La prime aux chåtons

Nouvelle à la Carte n°3

Couverture réalisée par le Studio Haggappy

— Un gobelin ?

— Alléluia ! Einstein s’est réveillé !

Que m’est-il arrivé ? Je viens de rentrer chez moi après une journée laborieuse et anonyme à la boite. J’ai mis plus d’une heure à rejoindre mon domicile. On aurait pu croire, à l’aube des années 2200, que la science aurait rattrapé la fiction en nous dotant de téléporteurs et autres voitures volantes. C’est triste de constater qu’on n’a pas trouvé comment se passer des bouchons. J’ai posé les courses, je me suis déchaussé et j’ai été aux lieux d’aisance. J’ai ouvert la porte des toilettes, fait un pas à l’intérieur, basculé l’interrupteur… C’est là que le fil de mes souvenirs se rompt. — Mais, c’est plus grand que… ai-je commencé à me dire lorsqu’on m’a assommé d’un coup derrière la tête.
Et maintenant ça : un gobelin. Nez à nez, à quelques centimètres de mon visage. Avouez qu’il y a de quoi se poser des questions sur l’intégrité de sa boîte crânienne.
L’individu est petit, laid et chauve. Il possède toutes les caractéristiques de son espèce ; dentition de chat, nez interminable, yeux jaunes. Et la peau granuleuse et de couleur grünâtre ; ce ton unique pour lequel il a fallu inventer un mot. La boucle d’oreille qui pendouille devant moi attire irrésistiblement mon regard. Elle représente une pelote de laine à laquelle s’agrippe un chaton. De l’autre côté du visage il n’y a même pas de pavillon : mon vis-à-vis n’a qu’une oreille.

— Tu vas passer Noël sur mon carrelage, péquenot ?

Comme mon interlocuteur daigne se reculer un peu, je constate que le décor ne m’est pas familier ; il s’agit bel et bien d’un cabinet de toilette, mais il n’a rien à voir avec celui qui se trouve habituellement derrière la porte de mon appartement.

— Bon sang, mais où suis-je ?

Ma propre voix ricoche douloureusement dans mon crâne. Je prévois une belle migraine sous peu. En attendant, je considère à nouveau mon environnement.
La pièce fait quatre mètres sur cinq. Les parois sont couvertes de plaques de faux crépi défraîchi, et le sol semble fait de dalles de pierres polies. Contre le mur en face de la porte trône le siège des toilettes fait d’émail. De là, part un étrange réseau de tuyauterie, beaucoup trop dense et complexe pour des WC ordinaires. Néanmoins, autour de la céramique se trouvent les accessoires légitimes du lieu ; dévidoir à rouleau de papier, brosse, bombe désodorisante, et même un présentoir à revues. Le plafond, plus haut que dans une pièce ordinaire, est tout à fait étrange. Un filet sépare l’espace en deux étages, cette mezzanine improvisée est accessible par une échelle de corde pendue dans un angle. J’ai une véritable petite chambre au-dessus de ma tête. Je distingue différents meubles de rangement fixés au mur, et une table est suspendue par des câbles depuis le plafond. Dans un coin, un tas d’énormes oreillers forment un nid douillet.

— Bon sang, mais qu’est-ce que je fous ici ?

Je me redresse en me massant l’arrière du crâne. Mes doigts rencontrent un hématome gros comme un œuf. Je grimace au contact et retire précipitamment la main. Heureusement, pas de sang. Mon hôte continue de me scruter. Me voyant à peu près en état, il se frotte les mains et — sans se départir de sa moue plissée — me dit :

— Félicitations, tu as été éliminé.

Je le regarde sans comprendre. À mon silence éloquent, il répond :

— J’avais un contrat sur ta pomme. On m’a payé pour te supprimer.

Je finis de me relever. Je dépasse mon interlocuteur d’au moins trois têtes. Sans animosité, je le toise. Son accoutrement est particulièrement hétéroclite et défraîchi. Mais ce sont ses bottes qui dénotent le plus : de magnifiques Santiags en véritable cuir de vache naturel, ornées de boucles de cuivres. À première vue, elles sont authentiques. Ce serait déjà étonnant d’en voir portées par un humain, c’est simplement improbable aux pieds d’un gobelin. Ma tête, encore secouée, se croit obligée de me faire explorer ces voies de réflexions avant de retomber, tel un chat, sur l’élément principal.

— Je ne suis pas mort.

— T’as raison, Einstein. Mais ça ne tient qu’à toi que ça reste ainsi.

— Vous deviez me tuer ?

— On n’est pas obligé d’en arriver là.

— Quelqu’un vous a payé pour m’éliminer. Quel est le fils de pou… ?

— Doucement, Einstein. Cette information sera ta récompense.

— En contrepartie de quoi ?

— Tu dois m’aider à me débarrasser de quelqu’un.

Mon ravisseur s’appelle Goji. Il fait partie des prototypes de chimères nées dans les années 2100 lors de la mise au point des imprimantes 3Dgénétiques, très en vogue à l’époque. Devant les nombreux problèmes que la création du vivant a pu poser à ce moment-là en matière d’éthique, d’intégration sociale d’êtres chimériques intelligents, d’impact psychologique et autres considérations budgétaires, une loi internationale a très vite été votée pour proscrire cette technologie. Quant aux créatures, certaines tels les licornes ou les elfes sylvestres se sont exilées d’elles-mêmes dans les régions inhabitées pour y finir leurs jours en paix — étant conçues stériles, on les a laissés tranquilles. D’autres, comme les dragons, ont dû être enfermées, voire massacrées dans certains cas extrêmes. Enfin, certaines races, comme les gobelins, ont disparu sans laisser de traces du jour au lendemain. Cela a intrigué les Associations de Protection des Animaux Merveilleux pendant quelque temps. Puis on a fini par les oublier, comme les autres.
On dirait pourtant que je viens d’en rencontrer un.

