Comment travaillent celles et ceux qui construisent Mastodon ?

Je suis présent sur Mastodon (1) depuis une dizaine de jours, comme beaucoup de technophiles, (h)ac(k)tivistes et autres ingénieurs (informaticiens ou pas). Un réseau social de plus qui mourra aussi vite que le buzz qui l’a fait connaître ? Trop tôt pour le dire.
Malgré tout,
plusieurs éléments factuels sérieux liés a la façon dont Mastodon est construit, et mis à disposition de ses utilisateurs, me font penser que nous sommes face à quelque chose qui marque un tournant.
Le fait que je traîne mes guêtres en ligne depuis une vingtaine d’années me pousse aussi par expérience à penser que Mastodon, ou en tout cas
le type de réseaux sociaux auquel il appartient, va dans une direction pérenne.

Le message d’erreur de Mastodon, par dopatwo : hommage à la célèbre “fail whale” de twitter.

La fédération des instances : vers une décentralisation, le tout libre et open-source s’il-vous-plaît

Pour aller vite sur l’aspect vertueux principal, au cœur de la façon dont est construit Mastodon : une meilleure répartition du pouvoir des administrateurs/constructeurs de l’outil sur les utilisateurs (par comparaison, on vient de modèles comme Facebook ou Twitter avec un seul acteur qui a tous les pouvoirs, avec toutes les dérives liées en termes de monétisation et de vie privée). Un hénaurme pas vers la décentralisation, et une décentralisation totale techniquement possible dès à présent.
En effet, à l’extrême, un utilisateur qui choisirait d’auto-héberger son compte sur une instance privée dédiée à son seul usage est techniquement complètement autonome : personne ne peut agir a priori sur le contenu qu’il produit et donne à voir (les administrateurs des autres instances peuvent censurer a posteriori et ne pas rendre ce contenu accessible aux utilisateurs utilisant leur instance, mais c’est un autre sujet), et personne ne peut choisir à sa place comment et si le contenu produit et rendu disponible par les autres acteurs de la fédération lui est servi. C’est d’ores et déjà possible dans Mastodon, par design, et relativement accessible techniquement si l’on souhaite apprendre (2).

Puisque c’est la deuxième beauté de comment Mastodon est construit : le code de Mastodon est complètement ouvert et libre, disponible publiquement sur Github. Ce qui fait que toute personne le souhaitant et respectant les termes de la license peut déployer sa propre instance, lui permettant de se connecter à la fédération, sans avoir à demander l’autorisation à qui que ce soit.

Mastodon est disponible sous GNU Affero General Public License v3.0

Ce modèle permet aussi la contribution/rétribution transparente des contributeurs.

Toute personne s’inscrivant/disposant d’un compte sur Github peut réagir aux demandes ou proposer de nouvelles fonctionnalités ou signaler/soutenir un signalement de bug, les rendant ainsi plus ou moins visibles et urgents pour les développeurs contribuant activement au projet. Par exemple, si vous souhaitez agir pour que des listes « à la Twitter » soient plus rapidement implémentées dans Mastodon, passez donc du côté de l’issue #134, Support « twitter lists », ouverte en novembre dernier, et posez un pouce en l’air, ou un commentaire. Si vous codez vous-mêmes, voici les instructions pour contribuer.

Toute personne souhaitant soutenir celles et ceux qui développent le code de Mastodon ou qui hébergent et maintiennent l’instance sur laquelle leur compte est actif peut et est encouragée à le faire. Par exemple, pour soutenir Eugen Rochko aka Gargron, le créateur et développeur principal de Mastodon, et administrateur principal de l’instance exemple mastodon.social, vous pouvez utiliser son compte Patreon. Si comme moi un de vos comptes est hébergé sur l’instance administrée par La Quadrature du Net, association française défendant fidèlement et depuis longtemps les libertés fondamentales sur Internet, vous pouvez les soutenir financièrement via leur site web.

Découvrir qui contribue à développer Mastodon, et leurs contributions précises, est possible via cette page du projet sur Github. Les améliorations qui résolvent petit à petit les problèmes ou implémentent de nouvelles fonctionnalités sont elles résumées sur les notes de version.

Ce genre de détails qui n’en sont plus change tout, et c’est l’argument décisif. D’autres ont tenté cette approche, mais jusqu’à présent de mon point de vue jamais avec le même succès initial.

Un énième truc de geek sans impact ?

Là encore, Mastodon est fascinant. Portée et rassemblée entre autres par une communauté de développeuses-eurs et d’administratrices-eurs d’instances très concernée par les problèmes de harcèlement sur Twitter (notamment) depuis le tout début, la communauté plus large des utilisatrices-eurs lambda est elle aussi très sensible et très concrètement active face aux questions de respect, d’écoute et de diversité.

Pour comprendre un peu mieux à quoi ressemble le travail et les responsabilités de quelqu’un qui rend son instance accessible à d’autres utilisatrices et utilisateurs, et pour mieux comprendre les conséquences pratiques, voulues, d’un réseau social fédéré appliquées à la notion de “safe space”, je conseille la lecture de ce billet en anglais par Alice Voidstar aka CobaltVelvet, administratrice d’octodon.social : “Mastodon politics — “Censorship” and ignoring others and the role of safe spaces”.

C’est un autre élément différenciant clef de Mastodon : il me semble impossible d’y être un-e admin respecté-e, à l’instance saine et florissante, créant de la valeur pour sa communauté “locale”, sans une éthique en titane. La farouche détermination de protéger sa communauté, notamment ses éléments les plus fragiles, est un des signaux les plus puissants pour vérifier si vous êtes le produit ou pas.

Si tu n’as jamais joué en ligne à un MEUPORG, la métaphore va être compliquée à suivre, j’avoue (astuce).

Une communauté mondiale de belles personnes plutôt beaucoup plus cool respectueuses et brillantes que la moyenne vous attend avec impatience sur Mastodon, et a hâte de converser avec vous. Venez m’y faire coucou (ici ou plutôt là-bas en ce moment), et je vous présente des copines et copains avec grand plaisir. À tout de suite.
Si tu me cherches pour causer, voici mon compte sur mastodon.social.

(1) Le but de ce billet n’est pas d’introduire ou de vulgariser sur le sujet. D’autres bien plus pédagogues que moi l’ont déjà fait, et très bien. En français, une sélection arbitraire que vous avez peut-être déjà survolée si le sujet vous intéresse depuis quelques jours, ou qui vous permettra de créer rapidement votre premier compte et de vous familiariser avec la bête si vous découvrez le sujet à l’instant :

En anglais, je recommande ce billet très drôle et très complet : What I wish I knew before joining Mastodon”, par Qina Liu.

(2) Pour l’instant, seulement aux personnes maîtrisant un minimum les dernières technologies d’administration de systèmes. C’est un peu compréhensible vu la fraîcheur du projet. Nul doute que d’ici quelques mois, si le potentiel tient ses promesses, des guides vulgarisés seront disponibles à foison dans une multitude de langues : c’est au cœur des valeurs et des buts du projet lui-même. Par ailleurs, les ressources techniques sont elles déjà librement accessibles en ligne pour qui voudrait se frotter à tout ça dès maintenant, notamment sur Github.