L’Épave

Nouvelle à la Carte n°2

Couverture réalisée par le Studio Haggappy

Il était presque deux heures du matin. S’éclairant avec une lampe-torche au pinceau étroit, la gamine grimpait avec prudence les degrés menant aux hauteurs du vieux phare. L’écho de chacun de ses pas sur la pierre de l’escalier en colimaçon éveillait dans son imagination le fantôme de son grand-père disparu. Elle serrait les sangles de son petit sac à dos comme s’il s’agissait d’un talisman. Elle en voulait encore à son ami Jacques qui n’avait pas eu la témérité de l’accompagner dans sa visite clandestine.

— Quelle poule mouillée, celui-là ! maugréa-t-elle, en le regrettant aussitôt, tandis que le halo de sa torche dessinait devant elle des ombres fantasmagoriques.

Chloé, douze ans, était en vacances à Cavalaire-sur-Mer. Ses parents possédaient un chalet de plage où ils venaient passer les congés d’été. Cette année-là, la fillette avait particulièrement hâte de revoir son copain Jacquot. Elle avait un trésor à lui montrer. Dès qu’elle eut l’occasion de se retrouver enfin seule avec son ami, elle lui dit d’un ton de conspirateur :

— Je t’ai déjà parlé de mon grand-père Siméon ?

— Celui qui a disparu en Afrique, répondit machinalement le garçon, tout en s’escrimant sur la console portable qu’elle lui avait prêtée.

De son sac à dos, elle produisit un lourd cahier à la couverture reliée et grossièrement fixée par une cordelette.

— T’as amené tes devoirs de vacances ?

— Pfff, t’es bête !

Elle ouvrit le carnet. Le papier était d’un grain épais et de couleur café, comme du parchemin. Chaque page était couverte d’une écriture fine et élégante. Parfois, le texte était interrompu par un dessin exécuté au fusain ou un schéma tracé à la plume.

— C’est quoi ? demanda le garçon, abandonnant son jeu.

— Je l’ai trouvé cet hiver, souffla Chloé. Je cherchais des trucs pour mon costume d’Halloween dans les cartons du garage, et je suis tombée sur une vieille valise. C’étaient des affaires de papy Siméon. J’ai tout de suite reconnu l’odeur de son tabac à pipe. Il y avait pas mal de bazar, mais les seules choses intéressantes, c’est ça !

Elle sortit de sa poche une petite clé, ainsi qu’une montre gousset. Son boîtier avait un aspect curieux ; son couvercle était gravé d’écritures arabes et grecques, et le cadran possédait bien trop de chiffres et d’aiguilles pour indiquer seulement l’heure.

— Et pourquoi tu dis qu’il n’est pas mort en Afrique ?

Chloé jeta un regard noir à son ami. Puis, en se radoucissant :

— Il est allé en Afrique, c’est vrai. Mais c’était pendant la guerre. Il avait à peine vingt ans. D’après ce livre, il y est retourné une ou deux fois depuis, mais c’était avant qu’il ne se marie avec mamie Yvonne.

— Mais il est où, alors ?

Triomphale, Chloé fit défiler les pages du cahier jusqu’à la fin. Son doigt tapota un feuillet, pointant un dessin. Jacques ne pouvait douter de ce qu’il représentait : le phare de la plage.
Néanmoins, le garçon continuait à la dévisager avec des yeux ronds. Chloé s’efforça alors de lui faire le récit de ce qu’elle avait appris au fil de la lecture du journal.

Lors de son premier séjour en Afrique, son grand-père avait découvert l’existence des Passages. Un mystère si fascinant qu’il lui avait consacré une grande partie de sa vie à les chercher à travers toute la planète. C’est ainsi qu’était né le personnage de Siméon le globe-trotter, toujours en voyage, mais n’oubliant jamais sa chère petite fille. À chacun de ses retours, il lui offrait des souvenirs incroyables de ses pérégrinations.
Au travers des notes souvent obscures laissées par son grand-père baroudeur, elle avait fini par deviner qu’il était à la recherche de ces fameux Passages.
Il avait fait l’acquisition du cabanon de Cavalaire plus pour enquêter sur la proximité de ces fenêtres sur d’autres mondes que pour que sa famille y passe les vacances.
La dernière date écrite dans son journal remontait à cinq années. Il y avait relaté qu’il pensait enfin toucher au but. Le secret d’un Passage se trouvait bel et bien caché dans la vieille tour. Il s’apprêtait à y tester sa théorie, heureux d’amener en voyage dans l’inconnu un cahier tout neuf qu’il avait fabriqué pour l’occasion. « Et quel voyage ! » étaient les derniers mots clôturant ses notes, juste au-dessus d’une grille de symboles étranges.
Depuis lors, personne n’avait plus eu de nouvelles de Siméon. Et le père de Chloé se rembrunissait systématiquement à l’évocation de ce prénom, parlant avec amertume d’un tragique voyage en Afrique. Il se fermait comme une huître si l’on insistait, et gardait au fond des yeux une sourde douleur.
Cependant, la fillette était résolue à en savoir plus. La dernière piste laissée par son grand-père était le phare ; c’est là qu’elle entamerait sa propre enquête.