— Si je ne me trompe pas, vous devez avoir presque cent ans !

— Quatre-vingt-dix huit le mois prochain.

— Vous ne les faites pas.

— Si on laissait tomber les mondanités ? T’as promis de m’aider. Si on se mettait au boulot ?

— Mais je…

Je baisse les bras. Après tout, quel choix ai-je ? Il semble que je doive gagner ma vie, au sens propre.

Goji me raconte alors son histoire. Sans doute fortement romancée, voire fantasmée sur certains points — notamment à propos de la perte de son oreille qui jusqu’à maintenant a disparu de quatre façons différentes.
Mon ravisseur gobelin a été racheté, ainsi qu’une dizaine de ses congénères, à son laboratoire de création génométique par un richissime homme d’affaire à la réputation sulfureuse. Grâce aux travaux de ses entreprises fournissant l’armée en matériels de pointe, il a marié les étonnantes capacités de ses nouveaux auxiliaires à l’aboutissement des recherches sur les tunnels quantiques. Le résultat a pris la forme d’un véhicule nommé le TORDUS (pour Toilettes à Omniréacteur Radioquantique par Dérivation Uniformelle et Spatiale, selon Goji).
Cet homme s’est donc constitué une équipe de tueurs à gages capable de se déplacer dans les endroits les plus inaccessibles. Le bunker le mieux protégé, la citadelle la plus inexpugnable ne feront jamais l’économie de lieux d’aisance. Les gobelins, par leur nature, sont des exécutants discrets et efficaces. Et leur existence improbable reste leur atout premier pour ce genre de travail.
Sous le doux nom de Supprimex, ce service clandestin fournit à qui est susceptible de payer la suppression de n’importe quel être vivant, du chef d’État le mieux protégé à votre voisine du dessus qui met sa musique trop fort le soir.

— Ça va faire soixante-dix ans qu’on fait la sale besogne pour ce type, conclut Goji.

— Pourquoi n’arrêtez-vous pas ? Échappez-vous simplement à l’autre bout du monde avec vos toilettes. Que peut-il contre vous après tout ?

— Nous sommes contractuellement liés.

Je m’assieds à même le sol tandis que mon ravisseur s’installe sur son trône de céramique.

— C’est un contrat de dupe. Qu’est-ce qui vous retient ?

— C’est facile pour un humain de dire ça. Vous avez la liberté de mentir, de rompre vos promesses. Vous avez ça dans les gènes. Les gobelins sont des êtres de parole. Pas d’humour, pas de second degré, mais une fidélité à toute épreuve sur tout serment donné.

— Vous n’avez aucune échappatoire ?

— Un chaton.

Je crus avoir mal compris. Mais Goji reprend :

— Pour un gobelin, la possession d’un chaton est l’aboutissement de toute une vie. Si je parviens à entrer obtenir de manière légitime un chat, mon contrat sera achevé.

— C’est complètement con !

Devant l’air outré de Goji, je reprends aussitôt la parole :

— Il vous suffit d’en acheter un. Vous devez bien avoir amassé un pactole en soixante-dix ans de carrière ?

— Ce n’est pas si simple, coco.

Et Goji m’explique le système mis en place par la Supprimex. Chaque gobelin est payé dans une monnaie inventée par leur employeur, nommée ironiquement Chåton. Virtuelle, donc sans valeur intrinsèque, elle ne leur sert qu’à régler de menus services (livraison de pizzas, achats d’accessoires divers…), financer l’entretien de leur véhicule et, parallèlement, fournir matière à des paris entre eux. Car leur patron, décidément malin et cruel, a également instauré un classement mensuel de ses meilleurs employés récompensés par une prime. Mais cela les empêche d’interagir directement avec le monde des humains ; ils ne peuvent pas acheter ce qu’ils veulent à qui ils veulent, à plus forte raison se rendre dans une animalerie et en ressortir avec un chaton.

— Je ne vois toujours par le rapport avec ma présence ici.

— Il n’y en a pas, coco. Je ne faisais que te planter le décors. Oublie cette histoire de chat. J’ai un collègue, Airelle, qui me dispute la première place au palmarès. Tu vas m’aider à le coincer.

Inutile de discuter réalisme ou légitimité de l’acte. J’aurai mauvais jeu de m’immiscer dans les conflits de gobelins, et impossible d’oublier que le spécimen en face de moi, occupé à lustrer ses bottes, détient ma vie entre ses petites mains crochues.

— En quoi ça consiste ? demandé-je, donnant par là mon assentiment tacite.

— Tout simple. On va prouver à la boite qu’il n’élimine pas vraiment ses clients.

Je regarde mon interlocuteur, tout en retournant plusieurs fois la phrase dans ma tête.

— Mais… Vous faites la même chose !

— Ça, répond Goji en me souriant de toutes ses petites dents effilées, y’a que toi et moi qui sommes au courant.

— Mais, dites. Vous ne tuez plus, mais vous avez signé un contrat vous forçant à éliminer des cibles. Je croyais que vous teniez toujours parole ?

