Et si la presse en ligne volait de ses propres ailes ?

Si le projet La presse libre vise avant tout à unifier l’offre de l’information en ligne payante (voir sa genèse), c’est avant tout pour lui rendre une partie de son indépendance.

En effet, outre la concentration constatée dans le secteur ces dernières années et plus spécialement ces derniers mois, on voit de plus en plus d’acteurs chercher à se faire une place comme intermédiaire entre ceux qui produisent l’information et ceux qui s’en nourrissent au quotidien.

De Google à Apple et Facebook : les dépendances évoluent

Le précédent « Google News » a pourtant déjà montré comment cela pouvait finir par constituer une dépendance néfaste, en terme d’audience, de qualité du contenu produit, mais aussi de liens financiers. Une bonne partie de la presse française s’est ainsi retrouvée dans un bras de fer avec le géant américain afin de lui soutirer quelques millions d’euros qui ont depuis financé quelques projets à travers le Fonds pour l’Innovation Numérique de la Presse (FINP), dont la mise en place de modèles économiques payants.

L’histoire semble néanmoins se répéter, non pas avec Google, mais avec Apple (News) ou encore Facebook (Instant articles) qui cherchent cette fois à aller plus loin en s’occupant de la distribution et en diffusant directement l’information des médias à leurs utilisateurs. Du contenu présenté dans leur plateforme afin d’y retenir les internautes et pouvoir leur afficher de la publicité maison ou au moins détenir la fameuse « data ».

Qu’y gagneront les sites d’information ? Un lien toujours moins direct avec leurs lecteurs, et l’espoir d’une juste rémunération pour la production de contenu pensé pour assurer une bonne viralité.

Et demain ? ira-t-on vers la création d’un fond Facebook si les choses ne se passent pas comme prévu ? Si Apple ou Facebook décident comme YouTube de proposer un modèle payant sans publicité, les partenaires devront-ils aussi se plier à ce choix et aux conditions maison : 55% des revenus gérés entièrement par Google, pas un centime de plus.

Freedom (Crédits : Carlos Andres Mesa Giraldo — Licence : CC-BY 2.0)

Producteurs de l’information : c’est à vous de jouer

C’est tout le problème de la spirale actuelle, dans laquelle les producteurs de contenus sont ceux qui supportent les risques de leur métier, et se retrouvent à déléguer des pans de plus en plus importants de leur modèle économique à des tiers, qui vivent de la part qu’ils arrivent à ponctionner contre la promesse d’une audience toujours plus importante.

Une situation qui n’est pas sans nous rappeler celle de la musique en ligne, du cinéma ou même de ces producteurs qui se retrouvent à la merci de la centrale d’achat et des chaînes de supermarché qui drainent eux aussi des millions de consommateurs. L’histoire nous a montré que l’engrenage ne devenait jamais vertueux.

Pour autant, rien n’est perdu pour la presse en ligne. Le modèle payant, quel qu‘en soit sa forme, est une force par rapport au tout gratuit. Il retrouve de la vigueur avec un nombre croissant de sites qui décident de replacer la qualité du contenu au centre de l’équation, contre une rémunération assurée, au moins en partie, par les lecteurs. Une tendance favorisée par la montée en puissance des bloqueurs de publicité.

Il lui faut néanmoins se structurer, renforcer sa visibilité auprès de ceux qui cherchent de l’information de qualité. Mais surtout, se rendre indépendant de ceux qui veulent devenir des intermédiaires incontournables de la distribution, louchant sur 30% des revenus, avec pour seule motivation de s’accaparer les données des internautes.

Le besoin d’une alternative pour défendre l’information de qualité

C’est pour cela que nous avons cherché à mettre sur pieds une plateforme auto-financée, gouvernée par des acteurs de la presse en ligne, à travers une structure conjointe, dont l’objectif sera de favoriser les des tarifs plus accessibles pour la presse en ligne payante et une juste rémunération de ses membres, pas de s’enrichir sans fin.

Car quoi qu’il advienne, le sens de l’histoire reprendra ses droits : les internautes chercheront une offre aux contenus divers, à un tarif accessible, pour une information et un service de qualité. S’ils ne la trouvent pas, il se débrouilleront. Si aucun acteur de la presse ne la met en place, d’autres le feront.

Prendre en main son destin

La presse française est souvent habituée à suivre les innovations et le mouvement des grands acteurs dans le monde du numérique. Plutôt que d’exploiter les aides et les fonds à sa disposition pour se constituer un avenir en pensant ses outils de distribution dans l’intérêt du lecteur ou de l’écosystème, elle s’est souvent focalisée sur la dernière tendance du moment (tablette, montre connectée, application du soir ou du matin, etc.).

Mais elle ne doit pas à nouveau attendre que cette vague déferle avant de réfléchir à la manière de la prendre, puis d’en retirer des revenus. Elle a donc tout intérêt à devenir l’acteur principal de la révolution qui est en cours, à repenser son modèle, sa distribution, sa relation au lecteur et à la publicité.

En tant que sociétés de presse indépendantes, nous avons voulu être l‘un des moteurs de cette émancipation. Les créateurs d’une offre unifiée, diverse, forte, simple et attractive pour tous. L’occasion pour certains de faire évoluer leur modèle et pour d’autre de découvrir des médias qui se financent et se construisent autrement.

Reste maintenant à chacun, éditeurs et lecteurs, à se décider ou non à nous rejoindre.