Lorsqu’elle atteignit la coupole du sommet, les muscles de ses jambes n’étaient qu’élancements douloureux, et elle avait le cœur emballé. Elle laissa tomber son sac et s’assit sur la dernière marche, le temps de retrouver son souffle. Après un moment, elle se sentit assez reposée pour reprendre son investigation.
La pièce s’avéra décevante. La nuit était si noire que le monde au-delà de la coupole aurait tout aussi bien pu avoir disparu. On ne pouvait se douter que, derrière les vitres, s’étalait la mer jusqu’à l’horizon de cette nuit sans lune. Depuis sa désaffection, il y avait de nombreuses années, la pièce du dôme était déserte. On devinait la dalle d’acier sur laquelle tout le mécanisme d’éclairage avait été installé. Il ne restait maintenant que quelques canettes de bière vides laissées par des squatteurs. Le seul objet digne d’intérêt était une petite armoire métallique fixée au mur, d’où partait un faisceau de câbles disparaissant dans le sol.
La fillette tenta de l’ouvrir, mais la porte en était verrouillée. Sans hésitation, elle s’empara de la clé laissée par son grand-père, et l’introduisit dans la serrure. Celle-ci tourna sans difficulté, révélant à l’enfant son contenu : un étrange panneau de commande, constitué de touches, chacune gravée d’un pictogramme. Tout autour s’étalait un fatras de câbles et de composants. L’ensemble donnait l’impression d’une curieuse vétusté.
Reconnaissant sur les boutons quelques symboles, Chloé ouvrit le cahier du voyageur à la dernière page, et compara le tableau à ce qu’elle avait devant les yeux. Les huit pictogrammes étaient identiques, mais dans une disposition différente. Le neuvième emplacement était vide sur le schéma. Sur le panneau, cela correspondait à l’absence d’une touche. Elle comprit alors pourquoi ; ce qu’elle avait d’abord pris pour des boutons d’un clavier étaient en fait des curseurs coulissants. Le motif manquant concordait avec l’emplacement vide où faire glisser l’un des symboles adjacents. Elle entreprit alors de réorganiser le panneau pour que l’ordre des pictogrammes corresponde à celui du cahier.
Cela lui prit un peu plus d’une heure. Le début fut très facile, mais il lui fallut parfois défaire une grande partie de ce qu’elle avait déjà fait pour amener les derniers symboles à leur place.
Lorsqu’elle fit coulisser l’ultime tuile à sa position, une série de relais se mirent à claquer à l’intérieur de l’armoire, faisant bondir la fillette en arrière. Les bruits électriques et mécaniques retentirent pendant quelques instants, puis se turent soudain. Il passa quelques secondes de silence, puis une vibration, presque un tremblement, parcourut la tour. La gamine se recroquevilla de peur. L’événement ne dura qu’un battement de cœur, mais elle eut l’impression que cela s’éternisait. Enfin, le calme revint. Au même moment, elle vit avec effarement les curseurs s’animer, se mélanger à nouveau.

— Non, non ! s’écria-t-elle. Je ne veux pas tout refaire !

Les touches s’étaient arrangées en une nouvelle configuration aléatoire. Découragée, la fillette resta de longues minutes à contempler le tableau, le menton sur les genoux. Elle se demandait si elle devait recommencer, ou ce qu’elle avait pu mal faire. Vaincue par la fatigue, elle finit par refermer l’armoire et descendit l’escalier avec prudence, se disant qu’elle parviendrait bien à traîner Jacquot ici demain matin. Lui, peut-être, trouverait ce qu’il fallait faire. Elle alla rejoindre son lit sans que personne ne s’aperçoive de son escapade.

Le lendemain, Chloé avait presque oublié sa mésaventure nocturne, l’ayant rangée dans un coin de la tête, moitié rêve et moitié histoire inventée. Elle s’était dépêchée de prendre son petit-déjeuner, avait décliné les propositions de ses parents pour la journée, sanglé son indispensable sac à dos et s’était précipitée en direction du littoral.
Elle courrait pieds nus dans le sable, son pantalon jeans retroussé un peu en dessous des genoux. Elle riait tandis qu’elle chassait les mouettes qui prenaient leur essor gracieux vers les nuages cotonneux. Comme à son habitude, elle prit en direction du phare qui se dressait au bout de sa jetée naturelle de pierres. Là, elle allait retrouver Jacquot, et ils passeraient la journée à s’imaginer des histoires fantastiques. Mais, alors que la marée était anormalement basse, son regard fut capturé par le gigantesque squelette d’un navire abîmé.
Mais ce n’était pas un vaisseau moderne, ainsi qu’en témoignait sa coque en bois vermoulu, les voiles en toiles déchiquetées, et la figure de proue d’une laideur repoussante, qui évoquait à la fois l’homme et la pieuvre.
Jacquot était déjà là en train d’explorer les abords à distance prudente, se débattant dans les algues qui semblaient avoir été arrachées aux fonds marins en même temps que l’épave.

— Ça a marché ! hurlait-elle à l’adresse de son ami. Finalement, ça a marché !

— Mais, qu’est-ce que c’est que ça ? ne cessait de demander le garçon, éberlué. Ça n’était pas là hier !

— C’est moi ! rigola-t-elle. Enfin, c’est grâce au cahier de papy Siméon. Il avait raison ! Tu t’en rends compte, Jacquot ? Je le savais, qu’il avait raison !