— Et c’est ce que nous faisons. Le contrat a été rédigé par des chochottes en costard-cravatte qui se masturbent avec des formules compliquées. Ces andouilles n’avaient jamais eu à faire avec des gobelins, et ont utilisé un vocabulaire alambiqué. Le contrat mentionne la disparition des cibles, et non leur élimination. Alors, nous, on fait disparaître. Au sens propre. On se commande une pizza ?

— Le plus compliqué dans l’opération, m’explique le gobelin en mâchant une bouchée de royale lardons poulet ananas framboise, ça va être de connaître la date du prochain contrat attribué à Airelle, puis de le pister.

— Vous ne communiquez jamais.

— On a une messagerie, entre nous et la direction. C’est comme ça qu’on reçoit nos engagements, et qu’on donne nos paris. Mais nous ne sommes pas fiers de ce que nous faisons, alors on ne discute pas boulot entre nous. À dire vrai, nous n’avons pas vraiment l’occasion de nous croiser. La dernière fois que nous avons tous été réunis, c’était pour le séminaire de 1975. Vu ce qui s’y est passé, le patron n’a jamais plus renouvelé l’expérience. Le fantôme de mon oreille en rigole encore.

Je réfléchis à toute vitesse. Je commence à me dire que ce Goji cache sous son vilain masque d’Halloween une intelligence surprenante.

— En fait, c’est pour mon CV que vous m’avez choisi, n’est-ce pas ?

— Bingo ! Antoine Einstein, 28 ans, ingénieur-historien des systèmes complexes proto-quantiques. Diplômé du M.I.T. en sciences élecro-cognitives et auteur d’un essai intitulé « La dynastie Apple, le règne du processeur trombone ». S’ennuie actuellement à mourir au sein d’une grosse société spécialisée dans le nano-loisir. Vit seul, sans enfants, peu d’amis et… (Goji soupire) sans même la compagnie d’un chat. Tu vois, coco ? J’ai fait mes devoirs.

Sans relever les dernières vérités qu’il vient de m’étaler au visage, je parcours des yeux la tuyauterie façon grande orgues qui orne le mur du fond. Les WC des gobelins datent des premiers âges de l’électronique des cordes, et j’imagine sans peine qu’ils doivent être un mélange étonnamment fonctionnel des deux technologies.

— Vos toilettes tournent sous quel système ?

Pour toute réponse, Goji termine de lustrer le cuir de ses bottes à l’aide de l’huile de la pizza ayant abondamment goutté dans ses mains, puis il lève devant mes yeux un majeur dressé bien droit. Avant que je ne bronche, il trace dans l’air un symbole géométrique. Dès qu’il finit son geste, la tuyauterie du fond clangue et cliquette, et l’espace entre nous se met à scintiller. Je reconnais immédiatement la réaction visible des interactions électrostatiques entre nanomoteurs. Goji vient d’invoquer l’interface de son véhicule, et devant moi se matérialise doucement un écran tridimensionnel. Il s’agit vraiment d’une technologie antique, tant les nanomachines sont lentes à s’assembler. Mais en l’espace de quelques secondes nous voilà séparés par un panneau semi-opaque. Goji fait un geste de la main et l’écran virtuel pivote sur elle-même pour me faire face.

— À toi de jouer, Einstein ! me lance-t-il jovial.

À première vue, l’interface est simplissime ; trois icônes seulement que j’identifie comme étant Déplacement, Communication et Alerte. La texture est tactile et réactive ; je passe mon doigt sur l’écran, cela crée des remous comme à la surface d’une eau calme. Après quelques tâtonnements, je découvre un petit caractère « µ », de quelques millimètres seulement, caché au bord de l’affichage. Je clique dessus et, comme je m’y attendais, j’ai accès à la véritable interface du véhicule.

— C’est un système Hyperdyne des années 2050, déclaré-je à mon hôte qui me scrute à travers le nuage de nanopixels comme un maître surveille son disciple.

— Et c’est bien ?

— Il s’agit d’un de ceux que j’ai le plus étudiés.

— Et c’est bien ?

Je jette un œil à Goji. Il tripote machinalement sa boucle d’oreille sans me quitter du regard. Je me rends à nouveau compte que je suis en train de jouer ma vie en ce moment même.

— Carrément, finis-je par répondre. Je gère carrément.

— Ah !

Mon ravisseur se détend ostensiblement. Je n’ai pourtant pas intérêt à me relâcher. Il est vrai que j’en sais beaucoup sur les Hyperdyne, mais c’est autant qu’un archéologue peut prétendre connaître l’histoire antique.
Heureusement pour moi les ingénieurs chargés de concevoir ces véhicules ont considéré qu’un gobelin n’irait pas fouiller dans les sous-menus de l’interface — à moins qu’ils ne les aient fait jurer, tout simplement. Toujours est-il qu’il n’y a aucune protection. Je navigue très facilement dans les paramètres de configuration et je parviens en quelques minutes à basculer en mode étendu avec les droits d’administrateur. J’ai désormais les pleins pouvoirs sur les toilettes.

— Airelle, c’est ça ?

Un grognement me répond. J’affiche la liste des autres tueurs chimériques ; Raisin, Tomate, Myrtille… Ah, Airelle. J’accède à son profil (le clone de Goji, mais avec ses deux oreilles) et le mode admin m’offre le numéro de son TORDUS. Parfait. Je l’enregistre et cela me permet dorénavant de connaître non seulement sa position, mais également de consulter à sa messagerie. J’explique tout cela au gobelin qui saute de joie et m’envoie une claque dans le dos où les traces de ses ongles resteront sans doute visibles quelque temps.

