Vaka

Une histoire de transition, de musique et d’épilation

Je me suis rasé les jambes pour la première fois quand j’avais 11 ans, à l’abri des regards, dans un tente au fond du jardin d’une maison de vacances, avec un rasoir subrepticement emprunté à mon père. Je me souviens sortir de cette tente en me demandant si mon entourage y verrait une différence. Les railleries homophobes ont été promptes à répondre à mon interrogation.

Depuis, j’ai testé tous les moyens possibles d’éradiquer les poils sur moi, cire, crème, rasoir, épilateur, pince à épiler, en mettant dans la balance la douleur, le temps, ma gêne, ma vue, et mon goût pour la pince à épiler. Par exemple, l’épilateur fait trop mal ; je ne vois pas mes aisselles ; la repousse après le rasoir, ça gratte ; et l’épilation du pubis à la pince à épiler est un hobby comme un autre. J’ai toujours remis à plus tard l’épilation définitive, en sachant qu’elle était dans mon futur, mais flou sur le temps et sur la méthode.

Le troisième album de Sigur Rós, celui sans titre, a une paire de parenthèses sur la couverture. Le premier morceau du troisième album de Sigur Rós, s’appelle “Untitled 1”, de manière prévisible. Mais les personnes qui suivaient le groupe avant la sortie de l’album savent que le morceau a pour titre “Vaka”, ce qui veut dire “veille”. Le morceau, comme beaucoup d’autres, est chanté dans une langue imaginaire, donc ni le titre ni les paroles n’ont de signification, mais j’entends quand même un lien avec Sam Dylan Finch, “I wouldn’t go so far as to say I’m enlightened, but I am wide awake.”

Je suis allé·e voir un cabinet de dépilation à la lumière pulsée. J’ai été mis·e en confiance, à tort ou à raison, par les explications rationnelles, sinon scientifiques, de la personne qui m’a reçu·e. Elle m’a fait un devis pour ma barbe, mon urgence, et un autre, énorme, pour mon corps en entier. J’ai fait mes comptes. J’ai demandé de l’aide à mon entourage. Je suis allé accepter le devis énorme, moins les aisselles. J’ai expliqué pourquoi : je ne vois pas mes aisselles. Il semble que ce soit la meilleure des techniques de négociation : elle m’a offert les aisselles.

Nous avons pris rendez-vous pour deux jours d’affilée, parce que nous n’aurions probablement pas le temps de faire tout mon corps en une fois.

Le matin du rendez-vous, je me suis rasé·e entièrement, et une heure avant j’ai appliqué une crème anesthésiante sur mes parties génitales, sur ma barbe et sur mon cou. Si vous avez déjà bénéficié de soins de dentiste, vous connaissez peut-être cette sensation : les lèvres bougent encore, mais sans les sentir. Maintenant imaginez la même chose sur vos organes génitaux.

La première séance a commencé vers 17h. Nous avons commencé par l’intérieur, puis l’extérieur des jambes, la douleur était tout à fait gérable. J’ai pu enfin comparer cette attaque de mon épiderme à celle du tatouage, dont j’ai une petite expérience ; mon épilatrice n’a jamais été tatouée, je n’avais jamais été épilé·e, notre conversation à ce sujet avait été frustrante. La douleur est plus vive, mais plus brève. Chaque flash annule presque le précédent.
C’est un rythme à prendre. J’inspire, flash, j’expire, flash, profondément. Je donne le même conseil pour le tatouage, et les morsures érotiques : ne vous crispez pas, accueillez la douleur, respirez profondément. Ça fait bien rire l’épilatrice. Elle me confie que certain·e·s patient·e·s ont des fous rires de bout en bout : parfois le corps gère la douleur différemment. Il paraît que certaines personnes s’endorment pendant des longs tatouages. Je lui demande si c’est le cas pendant les épilations. Elle n’imagine pas que ça puisse être possible. Entre deux zones, je fais semblant de ronfler.

Nous sommes remontées sur l’entrejambe. La crème avait fait son effet, j’ai rêvé d’un grand bassin de crème anesthésiante pour m’y plonger en prévision de la prochaine séance. Le ventre a commencé à faire mal, mais c’est une petite zone. J’ai senti avec alarme des sensations revenir autour de ma bouche. Nous avons regretté ne pas avoir gardé de crème pour en mettre au fur et à mesure. Je le regretterai plus encore, plus tard. Dans l’urgence nous avons modifié l’ordre des zones d’intervention, et nous sommes attaqué·e·s à ma barbe.

Ma barbe a toujours été une zone sensible pour moi. Mon image de moi a toujours été glabre ; ma peau, très sensible ; et par la grâce de mon ascendance tropicale, mon poil, très dur. Cette combinaison fait se disputer la douleur du rasage, à la frustration de son inefficacité, à la dysphorie d’avoir même à m’en occuper. Je n’aime pas qu’on m’y touche, encore moins dans les heures qui suivent le passage du rasoir.