Elle lui prit les mains pour l’entraîner dans une valse improvisée, s’éclaboussant mutuellement d’écume et d’algues. Puis, faisant demi-tour sans lâcher son compagnon, elle le guida vers le vaisseau fantôme. — Allons voir l’intérieur !
Jacques hésitait.

— C’est peut-être dangereux…

Chloé lui répondit par un grossier bruit de bouche.

— Trouillard ! Tu ne seras jamais un Jedi, jeune padawan !

— M’en fiche, maugréa-t-il en haussant les épaules.

Néanmoins, il emboîta le pas de la fillette qui avait déjà entrepris d’escalader une poutre pour pénétrer dans la cale par un immense trou béant dans la coque. Chloé ne pouvait s’empêcher d’imaginer la taille du monstre qui avait pu la crever si facilement.

Le sol, à l’intérieur, était sablonneux et saturé d’eau, et un tapis de varech gluant recouvrait les parois. Çà et là, des constellations d’arapèdes avaient colonisé le bois, témoignant du séjour prolongé sous la surface. La cale était vide ; seul un escalier ajouré en rompait l’espace. Prudemment, par peur de glisser, les enfants l’empruntèrent.
Il les mena devant une trappe. Chloé essaya de la soulever, en vain. Ils se demandèrent si elle n’était pas verrouillée ou si une tonne d’eau prisonnière du niveau supérieur ne pesait pas dangereusement contre les battants. Néanmoins, Jacques vint se placer à côté de son amie et, plaquant leurs épaules contre les planches, ils poussèrent de concert. Proche d’abandonner, un ultime coup de reins fit pourtant craquer le bois. Les deux volets se libérèrent soudain, laissant déferler sur eux un air frais, humide et fleurant bon la moisissure.
De manière surprenante, le pont inférieur avait été préservé de l’eau. Le sol et les parois étaient secs. Chloé se félicitait d’avoir toujours sa petite lampe-torche dans son sac, car malgré le plein jour au-dehors, aucune lumière ne filtrait jusqu’en ces lieux.
Ils explorèrent avec méthode chacune des pièces de ce niveau ; essentiellement de vastes cales et d’étroites cabines. Elles étaient toutes vides, leur sol recouvert par endroit de moisissures verdâtres et malodorantes. Ils finirent par trouver l’escalier menant au pont supérieur.
Cet étage avait encore moins souffert de l’usure due à l’immersion. Un fantôme de décoration était toujours visible çà et là sur certaines parois. Les motifs en étaient étranges et en quelque sorte envoûtants. Certaines fresques montraient des hommes fuyants devant une menace non figurée. D’autres représentaient des créatures qu’ils n’avaient jamais vues et qui n’avaient jamais mis les pattes, griffes ou tentacules sur Terre. Mais lorsque les deux explorateurs laissaient leurs regards courir sur ces peintures, un malaise commençait à s’insinuer en eux. Cela débutait par de légers étourdissements, un peu de nausée et pour finir une migraine qui leur donnait l’impression que leurs yeux allaient jaillir de leur crâne. Ils décidèrent d’éviter de les regarder.
Cet étage était plus complexe que le précédent. Ils déambulèrent dans la timonerie, dans ce qui avait dû être la cuisine, le carré, peut-être même la salle des cartes. Ici encore, tout aménagement avait été systématiquement retiré, mais de curieuses traces au sol et parfois sur les murs témoignaient qu’un meuble s’y était trouvé pendant de longues années, leur donnant de temps en temps un indice sur la fonction passée de la pièce qu’ils traversaient.
Au fil des salles vides, le courage de Jacques s’émoussait. La lugubre étrangeté de ce vaisseau, si elle ne semblait pas affecter la fillette, ne cessait de donner des frissons au garçon. Il s’apprêtait à dire à sa compagne qu’il préférait rebrousser chemin et aller jouer sur la plage, lorsque Chloé lança un cri de joie :

— La cabine du capitaine !

Et, sans attendre, elle poussa la porte. La salle était plus vaste que les autres cellules, faisant à elle seule la largeur du navire. Mais elle était tout aussi obscure que le reste du galion ; ici non plus point d’ouvertures. Mis à part sa taille, cette cabine se distinguait par le fait qu’elle était meublée. Une simple table de bois trônait au centre, un fauteuil à haut dossier placé derrière et, dans un coin, un coffre.
Chloé alla se percher sur la chaise, fière comme si elle était le capitaine. Jacques ne fit que quelques pas à l’intérieur de la cabine. Posant les deux mains sur le plateau devant elle, la fillette en fit l’examen grâce à sa lampe. Soudain, ses yeux s’illuminèrent.

— Jacquot, viens !

Le garçon rejoignit son amie et regarda ce qu’elle indiquait de sa torche.

— Il était là. Tu vois pas ?

Tracé en lettres anguleuses un nom avait été gravé dans le bois de la table : « Siméon ».

— Chloé, ton sac fait du bruit.

