sportif/

https://www.sciencesetavenir.fr/fondamental/biologie-cellulaire/y-aura-t-il-du-dopage-genetique-aux-jeux-olympiques-de-rio_31082

https://usbeketrica.com/article/le-sportif-du-futur-sera-t-il-une-simple-banque-de-donnees

https://www.ladn.eu/tech-a-suivre/robotique-homme-augmente/sports-futur-detroner-jeux-olympiques/

https://www.futurous.org/

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