La paresse est l’avenir du travail

Simon Leroy
May 22, 2018 · 9 min read

« De toutes les passions, celle qui est la plus inconnue à nous-mêmes, c’est la paresse ; elle est la plus ardente et la plus maligne de toutes, quoique sa violence soit insensible, et que les dommages qu’elle cause soient très cachés ; (…) elle se rend en toutes rencontres maîtresse de nos sentiments, de nos intérêts et de nos plaisirs (…) il faut dire que la paresse est comme une béatitude de l’âme, qui console de toutes ses pertes, et qui lui tient lieu de tous les biens. »

1/ La paresse : mode de vie ou pathologie ? [1]

Au Japon, la profonde crise économique des années 90 a bouleversé les fondements de la société traditionnelle. Cette période coincide avec la naissance d’un phénomène social inédit : les Hikikomori. En effet, la relation des jeunes au travail et à la rémunération s’est métamorphosé, elle entraine un refus de la violence et de l’exigence de l’entreprise, et cela pose un sérieux problème dans une société vieillissante.

Qu’est ce que le phénomène des Hikikimori? [2]

  • Un retrait volontaire et prolongé de la société (et du travail).
  • Un repli chez soi (et ses parents) sans aucune activité, et en sortant rarement.
  • De l’inertie, de l’indifférence et de la passivité.
  • Des hommes jeunes, âgés de 15 à 39 ans. Il se produit lors du passage à l’âge adulte.
  • Estimé à 540 000 personnes en 2015 par le gouvernement, plutôt proche du million.
  • 35% sont isolés depuis 7 ans ou plus.

Ils se retirent des normes, des valeurs et des injonctions de la société, sans objectif en perspective ni volonté de l’atteindre. Le jeune ressent un décalage entre son idéal de travail et ce que l’emploi offre réellement. Ils sont en dehors de toute consommation et veulent qu’on les laisse tranquille.

Ce phénomène n’est pas spécifique au Japon, mais c’est le premier pays a le reconnaître. Dans les autres pays c’est plutôt un tabou.

“Ma chance c’est qu’on m’a laissé en paix jusqu’ici (…) la chance d’être libéré pour une période dont la fin n’est pas prévisible, de l’événement vécu et subi.”

La question est de savoir si c’est un phénomène social ou une pathologie psychiatrique ? Faut-il y apporter des soins ? L’ambivalence est entière et la question ouverte. C’est un mode de vie qui fait peur, et qui est une honte dans les familles japonaises.

Les Hikikomori questionnent notre rapport à la réussite au travail et à la reconnaissance sociale. Ils interrogent les fondements même de nos sociétés modernes.

2/ Faut-il tout jeter? Qu’est ce que la paresse peut apporter aux entreprises ? [3]

L’énergie ne se décrète pas, elle se puise dans le plaisir et dans l’envie. Ces valeurs ne se décident pas, elles s’écoutent. Et pour les écouter ne faut-il pas un peu de paresse ? N’y aurait-il pas une autre voie à celle qui demande toujours plus d’implications, d’effort et d’énergie ?

Bills Gates avait-il vu juste?

Un tabou très subjectif

  • La paresse est un mot péjoratif. Une fois détectée chez un salarié, elle aura tendance à le suivre sur le long terme tout au long de sa carrière.
  • C’est un tabou. Aujourd’hui personne n’assume de dire qu’il accepte de se reposer. On doit véhiculer l’image de quelqu’un qui est surmené, même si ce n’est pas la cas. C’est bon pour la carrière.
  • Qualifier quelqu’un de paresseux dépend de la personne qui le regarde. Elle prend diverses formes. La paresse peut aussi être décrite comme une économie dans la gestion de son temps, ou une économie psychique.
  • Une paresse sociale existe déjà dans tout groupe. Plus celui-ci est important, moins les individus vont forcer et s’impliquer individuellement. Cela a été démontré par l’agronome Maximilien Ringman en 1882. Isaac Getz a étudié la place de l’individu dans le groupe sous l’angle du désengagement au travail : seulement 11% des collaborateurs sont engagés. Et pour réduire ce désengagement et cette paresse collective il propose le concept d’entreprise libérée. [4]

Moins de stress et de burn-out ?