Intriguée, elle ôta les bretelles de sa besace et en fouilla l’intérieur. Elle finit par extirper la montre gousset. Elle cliquetait si fort qu’elle semblait douée de vie, dansant au creux de la paume de la fillette. Chloé appuya sur le bouton pour l’ouvrir. Se penchant, ils virent les petits cadrans qui tournaient si follement que certains n’étaient presque plus visibles. Par contre, les sept aiguilles principales étaient fixes et réunies en un faisceau, chacune indiquant la même direction : le coffre.
Les deux enfants s’en approchèrent avec prudence, comme s’il s’agissait d’une bombe. La malle était un classique en manière de coffre au trésor ; un parallélépipède d’environ un mètre sur quatre-vingts centimètres, surmonté d’un battant en demi-tonneau. À y regarder de plus près, il avait été fabriqué avec une technique étonnante. Jacques, féru de maquettisme et habile bricoleur, savait pertinemment que l’absence de clous, de cerclage ou bardage métallique était surprenant. Aussi curieux que ce qui tenait lieu de serrure ; à l’endroit où on s’attendrait à trouver le trou où glisser la clé, il n’y avait qu’un disque de bois poli, légèrement concave. Le garçon, qui avait l’œil pour ces choses-là, dit à Chloé :

— Regarde. On dirait que tu peux mettre la montre ici.

La fillette, après un instant d’hésitation, enroula la chaînette autour de son poignet, et plaqua le dos du boîtier dans l’emplacement. Pendant quelques secondes, rien ne sembla se passer. Puis un déclic retentit au sein du petit mécanisme, auquel répondit le déclenchement de la serrure. Le sommet du coffre eut un sursaut. Les deux enfants firent un bond en arrière.
Chloé, la première, voyant que plus rien ne semblait se passer, s’approcha et tenta de soulever le couvercle. Elle fit un geste à Jacques :

— Viens m’aider, c’est lourd.

Le garçon vint lui prêter main-forte et, à deux, ils n’eurent aucune peine à basculer le panneau massif en arrière.
L’intérieur les laissa perplexes. Ils ne virent que trois marches de bois s’enfoncer dans l’obscurité. Il fallait se rendre à l’évidence ; le coffre n’avait pas de fond. Mais les ténèbres qui engloutissaient les degrés étaient si intenses qu’elles semblaient palpables. Cependant, mis à part cette obscurité irréelle, nulle menace n’était sur le point de surgir. Chloé, les poings sur les hanches, toisa son ami en lançant :

— Bon. On y va ?

Jusque-là, Chloé s’était montrée ferme et résolue devant son compagnon pour l’encourager à la suivre, mais pénétrer dans les ténèbres avait entamé sa confiance. Cela faisait comme un fluide, une palpation qui, petit à petit, recouvrait son corps. Elle se força à avancer, marche après marche. La poisseuse matière noire lui arrivait maintenant au cou. Elle descendit encore un degré, et son visage toucha la surface, s’y enfonça. Elle ressentit le fluide sur ses joues, sur ses lèvres qu’elle serrait fort, de peur de le sentir s’immiscer dans sa bouche et la noyer. Encore un pas, et ce fut la chute. La fillette dégringola dans un néant total. Elle s’avéra, au bout de quelques secondes, incapable de savoir si elle tombait toujours, si elle flottait ou si elle volait. Elle tenta de hurler, mais nul son ne parvint à ses oreilles. Elle vécut ainsi, suspendue dans ce non-monde, pendant ce qui lui parut plusieurs millions d’années, à crier, pleurer, dormir, chanter ou rire. Et puis, sans qu’elle ait eu le temps de cligner des yeux, un univers avait remplacé les ténèbres.

Chloé se tenait debout, sur un sol dur. Elle était à l’intérieur d’une pièce. Malgré l’obscurité, elle sentait sur son visage un léger souffle. Ses mouvements provoquaient de brefs échos, lui signalant la proximité de murs. Elle allait faire un pas en direction de l’origine du courant d’air lorsqu’elle se fit bousculer. Elle réussit à garder son équilibre, mais ce qui l’avait heurté était tombé au sol et semblait se débattre maladroitement.

— Ah ! Ça fait mal !

Tandis qu’elle braquait la lampe pour éclairer son compagnon, celui-ci se relevait en se massant les genoux. Elle sourit, rassurée de la présence de son ami.
Une fois Jacques remis de ses émotions et de son atterrissage maladroit, ils purent jeter un œil à leur environnement. Ils se tenaient dans une salle cubique assez spacieuse, entièrement creusée dans la pierre. D’un côté se trouvait un passage par où leur parvenait la brise. De l’autre un immense tableau encadré était fixé au mur, représentant la cabine qu’ils venaient de quitter. Le réalisme de l’image était à couper le souffle, jusqu’au moindre détail. À tel point que Jacques soutenait qu’il s’agissait d’une photographie. Cependant, il eut à admettre qu’en s’approchant suffisamment près, on pouvait distinguer les traits de pinceau. C’est en lui montrant les détails de la toile que Chloé découvrit l’emplacement pour la montre. Elle désigna le disque de bois poli à son ami pour le rassurer quant à leur possible retour.

— Maintenant, allons à la recherche de papy Siméon !

Prenant Jacquot par la main, elle le guida vers le passage. Ils parcoururent quelques dizaines de mètres de couloirs formant une spirale dont la seule fonction apparente était d’empêcher la lumière du jour d’atteindre la salle du tableau, située en son centre.