— On a plus qu’à attendre qu’il choppe son prochain contrat.

Ayant encore devant les yeux la liste de ses congénères, je ne résiste pas à l’envie de poser une question :

— Dites-moi, votre nom Goji, ça vient d’où ?

— Ah. C’est pourtant évident, non ? me moque-t-il. C’est en hommage au célèbre golfe au Japon, enfin !

— Bien sûr, dis-je en me retenant de sourire.

J’ai maintenant fort à faire pour que le plan du gobelin puisse se réaliser, et par conséquent que je puisse regagner ma liberté (et obtenir le nom de l’enflure qui a payé mon contrat). L’idée de Goji est simple sur le principe, mais compliquée et risquée. Je ne prends donc pas mal de temps pour explorer les tréfonds de l’interface. Je passe ainsi deux jours à comprendre et maîtriser les routines et sous-programmes de pilotage du TORDUS. Même si elle est obsolète, la programmation est élégante et efficace. Petit à petit, le plan de Goji m’apparaît de plus en plus faisable. Il reste le risque, car une partie de la manœuvre consiste à jouer un coup de poker avec les lois de la physique quantique. Mais entre être éliminé par un gobelin et se retrouver annihilé dans une explosion paradoxale, mon cœur balance.
Durant tout le temps qu’il m’a fallu pour maîtriser les arcanes de la programmation du système Hyperdyne, Airelle a reçu trois contrats. J’ai un peu paniqué, tentant d’expliquer au gobelin que je n’étais pas du tout prêt, mais Goji a étudié la nature des cibles et a conclut à chaque fois que ce n’était pas grave et que j’avais le temps. J’en viens à soupçonner qu’il est en fait à la recherche d’un détail particulier.
Il nous a fallu patienter trois jours avant que le petit script d’alarme que j’ai écrit ne se déclenche, nous signalant un message important envoyé à Airelle. Nous avons tué le temps comme nous avons pu en attendant, partageant ces soixante-douze heures entre discussions, pizzas, jeux de société (un gobelin n’a qu’une parole, mais il ne vous promettra jamais de ne pas tricher) et quelques ballades. Sous son étroite surveillance, Goji m’a fait visiter des endroits insolites : le Taj Mahal, le Vatican, la base Mars-Polaris et, pour une raison qui m’est tout à fait étrangère, un tout petit troquet parisien tenu par un monsieur Qwan, vieillard d’origine vietnamienne qui semble très bien connaître le gobelin (j’ai eu droit à un café noisette que je n’avais même pas demandé et dont j’ai habituellement horreur).

Lorsqu’enfin l’alerte nous est parvenue, j’ai immédiatement récupéré les coordonnées de la victime désignée. Une certaine Mme Duchansson, 78 ans, veuve et retraitée de la fonction publique. Son contrat a été commandité par le syndic des locataires de son immeuble pour nuisances sonores et hygiéniques. Goji semble particulièrement excité à la lecture de ces informations. Ses petits yeux brillent comme de l’or fondu.

— Vous en avez, des détails sur vos cibles.

— Contrairement aux idées reçues, il est important d’en savoir le plus possible. De toute manière, on n’a pas le temps de s’attacher.

En partant du principe que Airelle ait autant de remords que Goji à éliminer ses victimes désignées, il va cacher Mme Duchansson dans ses WC jusqu’à ce qu’il ait trouvé un endroit sûr et à l’abri des yeux et des oreilles de la Supprimex.

— Avez-vous souvent l’occasion de quitter vos toilettes ?

— Rarement, me répond Goji en se curant l’oreille. Le plus fréquemment c’est lorsque nos cibles mettent trop de temps à entrer dans la pièce, on est bien obligé d’aller la chercher. Une fois ou deux, on peut être convoqué au secrétariat pour signer de la paperasse.

— Ah, parfait.

J’invoque l’interface et je fouille dans la messagerie de Goji à la recherche d’une communication de son employeur. Je ne tarde pas à en trouver un et, comme je m’y attendais, c’est une correspondance parfaitement stéréotypée. Les secrétariats sont tous les mêmes. Je n’ai aucun mal à en créer une version falsifiée, magnifiquement authentique, convoquant Airelle pour parapher quelques broutilles administratives.
Il ne nous reste plus qu’à surveiller la position du véhicule d’Airelle. Dès que celui-ci se déplacera, nous mettrons en action la dernière partie du plan de Goji.

Lorsque l’alerte résonne dans nos toilettes, nous sommes en train de jouer à un jeu de cartes compliqué, dont je soupçonne le gobelin de modifier les règles au fur et à mesure. Nous échangeons un regard, et le dit :

— Vous êtes prêt, Goji ?

Il me fixe sans sourciller, ses yeux de braise braqués sur moi. Il me sourit de toutes ses dents, inspire à fond, claque ses mains sur ses cuisses, et me lance :

— Oh putain, ouais ! On va en faire de la confiture, d’Airelle !

Je lui souris en retour. D’un mouvement du doigt sur la surface magique de l’interface, je déclenche mon programme le plus important. À partir de maintenant, je n’ai plus droit à l’erreur.
Je laisse Goji s’installer au poste de pilotage, c’est-à-dire à califourchon sur le trône. De mon côté, je m’assieds à même le sol, le dos contre un mur. Devant moi flotte une copie de l’interface. Nous regardons sans un mot le point représentant le TORDUS d’Airelle sur la carte. Pendant de longues minutes, il reste fixe.