Presque par surprise, je suis désorienté·e par le premier flash sur ma joue, près de mon oreille. En contraste, tous les flashs précédents paraissent très loin sur mon corps, loin de mes oreilles, loin de mes yeux. Mes yeux, pourtant fermés derrière les petites lunettes rouges, sont éblouis, mon crâne résonne, mes oreilles bourdonnent de la proximité de l’éclair, comme si l’orage, cantonné jusqu’ici à l’horizon de la campagne environnante, avait d’un coup choisi de frapper la maison. J’ai mal. Cette zone c’est MA zone, celle d’où j’écarte les mains de mes partenaires quand elles s’y égarent. Flash. Flash. Elle descend sur ma mâchoire, suis la ligne de l’os, s’arrête avant le menton.

Le morceau de Sigur Rós qui s’appelle “Vaka” a une force brute, sur scène, que masque la production soignée de la version studio. Je me souviens de la claque fulgurante du concert où j’ai entendu ce morceau pour la première fois. Une basse prend son temps, un piano pose une mélodie douce, et Jonsi le beau chanteur s’approche du micro au bout de quatre minutes d’intro. Parle-t-on encore d’introduction quand plus de la moitié du morceau est instrumentale ? Sa jolie voix raconte son histoire sybilline en hopelandic, et puis brusquement se lance dans une exclamation mélodieuse, une note que je n’imaginais pas possible pour un humain qui anonait le presque plain-chant des trois minutes précédentes. Charmé, sous le choc, je n’ai pas le temps de me remettre de cette pique, que déjà la phrase suivante s’enchaine… et elle est encore plus aiguë, et encore plus belle. Ma gorge se serre, mon ventre se noue, et je pleure.

J’ai mal comme rarement, je n’imaginais pas que je pouvais avoir si mal. En comparaison, tout le travail sur mes jambes est oublié, comme le ronronnement d’une vibration anodine. L’épilatrice sent ma tension, me propose une pause, mais je veux en finir, et avant que je puisse me remettre de la douleur sur la gauche de mon visage, elle descend dans mon cou ; et dans mon cou la douleur est encore plus aiguë, et plus profonde, je la sens dans ma gorge, dans mon ventre, et je pleure, et je ne peux plus m’arrêter.

Pause larmes. Entre mes sanglots je tente d’expliquer, ou de me convaincre, que la douleur n’est que fugace, la douleur est déjà terminée mais je pleure, j’évacue en même temps des années de rasage, de sang, de frustration, d’irritation, et elle sait, parce qu’elle a plus d’expérience que moi, que mes larmes sont psychologiques, que la douleur qu’elle m’a infligée n’est rien à côté de la douleur que j’ai vécue, et la douleur des années future à laquelle nous commençons, doucement, à mettre un terme. Elle me propose de faire une autre zone en attendant que mon visage se calme, les bras sont censés être faciles en comparaison, et j’essaie d’imaginer dans quel état je prendrais le métro vers la maison tout à l’heure, si nous terminons par l’autre moitié de mon cou.

Je lui demande de continuer, alors que mes yeux ne tarissent pas, le côté droit de mon visage, puis le cou de nouveau, mes sanglots s’intensifient, nouvelle pause, je lui demande de compter les flash à venir pour chaque zone, encore 6 pour la moustache, un, deux, trois, quatre, cinq, six, pause, encore 10 pour le menton, un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, pause, et encore deux pour la gorge, et nous avons fini. Mes larmes sont incontrôlables, et nous faisons comme si elles n’étaient pas là.

Je sais avec le temps que la combinaison de certaines sonorités graves, de rythmes lents, de répétitions, et la progression lancinante d’un morceau peuvent m’amener à des larmes douces ou des sanglots dévastateurs. Certains morceaux de Sigur Rós sont construits comme des orgasmes de qualité. Bien enchaînés dans un concert, je peux garder les yeux humides et le cœur battant de bout en bout. Je peux atteindre la fin du concert sans plus me rendre compte que je pleure.

L’épilation de mes bras, qui aurait fait mal en d’autres circonstances, est une formalité. Alors que je suis prêt·e à crier victoire, nous nous rappelons l’arrière des jambes. Je n’en puis plus. Allongé·e sur mon ventre meurtri, je me laisse faire, n’arrive plus à me décrisper, je n’arrive plus à faire le tri de mes sensation et de mes sentiments, je ne suis plus qu’un grand coup de soleil à vif.

Nous avons bouclé en trois heures ce que nous voulions étaler en deux séances. Je marche à peine. Mes larmes sèchent. Je suis soulagé·e de ne pas avoir à revenir le lendemain. L’épilatrice a été exceptionnelle : attentive, prévenante, douce, tout ce que je ne vois pas chez les médecins que je consulte. Margaux, c’est son nom, a été aussi proche d’un câlin que son professionnalisme et mon envie d’espace le permettaient. Rendez-vous dans trois mois.

Je pleure encore sur le trottoir, et dans le taxi qui me ramène à la maison, et sur mon lit, et sur ce texte. Ce n’est que le début d’une série de séances, tout cela va recommencer plus vite que je puis l’imaginer. Ça va être dur d’y retourner. J’ai peur. Cette pensée me frappe en arrivant chez moi : je n’ai jamais eu aussi mal, mais je suis heureuse. La preuve ? mon seul regret est de ne pas l’avoir fait plus tôt.