Lorsqu’ils franchirent le seuil du corridor, un paysage stupéfiant les accueillit. Le ciel, sans nuage, était d’un vert émeraude léger. La lumière, projetée par un astre caché par la montagne dans leur dos, donnait à l’ensemble une limpidité cristalline. Il était pourtant difficile et déroutant de deviner l’heure du jour. Matin ? Soirée ? Été ? Automne ? Ils se tenaient au pied d’une falaise. Derrière eux, le couloir s’enfonçait dans la roche granitique. La paroi de l’escarpement était nue, aucune plante ne s’y accrochait. À certains endroits, la surface de la pierre scintillait comme si elle était polie. À leur gauche et en face d’eux, un désert de sable orange vif s’étalait à perte de vue, comme un océan minéral, à la houle figée dans son mouvement.

— Bon, lâcha Jacques. On n’est plus à Cavalaire…

À leur droite, prolongeant la façade rocheuse de la montagne, ils pouvaient apercevoir à bonne distance un relief aux formes intrigantes. Plissant les yeux, le garçon annonça en pointant cette direction :

— Je crois qu’il y a des maisons par là.

— Alors on va voir, décida Chloé.

L’air était si pur, si limpide, que les enfants n’arrivaient pas à estimer la distance à parcourir. Et c’est épuisés par presque une heure de marche qu’ils atteignirent enfin les premières constructions.
Il s’agissait de ruines de bâtiments, à l’état d’abandon avancé. Et pourtant, arrivés à proximité, les deux explorateurs ne purent faire autrement que de remarquer l’ambiguïté de l’endroit. Si de loin on pouvait penser aux ruines d’une cité, une fois au pied des premières constructions ils furent frappés par la folie du lieu. Le tracé des rues était fait en dépit du bon sens, avec ses passages sans issues visibles, ses doubles voies se terminant abruptement devant une façade aveugle. Les bâtiments eux-mêmes semblaient pris de folie ; parois inclinées dans des angles improbables, portes à deux ou trois mètres du sol, plancher sortant des murs, bâtisses de si petite taille que même Chloé n’aurait pas pu s’y glisser.
L’ensemble donnait l’impression d’avoir été construit par un enfant ou un fou à qui on aurait expliqué à quoi ressemblait un village, et qu’il avait tentés de reproduire maladroitement l’image qu’il s’en faisait.

Chloé entreprit d’explorer méticuleusement la zone, suivie par un Jacques inquiet. Il ne cessait d’essayer de convaincre son amie de rebrousser chemin et de revenir avec des adultes, leurs parents, la police, l’armée, le F.B.I.… La fillette menait son investigation sans tenir compte des suggestions du garçon.
La visite s’avéra tout d’abord frustrante. À l’instar du galion échoué devant le phare, les intérieurs étaient entièrement vides, à l’exception de gravats dus à l’usure du temps.
Si les bâtiments étaient déserts, leurs configurations et leurs ornementations ne cessaient de plonger les deux explorateurs dans la confusion et le malaise. Les dimensions, les angles, les espaces : la géométrie des lieux n’avait rien d’humain, semblant obéir à des lois d’une autre nature. Quant à la décoration, elle était identique à celle du navire échoué. Les fresques et peintures murales, encore visibles malgré les dégradations, montraient des scènes difficiles à déchiffrer pour eux, étrangers à la logique de cet univers. Là, il leur semblait voir des êtres à la taille de géants, comme en témoignaient les arbres figurés à leurs côtés. Leurs visages, même symbolisés, étaient effrayants. Sur un autre mur, ils découvrirent une sorte de bestiaire. Il y avait des choses rampantes, reptiliennes. D’autres étaient de grands ruminants qui avaient bien trop de pattes et d’articulations. Là encore, des créatures volantes dont il était difficile de savoir si elles avaient des becs ou des crocs. Enfin, quelques bêtes sous-marines étaient dessinées, mais leurs formes et leurs tailles en faisaient de purs êtres de cauchemar. Plus loin, ils virent de petites scènes maladroitement peintes, comme par la main d’un enfant. Ce qui était représenté donnait des frissons aux jeunes spectateurs. Ils déchiffrèrent le récit d’un conflit entre des humains et de monstrueux crabes-scorpions. Une grande bataille avait eu lieu qui s’était soldée par la défaite des hommes. Les vaincus, réduits en esclavage avaient alors construit cette petite cité.

Cependant, leur exploration finit par les amener au cœur du village, devant un bâtiment qui ne participait pas du délire architectural général. Son allure banale jurait au milieu des constructions baroques. C’était un parallélépipède régulier, percé de deux grandes entrées et de nombreuses fenêtres. La façade était ornée de colonnes élégantes, lui donnant des airs de temple antique. Les deux amis y pénétrèrent.
Un vaste espace central semblait avoir été la nef de ce sanctuaire, comme en témoignait l’autel de pierre trônant au fond, sur lequel la lumière traversant les hauts ajours tombait. De part et d’autre de cette pièce, deux corridors menaient à des alcôves assez profondes et spacieuses pour servir de cellules. C’est dans l’une des dernières, tout au bout du couloir, qu’ils découvrirent le campement.
La chambre était occupée par une paillasse. Il y avait également un petit réchaud à gaz, des vêtements éparpillés, quelques gamelles et ustensiles de cuisine. Un être humain avait séjourné ici.

— Ça fait longtemps qu’il est parti, laissa tomber Jacques.

— Tu crois ? lui répondit Chloé, plus émue qu’elle ne voulait l’admettre.

— Tout est recouvert de poussière.