— Il doit se préparer, chuchote Goji, comme si quelqu’un pouvait nous entendre.

Et puis soudain, l’indicateur disparaît. Sous mes yeux, la carte bouge à toute vitesse pour finir par s’immobiliser brutalement sur le centre-ville de Grenoble. Le point est placé sur le domicile de Mme Duchansson, comme prévu dans son contrat.
Comme tout se déroule parfaitement jusque là et qu’Airelle est bien en train de s’occuper de sa victime, j’enclenche l’étape suivante : un clic dans l’interface et le faux message de convocation est envoyé à son TORDUS. — Combien de temps, à votre avis ?
Goji me regarde par-dessus son propre écran. Il marmonne quelques secondes dans sa barbe, puis me répond :

— Ça peut être très variable. Si elle ne fait pas de difficultés, quelques minutes seulement. Si elle résiste… ça peut traîner en longueur. Sinon il lui reste la même technique que j’ai employée avec toi.

Je me passe machinalement la main derrière le crâne. La bosse est encore volumineuse.

— On n’a plus qu’à attendre, donc, concluais-je.

Ce que nous faisons chacun à notre manière. J’exprime mon anxiété en faisant défiler mes lignes de code à la recherche d’un bug, d’un oubli, d’une inspiration de dernière minute. Goji, quant à lui, se contente de cirer ses Santiags à l’aide d’une graisse d’origine douteuse.
Je me sens bizarrement exalté, comme un contrôleur spatial qui participe à un vol particulièrement périlleux et qui n’a rien à faire d’autre qu’attendre le signal en provenance du robot à des milliers de kilomètres de distance.
Je suis perdu dans mes pensées lorsque Goji me lance :

— Ça y est, il bouge.

Je me secoue et regarde mon écran. La carte est en train de défiler. Le flou du déplacement m’empêche de deviner vers quel secteur de la planète il se dirige. Puis l’image se stabilise, le point rouge est de nouveau sur l’écran. Curieusement, l’endroit ne me surprend pas plus que cela ; la Supprimex a installé ses quartiers dans le centre industriel de Prypiat . Plus de deux siècles après l’accident nucléaire, la zone reste encore un no man’s land. L’endroit est donc idéal pour cacher ce genre d’activité. Discrètement, à l’insu de mon ravisseur, je stocke les coordonnées de cette humble entreprise.

— Une minute et on y va, déclare Goji dont les yeux pétillent d’excitation.

Je vérifie que mon programme le plus complexe et le plus risqué est bien enclenché. Quarante secondes, et j’exhale longuement, sans m’être aperçu que j’avais retenu ma respiration. Le compte à rebours se termine enfin. La tuyauterie se met à claquer et à résonner et, soudain, la sensation de chute libre provoque des nœuds à mon estomac. Je n’ai pas le temps de trouver le phénomène désagréable qu’il a déjà cessé. Dans un sinistre craquement de bois, le véhicule s’arrête dans une secousse brutale.

— On n’a pas explosé, conclue Goji sans émotion apparente.

La pièce grince comme un vieux gréement, et l’étrange tuyauterie cliquète doucement comme un moteur qui refroidit. Nous avons réussi cette manœuvre improbable imaginée par le gobelin : amarrer les deux TORDUS ensemble, porte contre porte.

— Faut pas traîner, lance le gobelin en sautant à bas de la céramique. La connexion ne doit pas être très stable, et Airelle va vite se rendre compte qu’il y a un truc louche.

Il traverse la pièce de sa démarche légèrement chaloupée. Je le rejoins tandis qu’il colle son unique oreille contre le bois de la porte. Il tapote la surface et le résultat semble le satisfaire. Un sourire inquiétant fend sa vilaine figure.

— On y va ! lance-t-il en saisissant la poignée.

Il tire le battant et découvre ainsi une deuxième porte. Devant mon air étonné, Goji se moque de moi :

— Tu croyais quoi ? On a chacun notre porte, mon gars.

— Heureusement qu’elles s’ouvrent vers l’intérieur, alors.

La figure du gobelin se décompose devant ce que ma remarque implique. Il fronce les sourcils et, poussant la deuxième porte, il grommelle :

— On a assez perdu de temps, viens !

L’intérieur des toilettes d’Airelle est une copie conforme de celles de mon ravisseur, mis à part l’aménagement de la mezzanine en filet ; les meubles ne sont pas tout à fait les mêmes ni à la même place. Je vois également des posters d’heroic-fantasy. Airelle est un révisionniste croyant que les gobelins existaient avant leur création génétique par les ingénieurs chiméristes, m’expliquera Goji plus tard.

— Déjà de retour, jeune homme ?

Madame Duchansson est assise sur un tabouret, une tasse de thé à la main. C’est une vieille dame aux cheveux bleus permanentés, aux petites lunettes à double foyer (sans doute fait-elle partie du mouvement revivaliste proto-quantique) et vêtue d’une robe blouse qui semble être l’apanage des mamies solitaires. Sa tasse repose sur un cabas sans forme. Sa mise presque élégante est cependant contrastée par le fait qu’elle est chaussée de Charentaises pure laine.
Je reste dans l’encadrement de la porte — de crainte parfaitement irraisonnée qu’elle se referme et nous laisse coincés ici. Goji s’approche de la vieille dame et, avec une douceur que je ne soupçonnais pas en lui, se présente en lui serrant la main.

