FEUD: Joan, Bette et Hollywood

En plus de mettre en scène l’une des rivalités les plus légendaires d’Hollywood, Feud délivre une des meilleures critiques du monde du cinéma que j’ai vue cette année.
Bette Davis (Susan Sarandon) et Joan Crawford (Jessica Lange)

J’ai failli passer à côté de FEUD cette année et heureusement que je suis retombé dessus car cette série est juste excellente. Je l’ai vue listée dans plusieurs best of des séries de l’année et j’ai regardé le premier épisode sans franchement m’attendre à continuer mais moins de vingt-quatre heures plus tard me voici là à pleurer devant le dernier épisode.

Mais avant de continuer : point histoire. Joan Crawford, star du cinéma muet, était l’une des plus grande actrice des films en noir et blanc, notamment reconnue pour sa grande beauté. Bette Davis, au talent alors inégalé, s’est rapidement installée comme sa plus grande rivale au cours de la première moitié du vingtième siècle. Cette rivalité a pris une importance d’autant plus grande que les carrières des deux actrices battaient de l’aile. Voyez-vous, dans l’Hollywood de l’époque — comme celui actuel — on ne veut plus entendre parler d’actrice ayant passé un certain âge. Ce conflit culmine dans les années soixante, lors du tournage de What Ever Happened To Baby Jane, film de série B censé redémarrer leurs carrières.

Bette Davis / Susan Sarandon

Ce qui m’a fait vraiment aimer la série, c’est que, au lieu de simplement romancer leur dispute, elle propose de chercher la véritable raison de cette rivalité. Derrière ses huit épisodes se cache une réelle critique du cinéma américain et de la culture hollywoodienne.

“Bob: There’s room for both of you to succeed.
Joan: In this town? Are you nuts?”

Pourquoi une telle querelle ? La réponse est simple : les hommes. Bette et Joan le savent très bien et c’est même ce que la seconde fini par déclarer dans la série : les hommes ont construit un podium afin de voir les femmes se battre pour la première place. Ces dernières n’ont pas d’autre choix que de subir ces règles qui ont été écrites pour faciliter un antagonisme féminin.

“Quand un homme vieillit, il gagne en caractère ; quand une femme vieillit, elle est bonne à être oubliée” dit Joan dans le premier épisode (ou le second, j’ai oublié de prendre des notes, désolé). Avec cette phrase, elle souligne le caractère profondément inégalitaire de la culture hollywoodienne. Durant toute la série, on la voit essayer de multiples techniques pour rester la plus jeune possible : faire du sport, des massages, porter des cols roulés (“turtlenecks for turkey necks”). Ce traitement est réservé aux femmes et aucun homme n’est présenté avec une telle faiblesse.

FEUD est étrangement novatrice lorsqu’il s’agit de critiquer la production Hollywoodienne (et apparaît comme l’anti-La La Land dans sa représentation du cinéma américain). Les premiers épisodes sont un festival d’incivilités et d’agressions dont les femmes sont victimes. On voit par exemple Jack Warner (Stanley Tucci (❤)) donner une fessée à sa masseuse lorsqu’elle quitte la pièce ou demander à Robert Aldrich, le réalisateur de Baby Jane, (Alfred Molina) s’il “les baiserait” (en parlant de Bette et Joan). Bref, il n’a jamais été bon d’être une femme à Hollywood, qu’elle soit actrice ou aspire être réalisatrice, comme c’est le cas de Pauline Jameson (Alison Wright), qui est sans cesse décriée alors qu’elle est chargée de tout le sale boulot dans la production du film.

Joan Crawford / Jessica Lange

FEUD s’interroge sur la responsabilité de la femme dans la répétition de ces modèles profondément inégalitaires. Lorsque Pauline demande à Joan de tourner dans son projet de film, Crawford refuse, s’étonnant de voir une femme vouloir devenir réalisatrice. Malgré sa critique du monde hollywoodien, en se plaignant que les rôles pour les femmes soient toujours les mêmes par exemple, Joan reste enfermée dans les mêmes schémas de domination masculine. Cette complicité avec le modèle patriarcal hollywoodien se retrouve dans les scandales actuels, comme on l’a vu récemment avec les affiches “SHE KNOWS” qui attaquaient Meryl Streep. Mais pour FEUD, Bette et Joan sont bien des victimes de ce système et sont donc obligées de reproduire la culture dans laquelle elles se trouvent enfermées. Elles ne sont pas complices, elles sont otages.

FEUD est loin d’être une simple reconstitution de Joan Crawford et Bette Davis. La série est critique de l’institution dans laquelle elle prend place et devient même parfois poétique : le dernier épisode m’a vraiment touché et je me retiens (difficilement) de ne pas en parler car ce final était excellent. Mais évidemment le messy drama reste au centre de l’émission et mesdames ne se privent pas pour nous en donner.

Bref, pour le dire simplement, si vous critiquez Hollywood et sa culture masculine toxique mais que vous ne pouvez pas vous empêcher de suivre les derniers dramas entre stars (@TaylorSwift et @KimKardashian), cette série est faite pour vous.

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