Ils entreprirent néanmoins d’inspecter la pièce. Ce fut Jacques qui trouva le cahier. Il était presque le jumeau de celui que la fillette conservait précieusement dans son sac à dos. Il le tendit à son amie qui l’ouvrit immédiatement. Ses épaules s’affaissèrent, ses yeux s’embuèrent, et c’est d’une voix émue qu’elle dit :

— C’est lui… Jacquot, c’est grand-père Siméon.

Elle sauta de joie au cou du garçon, lui criant à l’oreille :

— J’avais raison ! Il était là, il a réussi ! Il faut qu’on le retrouve !

Jacques avait empoigné le bras de son amie. Croyant d’abord qu’il partageait son émotion, elle comprit que quelque chose n’allait pas.

— Chloé… Chloé… On nous regarde, dit-il d’une voix angoissée.

Aussitôt, elle s’arrêta et jeta un œil dans la direction indiquée par son camarade. Dans l’encadrement de la porte de la cellule se trouvait la créature la plus étrange que les enfants aient jamais vue. Elle avait approximativement la taille d’un chat, mais tenait de l’insecte ou du crustacé. La bête était recouverte d’une carapace orange à tigrures rouge et noire. Dotée d’un corps oblong d’où partaient six fines pattes aux nombreuses articulations. Sa tête n’était qu’une forêt de mandibules, animées de mouvements trop rapides pour les compter. Mais le plus effrayant était ses deux grands appendices dressés se terminant par un dard effilé et menaçant. Ces deux membres bougeaient par brusques saccades désordonnées et aléatoires, comme si la créature, par ailleurs aveugle, palpait l’air autour d’elle.
La fillette, passé le choc de la découverte, finit par reconnaître en elle un des représentants de ces crabes-scorpions dessinés sur les murs, à la différence que celles symbolisées paraissaient immenses, comparées à celle-ci. Chloé avança vers elle en tapant des pieds et en agitant les bras, comme son père lui avait montré pour chasser les serpents. Elle criait :

— Va-t’en ! Ouste, bouh !

Le crabe-scorpion sembla hésiter sur la conduite à tenir, pointant ses dards vers la gamine comme pour la jauger. Puis il s’éloigna prestement, empruntant aux crabes terrestres leur démarche latérale.

— Viens, dit-elle à Jacques. On lira le journal dehors.

Ils s’installèrent sur le parvis du temple, après avoir chassé trois autres crabes-scorpions qui musardaient là. Assis le dos au mur chauffé par le soleil invisible, Jacques entama la lecture des notes du grand-père à voix haute, tandis que, de temps en temps, Chloé l’interrompait pour éloigner de la voix et du geste quelques-uns de ces étranges crustacés un peu trop curieux.
À leur grande déception, le cahier ne comportait que très peu d’entrées.

Jour 1 — Le Passage a eu lieu ! J’avais raison sur toute la ligne. J’aimerais voir la tête de ce brave Maalouf s’il savait que les boussoles à Passages qu’il m’a vendues il y a dix ans fonctionnent vraiment. Il pensait s’être débarrassé de breloques inutiles.
Ce monde est fascinant. L’explorer va prendre plusieurs vies. Alors, en route !
Jour 5 — Ce que j’ai baptisé la « ville » n’en est pas une. Cette absurdité née de l’esprit malade d’un architecte fou n’a jamais eu pour vocation d’héberger des êtres vivants. Ma théorie est qu’il s’agissait d’une forme de protection pour le temple qui en est le cœur, et sans doute pour les pèlerins s’y rendant, quels qu’ils pussent être. J’ai commencé à répertorier les fresques et peintures pour tenter d’en tirer une chronique de ce monde. Mais je suis obligé de travailler lentement, la migraine arrive très vite, et les lunettes polarisées ne marchent pas.
Jour 12 — Je m’épuise à la tâche, mais tout ceci est si exaltant ! S’il n’y avait pas tous ces petits gêneurs qui ne me laissent jamais en paix, mon travail avancerait plus vite. Heureusement que, malgré leurs imposants dards, ils semblent peu enclins à les utiliser. Dommage qu’un zoologue ne m’ait pas accompagné. J’ai tout de suite compris la similitude avec certaines créatures représentées sur les murs ; les vainqueurs des humanoïdes. Mais je ne m’explique pas encore leur parenté.
Jour 21 — Je vais devoir déménager. Je pense que ce lieu n’est plus sûr. Outre le nombre toujours croissant de crabes-scorpions, quelque chose d’autre rôde autour du temple. Quelque chose que je n’ai pas encore réussi à apercevoir. Quoi que ce puisse être, le bruit qu’il produit me le fait imaginer massif, énorme.
J’ai de toute manière envie d’aller explorer ailleurs. J’ai cru deviner, grâce à quelques dessins muraux, la présence d’une autre cité, sans doute plus importante, plus loin vers l’est. Il se pourrait même qu’elle abrite un Passage.
Jour 22 — Je dois partir. Ils sont là. Ils sont monstrueux ! Je comprends qu’ils aient…

Le journal se terminait ainsi, abruptement. Lorsque Jacques referma le cahier, le spectacle le fit pâlir. La fillette était debout, devant lui, lui tournant le dos pour tenter de repousser une véritable meute de crabes-scorpions. Il y en avait des dizaines, peut-être même des centaines. Tous face aux deux enfants. Le garçon se redressa, rangeant d’une main tremblante le cahier dans le sac à dos. Chloé se retourna vers lui, le visage crispé par l’angoisse.