— Venez, madame Duchansson. Il y a eu une petite erreur de votre part. Vous vous êtes trompée de toilettes. Je vais vous raccompagner au bon endroit.

— Volontiers. C’est si rare de nos jours, de jeunes gens bien éduqués comme vous.

Je n’imaginais pas que ce serait aussi simple. Une fois revenus dans le TORDUS de Goji, je constate que les grincements et craquements ont gagné en fréquence et en force. La connexion des deux véhicules est de plus en plus instable. Tandis que j’installe Mme Duchansson sur une chaise pliante et lui offre une nouvelle tasse de thé et quelques sablés — la mezzanine de mon ravisseur étant décidément bien équipée –, il se dépêche de prendre les commandes. Au moment où il lance l’ordre de déplacement, un grand craquement retentit, la tuyauterie vibre si fort que le gobelin — qui en a pourtant vu d’autres — sursaute. Un signal d’alarme se met à hurler de manière sinistre dans la pièce.

— On est bloqués ! Grouille-toi d’aller voir ce qui nous retient, Einstein !

Je me rue en avant et j’ouvre notre porte. Je m’attendais à ce qu’elle résiste, mais elle pivote docilement. Je comprends alors d’où vient notre problème ; dans notre précipitation, nous avons oublié de refermer les toilettes d’Airelle. Je tends la main, saisis la poignée et commence à tirer la porte vers moi. Une intuition me fait prendre la précaution de tenir le montant de notre côté, ainsi que de caler mon pied contre le mur. Heureusement, car dès que le penne a joué et la porte refermée, les deux TORDUS se séparent dans un déchirement de fin du monde, me laissant sourd sur le moment. C’est cependant le cadet de mes soucis. Nous nous déplaçons maintenant dans l’anivers quantique. Tout l’air contenu dans la pièce commence à s’échapper dans le néant et la porte se rabat violemment sur moi sous la pression du souffle. La douleur m’arrache un cri que personne n’entend, avalé par le non-extérieur. Je lutte pendant ce qui me paraît être une éternité pour me dégager de la force qui semble vouloir me jeter hors du véhicule.
Dehors… Personne ne devrait avoir la possibilité de voir à quoi ressemble l’envers du tissu de la réalité, les coulisses quantiques de notre monde. J’ai l’impression d’observer l’univers entier en un seul coup d’œil, mais avec la sensation d’avoir les globes oculaires retournés comme un gant. C’est plein d’étoiles, et pourtant c’est affreusement vide. Alors pourquoi ai-je le sentiment, pendant ce court instant, qu’une infinité de mains me palpent le corps, sous la peau, à l’intérieur de mon crâne ? Cette vision, qu’aucun cerveau n’est en mesure d’appréhender sans perdre une partie de ses facultés, est en train de me rendre fou. Fort heureusement pour ma santé mentale, c’est à ce moment que Goji me tire brusquement en arrière. Libérée, la porte claque et le silence retombe enfin. Mis à part ce bourdonnement d’infrabasse qui va hanter mes oreilles pour quelques jours.

— Y’a pas de sécurité sur la porte ? Hurlé-je, encore en pleine panique.

— Ahaha ! On a réussi ! Youhou ! chante mon gobelin goguenard en dansant une gigue maladroite.

— Est-il possible de boire un thé tranquillement ? Soupire une voix chevrotante.

Je me relève, titubant et tout endolori. Devant mes yeux flottent des formes géométriques compliquées et évanescentes, sortes de phosphènes quantiques. Je dois me concentrer sur la réalité, mon cerveau étant encore attiré par ce qu’il a vu comme un moucheron vers une lumière vive. Mais je souris. Mission accomplie, je viens de racheter ma liberté.

Une fois remis de nos émotions, que la pizza de la victoire a été commandée, nous savourons notre succès avec une tournée de thé, un genmaïcha vert et fleuri. Je demande au gobelin :

— Et maintenant ?

— C’est l’heure de tenir parole et de payer mes dettes. Tu es libre, Einstein. De toute manière, je ne t’aurai pas fait de mal, je n’ai exécuté personne depuis plus de vingt ans, tout comme Airelle et tous mes autres collègues. On se contente de déplacer les gens. Les abrutis chez Supprimex nous voient comme des animaux dressés à tuer sur commande, trop bêtes pour penser à faire autre chose. Mais nous sommes en fait à l’image de nos créateurs : humains.

— Je ne comprends plus. Pourquoi tout ce plan compliqué et risqué pour prouver qu’Airelle ne fait pas son travail ?

Le gobelin ricane avant de me répondre :

— Airelle n’est qu’un prétexte pour un but plus important. Et tu te contenteras de ça. Parce que, mon cher Einstein, tu as brillamment accompli ta mission. Tu m’as filé un sacré bon coup de main. Bien plus que ce que tu t’imagines. Mais, désormais, tu ne fais plus partie de cette histoire. Je te débarque loin de chez toi, avec l’info que tu voulais : c’est Alexandre Souliez qui a payé ton contrat.

— Souliez ? Le type des fournitures ? Mais pourquoi ?

— Jalousie ? J’en sais fichtre rien et ça n’est pas mon problème. Maintenant, oublie la Supprimex, oublie le vieux Goji, et débrouille-toi pour t’inventer une belle nouvelle vie.