  • Le burn-out a toujours existé, on l’appelait surmenage. La perception de ce phénomène a évolué. Le surmenage était réservé aux faibles. A l’embauche, le candidat devait posséder la compétence de résistance au stress. Aujourd’hui on prend en compte que c’est un phénomène menaçant et que des politiques de préventions sont nécessaires.
  • Le fait de toujours vouloir en faire plus, toujours le mieux, n’apporte pas grand-chose, sauf de la fatigue et une diminution de la qualité du travail. On favorise un processus d’inhibition. Les autres stimulations et signaux du corps seront moins ressentis. En suivant le mécanisme du joueur, on va toujours plus loin et on ne voit pas la prise de risque que cela implique. Cela alors que notre corps ne peut pas bien supporter de faire trop de fois la même chose.
  • Les personnes moins concentrées et moins productives seront plus à même d’observer et de repérer les signes. Adopter une certaine forme de paresse c’est diminuer son exposition au stress et au risque de burn-out.

Plus de réactivité ?

  • Le professeur Hasegawa a mené en 2016 une étude sur les parallèles entre colonies de fourmis et entreprises. 20% à 30% des fourmis ne font rien qui rentre dans la catégorie travail. Elles sont toutefois précieuses car elle dispose d’une réserve de force et prendront le relais de manière plus productive que les travailleuses en cas d’urgence.
  • Les éléments considérés comme paresseux sont les seuls à être réactifs aux situations d’urgence. Les paresseux savent considérer et jouer habilement avec le temps, pour pouvoir être plus efficaces ensuite. Ils savent prioriser. En période de crise, ils ne se perdent pas dans les détails et se concentrent sur ce qui compte vraiment.

Plus de créativité ?

  • Le temps de paresse est aussi un temps de créativité. Lorsque de l’embauche, il est demandé au salarié d’être compétent dans son domaine métier, mais aussi d’être force de proposition et créatif. C’est paradoxal, car aucun temps ne lui est laissé pour le faire
  • Archimède prononça son célèbre “Eurekâ” dans un moment de paresse dans sa baignoire. Il ne travaillait pas et avait le temps de réfléchir. La paresse est nécessaire à une meilleure analyse et un renouvellement des idées.
  • Ne rien faire est une vraie activité qui permet de socialiser, rêver, découvrir, sortir, etc. Cela permet de rester plus concentrer sur la partie active de son travail.

Le temps de paresse nécessaire à la productivité

  • La société et l’entreprise sont conçues autour de la productivité qui génère des profits, cela se décline au niveau individuel. Les dirigeants utilisent des doctrines simplistes pour traiter les problèmes. Cette paresse intellectuelle managériale est liée au raisonnement financier qui a tué tout autre forme de raisonnement dans les entreprises. [5]
  • Le travail est important, tout comme les autres choses. Mais Il n’y jamais de limite au travail, et la paresse peut en apporter.
  • C’est un discours mal perçu dans l’entreprise alors qu’il pourrait inspirer. C’est une question d’image. La pathologie du présentéisme est omniprésente. Mais ça ne veut pas dire productivité. La paresse est donc un discours à manier avec précaution et discrétion en attendant que les mentalités changent.
  • Aujourd’hui, on accepte les gens qui travaillent différemment, (salle de repos, de jeu avec baby-foot et tables de ping-pong). Mais en même temps, les fondements sont les mêmes : cela ne signifie pas que la durée de présence des employés au bureau ou leur implication va diminuer.

“Tout n’est que poison, rien n’existe sans poison, la dose seule fait que quelque chose n’est pas poison”. (Paracelse 15ème siècle)

Que ça soit pour le travail et la quête de productivité ou la paresse tout est une question de dosage. Il faut un équilibre entre travail actif et période de repos ou de détente. Les “paresseux” sont plus à même d’observer, d’éviter certains risques, et de tenter de nouvelles approches, plus créatifs, notamment dans les moments de changement.

3/ La paresse pour répondre aux mutations du salariat ?