— Je crois qu’on devrait partir, maintenant.

Ils vinrent au-devant de la barrière en arc de cercle, formée par le premier rang de créatures. À leur approche, la frontière grouillante reflua dans un concert de cliquetis chitineux. Rassérénés, les deux amis avancèrent encore. Et les crabes-scorpions reculèrent à nouveau, leur offrant quelques pas. Chloé dit à Jacques :

— Reste derrière moi, suis-moi.

La fillette vint à la rencontre des crustacés qui se replièrent obligeamment, comme elle s’y attendait. C’est ainsi que les deux enfants, avançant lentement en file indienne, entreprirent de traverser l’absurde village, marchant sur leur îlot de terrain découvert au sein d’une mer grouillante de carapaces orange.
Lorsqu’ils approchèrent des abords de la ville, la nuée de crabes-scorpions était toujours aussi dense autour d’eux, mais elle se clairsemait au-devant. Et, quand ils eurent atteint la dernière construction, ils découvrirent que leur escorte n’irait pas plus loin. Les crustacés semblaient réserver leurs déplacements aux ruelles du village. Chloé n’allait pas s’en plaindre.

Ils s’étaient souvent retournés depuis qu’ils avaient quitté les abords de l’étrange cité. Mais les crabes-scorpions ne les avaient pas suivis. Lorsqu’ils se furent éloignés de quelques dizaines de mètres de la frontière des ruines, les bêtes s’étaient mises à marteler le sol de leurs pattes, créant un concert de cliquetis désordonnés et presque assourdissants.
Ils ne se rendirent pas compte du changement subtil qui s’était opéré dans ce bruit de fond produit par les crabes. Petit à petit, la cacophonie s’était structurée en rythme ; les tapements des pattes contre le pavé des rues s’étaient organisés. Maintenant ils jouaient à l’unisson.
Lorsque la fillette s’en aperçut enfin, un autre bruit venait de se superposer aux claquements désormais réguliers comme un tambour. Il s’agissait d’un sifflement, humide et discontinu. Les enfants n’avaient jamais entendu un tel son, et n’auraient même pas su dire s’il était produit par un être vivant ou par une machine. Ils accélérèrent le pas.

Ils avaient dépassé la moitié de la distance qui les séparait de la grotte du Passage lorsque Chloé fut alertée par un cri d’effroi poussé par son compagnon. Se retournant, elle vit un spectacle cauchemardesque. À quelques centaines de mètres derrière eux, une armada de crabes-scorpions avançait en cliquetant, formant un tapis orange irrégulier coulant vers eux. Et, au milieu de cette marée grouillante, trois versions géantes de ces créatures se mouvaient à leur rythme trompeusement placide, leurs gigantesques pattes se levant et s’enfonçant dans le sable. Mesurant environ quatre mètres de haut, ces monstruosités se différenciaient de leurs minuscules cousins par leur couleur ocre pâle et par deux appendices situés au-dessus des mandibules. Ces excroissances étaient à mi-chemin entre l’antenne et le globe oculaire, et ostensiblement braquées sur les deux enfants. En outre, l’étrange sifflement, qui avait répondu au martèlement des petits crabes, provenait de leurs mandibules frottées ensemble à très grande vitesse, comme les stridulations produites par les élytres de certains insectes.

— On court ? demanda Jacques dans un filet de voix.

— On court ! répliqua Chloé en s’élançant en direction de la falaise.

La cavalcade leur sembla durer des heures. Les cliquetis et sifflements de la meute leur donnaient l’impression de se rapprocher dangereusement à chaque foulée, et ils craignaient de sentir un dard se planter dans leur mollet ou une patte les faucher pour les faire chuter. Lorsque l’un des deux se risquait à se retourner, il se rassurait de voir les chasseurs encore à distance, même si la différence de tailles entre les deux types de crabes rendait difficile l’interprétation de leurs vitesses. Néanmoins, ils se rendaient bien compte que leurs adversaires gagnaient petit à petit du terrain sur eux, tandis que l’entrée de la grotte du Passage semblait toujours trop loin.
Chloé avait les poumons en feu et les muscles de ses jambes lui donnaient l’impression d’être de pierre. Elle se demandait si jamais un jour son corps lui pardonnera un tel mauvais traitement. Jacques, plus costaud et endurant, s’était porté à sa hauteur et l’encourageait à continuer en lui tenant la main pour l’entraîner. Il avait la respiration sifflante, mais semblait bénéficier d’une réserve d’énergie plus importante que la fillette. Chloé se laissait tirer par son ami, silencieusement reconnaissante de son soutien. Sans lui, elle aurait déjà abandonné la course. Le seuil du corridor menant au tableau n’était plus qu’à quelques dizaines de mètres. Néanmoins, la fillette redoutait d’être encore capable de tenir jusque-là. Elle risqua un regard en arrière ; les premiers poursuivants n’étaient plus qu’à cinq ou six mètres de leurs talons. Cela l’électrisa et, dans un dernier regain d’énergie, elle accéléra sa course pour gagner le seuil.
Rien ne pouvait leur faire croire qu’ils seraient à l’abri à l’intérieur. C’est pourquoi, une fois l’entrée de la grotte atteinte, Chloé donna à Jacques sa lampe-torche en lui disant :

— Quand on arrive, tu m’éclaires. Je pose la montre, tu passes.