J’allais protester, mais le gobelin se lève et m’attrape par le bras, me forçant à le suivre. Sa force est surprenante, absolument pas en relation avec sa silhouette rabougrie. Je le suis sans résister, devinant à sa poigne qu’il n’aurait que peu d’effort à fournir pour me broyer les os. Il me conduit à la porte qu’il ouvre devant moi. Derrière se trouve un couloir anonyme. Il me pousse dehors sans ménagement.

— Adieu, Einstein. Et encore merci !

— Mais, et la pizza ?…

C’est tout ce que j’ai le temps de dire avant qu’il me claque la porte au nez. Celle-ci arbore le pictogramme universel représentant les toilettes pour femmes. J’ouvre immédiatement, mais je ne découvre que le regard courroucé de deux femmes en train de se laver les mains. Je referme la porte en balbutiant quelques excuses inintelligibles. Je remonte le couloir qui m’amène à l’air libre, sous un splendide soleil inondant un port. Je mets plusieurs minutes à prendre vraiment conscience que je suis loin de mon ancien chez moi. Quelques pas le long du quai me conduisent près des premiers commerces, et je découvre enfin où je me trouve, grâce aux nombreux drapeaux flottants au vent et à l’immense inscription en deux langues sur la façade de la capitainerie. Goji m’a déposé sur le port d’Héraklio, en Crète. — Bon. On va commencer par un ouzo, alors…

Un an et demi s’est écoulé depuis mon arrivée ici. Inexplicablement, j’ai immédiatement retrouvé une identité, mais je soupçonne Goji d’avoir quelque peu aménagé ma nouvelle vie ; il m’avait prouvé plusieurs fois avoir ses propres réseaux. J’ai trouvé facilement un travail dans une petite société de services nanobotiques en tant que programmeur principal. C’était presque de l’artisanat, mais ça me convenait parfaitement. Tout va bien pour moi ; je me débrouille maintenant bien en grec, je me suis fait pas mal d’amis et je fréquente depuis plus de six mois la délicieuse Éléni. Le pays est magnifique et je me gave de cafés frappés et de souvlakia. Que demander de plus ?
J’ai envoyé à quelques journaux un message anonyme contenant tout un dossier à charge contre Souliez, patiemment monté au fil des piratages de ses archives personnelles et professionnelles. Le résultat a fait quelques gros titres dans la rubrique des faits divers de nombreux quotidiens. Pas sûr que mon ex-employeur s’en remette lui aussi, mais je n’ai finalement pas de remords. Bref, j’ai tourné la page de mon ancienne vie.
J’ai également travaillé, en parallèle, sur le décryptage des données récoltées durant l’opération Airelle. Je n’avais eu que le temps d’aspirer tout ce que je pouvais de la mémoire du TORDUS de Goji, ainsi que des archives de la Supprimex. Malheureusement, une fois sorties du réseau, j’ai dû les décrypter. Cela m’a prit beaucoup de temps, mais j’ai maintenant une somme intéressante d’informations. Et le moyen de contacter le gobelin.
C’est donc sans aucune surprise, ce soir en rentrant chez moi, je découvre le gobelin à l’unique oreille affalé dans mon sofa. Il n’a pas changé, arborant sa boucle d’oreille et ses éternelles Santiags. Seuls ses vêtements sont différents, mieux coordonnés, presque sages. Il m’accueille avec un immense sourire.

— Alors, Einstinos, ça roule ?

Je le salue aussi aimablement que possible. À dire vrai, je ne suis pas mécontent de le revoir, mais je crains tout de même qu’il m’embarque à nouveau dans une autre vendetta « pour rire ». Le souvenir de ma vision de l’anivers hante parfois encore mes nuits. Néanmoins, il renchérit : — Je te propose d’aller boire un verre. Une petite ballade, ça te dit ? Et il ajoute rapidement : ne t’inquiète pas, pas de bricolage quantique cette fois. Promis.
Promesse de gobelin. Je sais pouvoir m’y fier.

Lorsque je mets le pied à bord du TORDUS, le changement me saute aux yeux. La pièce est rutilante, briquée de frais. Un immense tapis couvre le sol sur lequel s’ébat une dizaine de chats. Le trône de céramique, au centre, est protégé par un napperon fait au crochet, et juste à côté se trouve un rocking-chair qui oscille doucement. Assise dedans, un chat ronronnant sur les genoux et des aiguilles à tricoter filant une écharpe de laine, Mme Duchansson m’accueille avec un grand sourire. Elle me lance un « Bonjour jeune homme. » De sa voix éraillée, tandis que Goji s’installe aux commandes.

— Bali, ça te dit ? Je connais un bar qui fait d’excellents cocktails et qui pose peu de questions sur l’allure de ses clients.

Nous sommes maintenant assis à une table de la Villa Agung, surplombant le bord de mer, au nord de Buleleng. J’ai devant moi un magnifique cocktail multicolore au nom imprononçable. Le gobelin a commandé quelque chose qui lui a été amené flambé. Quant à Mme Duchansson, Mireille de son prénom, a réussi la gageure de s’être fait servir une tisane de verveine.
Pour être incognito, Goji s’est tartiné le visage de fond de teint et cache ses yeux derrière des lunettes de soleil. Il a complété sa panoplie par une casquette et peut alors passer — pour peu qu’on ne soit pas trop regardant — pour le petit-fils un peu bizarre de Mme Duchansson.
Goji entame la conversation en me posant plein de questions sur ma nouvelle vie, mais je brûle d’impatience de savoir ce qui est arrivé depuis mon départ. Je finis cependant par trouver un créneau pour lui demander.

