© FitzSimons

Asylum

Asylum est une ville qui n’existe pas dans l’esprit des législateurs. Et pourtant, il vous sufit parfois d’avancer, têtu, dans n’importe quelle direction depuis la citadelle où vous résidez, et bientôt, bien que votre carte n’affichera que no-man’s-land, friche ou marais, vos sens vous assurerons qu’en réalité vous marchez déjà sur les terres d’Asylum.

Face à ce vaisseau fantôme échoué dans la brume, vous avancerez entre des palissades de fortune et des abris de tôle ondulée, sur des caillebotis éphémères et des tapis antédiluviens, et partout des toiles tendues pour servir tantôt de paravent, tantôt de hamac ou encore de toiture. Dans les regards que je croisais, je n’étais pas plus ‘étranger’ qu’un autre, tous étions d’ailleurs. Ce qu’ils jaugeaient en moi, c’était une estimation de mon anciennté et un pari sur ma durée de séjour.

La première fois que je croisais son chemin, je me souviens déambuler hagard, désorienté que j’étais de me retrouver sans plan ni repère. Par l’expérience je réalisais alors que, pour l’amoureux des cartes que je suis, me frayer un chemin au milieu d’espaces informes non balisés est un exercice contre-nature. À chaque pas le doute m’assaillait ; comment savoir si j’étais encore dans l’espace public ou si j’avais déjà pénétré par inadvertance dans un espace privé ?

Il me faut éclaircir à ce stade, qu’au fil des échanges avec les occupants des ces territoires, cette catégorisation public/privé s’est avérée être tout à fait non opérante au sein de Asylum. Ces deux notions s’inscrivent dans le temps long et réglementé, et ici, n’existe que l’instant. Ce n’est que plus tard, que je compris que la notion même de propriété y restait indéfinie. Toutes les personnes croisées m’expliquaient que leur courage et leurs rêves étaient leurs uniques possessions. Tout le reste était entre les mains du Petit Bonheur la Chance, quelque soit le nom qu’ils lui donnent. Au fil des occasions qu’il m’a été donné de traverser Asylum, que ce soit en route vers Albion, en périphérie de CasaNova ou encore en marge d’un grand rassemblement d’apatrides, j’ai acquis pour ses occupants une estime inversement proportionnelle à leur aspect délabré.

Qui d’une friche, qui d’une voie ferrée, qui d’une ancienne usine ou de champs ouverts, pourvu que ces espaces soient suffisamment délaissés pour leur propriété en soit devenue questionnable, et voilà pour Asylum une enclave où accoster. Toutes voiles tendues, elle débarque ses tapis, cordages, réservoirs bricolés, elle charrie plus d’hommes que de femmes et d’enfants, qui tous glanent aux alentours piquets, cloisons, palissades, bidets, éviers, puis manigancent pour se raccorder, pirates, aux réseaux d’eau et d’électricité traversant. Orchestrant cette fuite organisée, la marée humaine échouée s’ancre, et avant la saison prochaine aura bâti plus qu’un corps d’ingénieurs n’auraient jamais imaginé mettre sur pied.

Asylum est une ville en mouvement. Sans capitaine ni cap, tout moussaillon est garant de sa destination. Aucun landmark n’y sera jamais érigé non plus, aucun si ce n’est peut-être la décharge, point d’entrée des denrées valorisables sur le marché intérieur. Les ordures, les déchets et autres excréments, déambuleront quotidiennement parmi les hommes, par manque d’un système de circulation dissociée. Tout comme le privé et le public, le propre et le sale sont des inventions d’un autre monde. Ici ne comptent ni les murs, ni les infrastructures, ni les monuments, ni les écoles ou les bibliothèques, ni les musées ou encore les places, aucune de ces considérations inscrites dans le durée n’existe. Ce qui compte, ce sont les papiers ; les permis de circuler et les droits de passage.

Si vous voulez un conseil, la seule frontière qu’il faudra parvenir à franchir pour pénétrer finalement au cœur d’Asylum, n’est donc pas un hypothétique pomœrium. Il s’agit bien plutôt de dépasser le mur des visages défaits et des yeux qui pleurent un passé glorieux. Vous saurez que vous avez franchi ce col dés qu’il vous sera offert un thé, une assise, un abri contre la brise, une place autour du brasero, un sourire ou toute autre marque d’affection vous accordant un peu de réconfort. Ici se côtoie la richesse des langues et des dialectes que la Terre, féconde, a eu le bonheur de leur mettre dans la bouche. Le soir venu, sous les étoiles toujours nombreuses, je me rappelle entendre Ulysse, puis croiser Télémaque le cherchant, Orphée revenant des enfers ou encore Œdipe, errant.

S’évitant les ornières du privé ou du public, les passagers d’Asylum partagent le plus clair de leur temps et font commerce de tout pour se venir en aide mutuellement. De ces échanges informels, chaque contribution est comptabilisée au crédit de celui ou celle qui l’a instiguée. Avec les fréquentes disparitions au sein de la population d’Asylum, il arrive régulièrement que cette comptabilité s’évanouisse. Cette condition ne semble néanmoins pas les défaire, car, m’ont-ils tous avoué, chacun vient de loin et se voit aussi loin que possible de cette fange, anticipant ainsi le jour prochain où, eux-aussi, à leur tour, remettront cette comptabilité à zéro. Reprendre tout à néant est le lot quotidien de ces passagers du destin.

À force de traîner entre les baraquements et autres taudis improvisés, j’ai pris du plaisir à noter l’intelligence avec laquelle tel réservoir d’eau de pluie était mis en place en recyclant une baignoire inusitée sur un toit, ou le bon sens avec lequel tel réseau internet câblé en mesh, telle parcelle de jardin en permaculture, tel atelier d’auto-réparation de vélo, tel restaurant éphémère et dansant organisé sur les restes des produits invendus que la ville d’à côté a, à proprement parler, rejeté. Derrière ce premier masque de misère et d’abandon se révèle, à qui s’en inspire, des formes de résilience et de don propres aux pionniers. Asylum n’est autre que le camp de base, première étape d’une ascension périlleuse et imminente. Demain Asylum se sera peut-être déjà dissipée, mais la détermination de ses habitants restera à jamais présente à mon esprit.

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