— Ils nous suivent ! l’entendit-elle haleter.

Elle s’était doutée que les crabes n’allaient pas s’arrêter sagement sur le pas du corridor. Tout en conservant sa foulée, elle fit glisser son sac le long de son bras pour y fouiller. Elle parvint à en extirper la montre gousset.
Galopant dans les tournants du couloir en spirale, guidés par le faisceau de lumière, ils débouchèrent finalement dans la vaste salle du tableau, les crabes-scorpions sur les talons. Jacques visa aussitôt le bas du cadre, faisant rutiler le disque de bois poli. Chloé s’y dirigea immédiatement, s’agenouilla devant, et y plaqua le boîtier de la montre. Une ondulation parcourut la toile qui s’assombrit en quelques instants pour devenir un rectangle de pures ténèbres. La métamorphose n’avait duré que le temps d’un battement de cœur.

— Vas-y ! hurla la fillette.

Ils ne pouvaient les voir, mais la pièce s’était emplie d’innombrables cliquetis humides résonnants de manière sinistre sur le sol de pierre tout autour d’eux. Au loin, étouffées par les détours du corridor, leur parvenaient les stridulations des titans bloqués à l’extérieur.
Jacques eut une demi-seconde d’hésitation, puis il lança la lampe-torche à Chloé. Il sauta dans la fenêtre obscure.
Au moment même où il s’élançait, plongeant dans le cadre, il eut le temps de voir, à la lueur de la torche, le dard d’un crabe-scorpion se détendre comme un éclair, et se planter dans la montre gousset dans un bruit de verre brisé et de grincements métalliques. Cette dernière image qu’il eut, avant que le Passage ne l’engloutisse, resta gravée dans sa mémoire.

L’enfant roula sur le sol de la cabine. Derrière lui, le couvercle se rabattit dans un claquement qui résonnait à ses oreilles comme un coup de feu. Il se remit sur pieds aussitôt et se précipita vers le coffre. Il s’escrima pendant de longues minutes à tenter de l’ouvrir à nouveau, pleurant et criant, martelant le bois à s’en écorcher la peau. Il finit par abandonner lorsqu’une secousse fit vibrer l’épave. Il comprit aussitôt que le temps du galion était révolu, le navire commençait à regagner les abysses. La mort dans l’âme, il quitta la cabine.
Dans le couloir, il hésita à emprunter l’escalier menant au niveau inférieur, mais comme il n’avait pas de quoi éclairer son chemin, il renonça. À tâtons, il remonta le corridor à la recherche d’une issue qu’il finit par trouver. C’était une trappe qui devait donner sur le pont. Il sauta sur les barreaux de la petite échelle et se précipita contre le volet de bois.
Après de nombreuses tentatives, l’épaule meurtrie et écorchée, il parvint à basculer le panneau. Lorsqu’il fut à nouveau à l’air libre, il découvrit que l’épave avait déjà commencé à retourner vers les profondeurs marines d’où elle avait été arrachée la veille. Il était temps, la mer caressait le pont. Jacques se précipita vers l’avant et, quand il fut arrivé à la proue, sauta à l’eau.

* * *

Comme tous les ans à la même date, le jeune homme passait quelques jours sur la plage, près du petit village de Cavalaire-sur-Mer. Il ne s’y baignait jamais, ne venait pas bronzer, pêcher ou surfer. Il s’installait sur le promontoire rocheux qui servait d’appui au vieux phare désaffecté. Il restait là, assit face à la mer, l’observant longuement, comme quelqu’un attendant un rendez-vous. Puis, lorsque le soleil s’était couché, il s’en allait.
Seules quelques personnes parmi les anciens du village reconnaissaient en lui le gamin qui avait passé son enfance ici il y avait une vingtaine d’années de cela. Ils s’en souvenaient, car c’était à cette époque qu’une petite fille avait disparu. Elle et son ami Jacquot étaient inséparables.
Mais cela faisait longtemps que plus personne ne l’avait appelé ainsi.


Le Projet Nouvelle à la Carte

Le principe est le suivant : tous les deux mois, la communauté est invité à proposer un extrait de texte de 150 mots, et devant donner l’impression qu’il a été extrait d’une œuvre plus grande, une histoire complète sous forme de nouvelle ; comme la citation d’un passage.
Après la fin de la période de soumission, un tri est effectué parmi tous les extraits reçus et quatre ou cinq sont sélectionnés qui seront alors soumis au vote des internautes ; les lecteurs doivent choisir, lequel de ces extraits devrait être développé en texte complet. Autrement dit, il faut voter pour celui qui excite le plus la curiosité au point que vous voudriez bien connaître l’histoire complète.
Une fois le vote clos, je me mets à ma table de travail et je vais développer l’histoire autour de l’extrait qui aura recueilli le plus de votes. Lorsque la nouvelle est terminée, elle sera lisible sur le blog de l’auteur et disponible via Google Drive.

Remerciements :

Merci à Olivier Saraja pour son texte point de départ. Merci à tous les participants à cette session de la Nouvelle à la Carte. Merci à Natalia Arribas et Olivier Gechter pour leurs soutiens. Un énorme merci à Michael Roch pour sa relecture qui s’est transformée en masterclass.

Illustration de couverture :

Studio Haggappy

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