— Oh, tout va pour le mieux ! me répond-il en levant les bras. Tout va on ne peut mieux. Et c’est entièrement grâce à toi, Adonis.

— Je ne comprends pas. Vous avez dupé Airelle. Et après ?

— Airelle n’a aucune importance. C’est cette chère Mireille la véritable cible de l’opération. Je n’ai fait que souffler la politesse à Airelle qui attendait, comme moi, une telle occasion.

— C’est à dire ?

— Miss Mireille est ce qu’on appelle dans notre jargon une « mamie à chats ».

Goji m’explique alors que Mme Duchansson vivait seule depuis la disparition de son mari. Ayant peu de visites de ses enfants, elle s’était enfermée dans une routine de vieille personne solitaire ; faire le marché, aller voir le coiffeur, nettoyer la tombe de son défunt conjoint, voilà ses seules activités en dehors de chez elle. Et, bien entendu, elle s’occupait de la pléthore de chats qu’elle avait recueillie et qui lui fournissait un substitut affectif. C’est eux qui furent à l’origine du contrat que le syndic de son immeuble, dégoûté par les félins rôdeurs, s’était cotisé pour payer afin de se débarrasser d’elle. Mais ce fut également ses chats qui la sauvèrent dans le même temps.

— Les chats, dis-je en comprenant soudain. Vous vouliez ses chats !

— Exactement, Einstinos. Miss Mireille m’a vendu pour quelques chåtons, reçu à l’appui, quatorze chats. Treize de plus que nécessaire pour que je quitte la Supprimex.

— C’est un amour, dit soudain Mme Duchansson. Il s’en occupe comme si c’étaient ses propres enfants. Et mes petits chéris l’adorent.

L’image du gobelin roucoulant parmi ses félins m’accroche un sourire sincère au visage. — Félicitations, dis-je. Mais Airelle doit vous en vouloir à mort. — Au début, oui. Jusqu’à ce que je retourne le voir. Et que, sur ma demande, Mireille lui cède un chat.
Le gobelin m’explique ensuite qu’il a promis à chacun de ses collègues que Mme Duchansson leur vendrait contre quelques chåtons de pacotille un véritable chaton à chacun, au fur et à mesure que les portées arriveraient.

— On compte débarrasser la Supprimex de ses tueurs d’ici la fin de l’année.

— Je suis surpris qu’ils vous laissent partir si facilement.

— Ils travaillent avec nous depuis si longtemps qu’ils savent exactement ce qui les attend si jamais ils tentaient quoi que ce soit contre nous. N’oublie pas que nous sommes leurs tueurs depuis belle lurette. À son départ, Airelle leur a fait la promesse que nous tâcherions nous occuper d’eux en cas de litige.

— Bravo ! Vous êtes vraiment un brave type.

Malgré le compliment, Goji se rembrunit.

— Mouais. Mais cette putain de…

— Ton vocabulaire ! grimace la vieille dame en giflant le dos de la main du gobelin.

— Ouch !… Cette… sapristi de Supprimex existe encore, et m’est avis qu’elle saura toujours nous trouver des remplaçants.

— Peut-être pas… fais-je d’un air exagérément mystérieux.

Je pose devant le gobelin un datacube. Il s’en empare et l’examine sous toutes ses coutures.

— Il s’agit de tout ce que j’ai pu glaner sur la société et son patron, lui expliqué-je. Pendant que je préparais l’opération d’abordage, en plus de pirater la mémoire du TORDUS d’Airelle, j’en ai profité pour piller les archives de votre ex-employeur. Vous avez tout ce que j’ai pu trouver ; historique des missions, archives des contrats, listes des commanditaires, montants perçus. Libre à vous d’en faire ce que vous voulez, je vous l’offre. Mais, si jamais ça devenait public…

Je n’ai pas besoin de finir ma phrase. Les yeux humides du gobelin me suffisent comme réponse. Il murmure cependant :

— Merci pour tout, Einstein.

Puis, reprenant sa morgue habituelle, il me lance :

— Tu manges avec nous pour fêter ça ! C’est moi qui invite. Mireille fait un pot-au-feu absolument divin.

— Vous vous voyez souvent ? fais-je naïvement.

— T’es con… Aïe ! T’es bête, je veux dire. Elle n’avait nulle part où aller. Et puis, avec tous ses chats, je ne pouvais pas l’abandonner. Et puis elle cuisine trop bien.

— Je vois. Tout est bien alors… Où va-t-on déguster ce pot-au-feu ?

— À toi de décider, Einstein. Où ça te chante !…


Le Projet Nouvelle à la Carte

Tous les deux mois, la communauté est invitée à me proposer des éléments moteurs de la nouvelle. Cela peut être le titre, un personnage, une phrase. La demande varie d’une nouvelle à l’autre. Pour ce texte j’avais demandé qu’on me fournisse un personnage, un lieu et une époque.
Après la fin de la période de soumission, tous les éléments fournis ont été affichés sur le blog du projet, et les internautes ont été invités à voter pour chaque catégorie. J’ai donc eu pour tâche d’écrire une nouvelle dont le personnage devait être un gobelin, dont le lieu principal serait les toilettes et se passant dans les années 2200.

Remerciements :

Merci à Jérémy Sirugue et Nicolas B. Wulf, dont les propositions ont été choisies. Un grand merci à tous les participants à cette session de la Nouvelle à la Carte. Merci à Natalia Arribas, Olivier Gechter et Michael Roch pour continuer à accepter de jouer les beta-lecteurs.

Illustration de couverture :

Studio Haggappy

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