Quelques mutations dans l’entreprise

Le salariat a déjà considérablement changer. Le travail ce n’est plus un salarié lié à une entreprise qui vient à son bureau tous les matins

  • Le télétravail concernerait déjà de près ou de loin 14% des salariés en 2016. Les espaces de travail changent (open-space, tiers lieu, espace de coworking).
  • L’excès de travail est surveillé.Le droit à la déconnexion a été reconnu en 2017. Des nouvelles pathologies professionnelles liées à la surcharge de travail sont reconnues, notamment le burn-out ou le surtravail cognitif en tant que risque psycho sociaux.

Les impacts du numérique et de l’intelligence artificielle

  • Avec le numérique, les contrats ont changé avec la multiplication des travailleurs des plateformes/freelance. La frontière entre loisir et travail a disparu. Selon Patrice Flichy un “travail ouvert” apparaît grâce au numérique, qui bouscule les frontières entre passions et travail. [6] Le travail n’est donc plus seulement lié à l’entreprise.
  • L’automatisation et l’intelligence artificielle vont détruire et remplacer des postes. La question est de savoir combien, et si son développement conduira à la création de nouveaux postes. Par exemple, 16 emplois seraient créés pour 100 détruits selon une étude récente.
  • Cela devrait redéfinir notre rapport au travail. Il ne suffira plus d’être productif sur des tâches répétitives car une machine pourra toujours faire mieux. Il faudra être créatif et efficace.

Le revenu universel et le droit à la paresse

“O paresse, mère des arts et des nobles vertus, soit le baume des angoisses humaines” (Paul Lafargue, Droit à la paresse 1883)

Un revenu universel pourrait-il mettre en place ce “droit à la paresse”. Les expérimentations se multiplient. Revenu universel signifie t-il forcément fin du travail ?

  • Les mutations du travail ont détruit 800 000 emplois dans l’industrie et 1 millions dans l’agriculture au cours des 30 dernières années. Les services en ont créés 1 million. Au cours de la même période les technologies de l’information n’en ont créé que 300 000. Et la situation ne semble pas s’arranger avec l’IA. [7]
http://besot.canalblog.com/archives/2017/11/07/35846390.html
  • Le salariat change, va t-il disparaître ? Un revenu universel de subsistance pourrait fournir les revenus autrefois donnés par le monde productif. On ne choisirait plus un travail pour avoir un emploi, mais bien pour ce qu’il nous apporte en dehors d’un revenu.
  • L’engagement par rapport au travail en serait complètement modifié. En favorisant une relative paresse, il permettrait de redonner du sens au travail, favoriserait la motivation et l’implication saine. Ceux n’ayant pas choisi cette paresse étant plus libres par rapport au travail et aux impératifs de productivité. Les objectifs personnels par rapport aux carrières seraient redéfinis.
  • Le revenu universel permettrait de changer certaines mentalités (comme le présentéisme) et prolongerait le débat sur les limites à apporter au travail (comme le droit à la déconnexion). Il pourrait briser certains tabous dans l’entreprise.

“On ne peut voir la lumière sans l’ombre, on ne peut percevoir le silence sans le bruit, on ne peut atteindre la sagesse sans la folie. (Carl Jung)

A bonne dose la paresse semble nécessaire (indispensable ?) à l’entreprise et ses salariés. Elle est l’opposé du travail. C’est donc elle qui permet de s’en éloigner afin de le mettre en valeur, de le comprendre et de s’y épanouir. Aujourd’hui mal perçue, c’est la mise en avant de la paresse et de ses bienfaits (repos, réflexion, créativité, réactivité …) qui permettra de répondre aux défis posés par le travail aujourd’hui et aux mutations du salariat à venir.

Liens :

[1] France culture : la paresse est l’avenir de l’homme (1/2) : les Hikikomori se retirer pour ne rien faire.

[2] Les « hikikomori » : des reclus en marge d’une société vieillissante

[3] France culture : la paresse est l’avenir de l’homme (2/2) : cherchons F/H paresseux pour poste de directeur

[4] De la paresse sociale à l’intelligence collective, un pas vers l’entreprise libérée

[5] La paresse intellectuelle envahit le management

[6] Sociologie. Travailleurs 2.0

[7] Le revenu universel, un droit à la paresse ?

Nouvelles Intelligences à l’ère numérique

Master OMRH - Ecole du Management et de l'Innovation, Sciences Po

Simon Leroy

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