La Nuit de la Solidarité

Le 15 février dernier a eu lieu la Nuit de la Solidarité, une nuit unique organisée par la Mairie de Paris dont le but est de dénombrer les sans-abris de la capitale mais également de se faire une idée plus claire des besoins prioritaires des sans-abris. Cette opération sans précédent en France a mobilisé près de 1700 bénévoles et de nombreux professionnels pour les encadrer. La participation de partenaires institutionnels qui gèrent des espaces privés accessibles au public a également permis un recensement exhaustif, notamment la RATP pour les 246 stations de métro et gares situées à Paris et Vinci-Indigo, pour 27 parkings parisiens.

De telles actions ont été menées à New York, Bruxelles et Athènes ces dernières années.

C’est d’ailleurs sur les conseils de l’équipe new yorkaise que l’opération parisienne a été organisée.

Des Associés parmi les bénévoles

Cette nuit du 15 février, parmi le millier de bénévoles, se trouvent quelques Associés On Purpose. L’objectif pour eux est évidemment de participer à ce grand élan de solidarité mais également de rencontrer et mieux appréhender un des publics que certains d’entre eux s’apprêtent à côtoyer dans leurs futures expériences au sein d’organisations de l’économie sociale et solidaire.

Corinne et Marion sont dans la même équipe dans un quartier du 6ème arrondissement de Paris. L’équipe est composée de 5 bénévoles et d’un professionnel spécialisé dans le domaine afin de faciliter l’appréhension des sans-abris.

Comme tous les arrondissements de Paris, le 6ème a été divisé en espaces de superficie égale afin de permettre aux différentes équipes de passer en revue toutes les rues de la capitale en une nuit.

Carte des 343 secteurs de Paris définis pour la Nuit de la Solidarité

Equipées d’une carte de la zone et d’un questionnaire à administrer aux personnes rencontrées dans la rue, les équipes quittent le QG d’arrondissement à 22h. Quelques minutes plus tard, l’équipe de Corinne et Marion croise déjà une personne qui semble vivre dans la rue.

Comment entrer en contact avec ces personnes sans-abris ?

Pourtant de plus en plus visibles sur les trottoirs de Paris, dans des renfoncements, sur les quais du métro et dans bien d’autres endroits encore, ces personnes en situation de rue sont pour beaucoup « invisibles »… Nous passons devant eux, parfois sans les regarder, sans les voir, parfois car c’est difficile de se confronter à cette réalité, parfois car nous ne savons pas comment entrer en contact, comment appréhender cette barrière invisible qui se crée entre eux et nous… C’est en ce sens que la Nuit de la Solidarité a porté ses fruits. Accompagnée de Brigitte, une bénévole engagée depuis quelques années sur des maraudes, Corinne et Marion ont pu voir et apprendre comment briser cette frontière pour entrer en contact avec eux en faisant des choses très simples.

La première approche est hésitante. Le questionnaire est presque déshumanisé. Il faut prendre le temps pour en faire plutôt un moment de conversation et recueillir les informations que l’équipe recherche : “ depuis quand êtes-vous dans la rue ?” “Quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez ?” “Que pourrions-nous faire en priorité pour vous aider ?”.

Une des règles est de ne pas proposer de réponse aux questions posées mais de laisser la personne questionnée répondre spontanément afin d’être d’autant plus sûr du besoin réel.

Ce qui revient le plus souvent, c’est la difficulté pour ces personnes d’accéder à l’administration pour refaire des papiers d’identité. En effet, la rue est un lieu où le vol et la perte de ses affaires est commun. Or, ironie de la chose, il faut des justificatifs de domicile pour refaire des papiers d’identité et par la suite toucher des minimas sociaux. Par voie de conséquence, peu de personnes en situation de rue font effectivement valoir leur droit au RSA par exemple.

De la même façon, se rendre dans les administrations est un vrai parcours du combattant : il faut savoir où se rendre et pour quel document administratif, alors que bien souvent, c’est un monde très éloigné de la réalité que connaissent les sans-abris.

Au fur et à mesure des discussions, le groupe découvre un monde très éloigné du leur, rempli de difficultés avec ses propres questionnements et sa propre organisation. Il s’agit de trouver où dormir la nuit prochaine, d’appeler le Samu Social plusieurs fois par jour, de savoir par quel chemin passera la prochaine maraude qui permettra de déjeuner ou de dîner. Ce sont 2 mondes qui évoluent en parallèle et semblent rarement se croiser.

L’équipe rencontre également beaucoup d’étrangers sur leur parcours. Ils sont souvent bulgares ou roumains.

Corinne et Marion discutent également avec deux hommes qui leur expliquent être toxicomanes depuis des années. Pour payer leurs drogues, ils commettent quelques larcins. La façon dont ils font part de leurs histoires est très désarmante et touchante. Échanger avec eux directement permet à la fois de se rendre compte des obstacles qu’ils ont rencontrés et qu’ils rencontrent encore chaque jour mais aussi et tout simplement qu’il s’agit de personnes comme les autres qui n’ont malheureusement pas eu les mêmes chances.

Les femmes qui vivent dans la rue sont en revanche difficiles à approcher. Leur tactique pour survivre à la rue est d’être toujours en mouvement. Elles marchent donc constamment. L’équipe ne parvient pas à communiquer avec elles, elle se contente de les dénombrer pour les besoins de l’étude.

L’équipe de Corinne et Marion termine vers 01:30 heures du matin et à leur grand désarroi, elles comptent plus de 30 sans-abris dans leur secteur du 6ème arrondissement de Paris, un quartier parisien pourtant huppé.

Les résultats de la nuit

Cette opération a permis de dénombrer près de 3000 personnes sans-abris dans Paris intra-muros :

2952 personnes en situation de rue dénombrées le soir de la Nuit de la Solidarité par les bénévoles, les partenaires et lors de maraudes dans les bois de Paris.

Vous pourrez en savoir sur les résultats de cette nuit en consultant les engagements de la Mairie de Paris et le bilan de la nuit de la solidarité.

Mais cette soirée a surtout été l’occasion de mieux comprendre qui sont ces personnes, de mieux connaître leurs besoins et de comprendre à quelles difficultés prioritaires elles font face.

La bonne nouvelle, c’est que cette opération doit maintenant être suivie par des changements dans la politique de la ville à l’égard de ce public. Il a été notamment décidé que 3000 places d’hébergement supplémentaires seraient ouvertes pour répondre à ces besoins identifiés ou encore par exemple de développer un service de bagagerie par arrondissement.

De l’aveu même des professionnels qui ont pu être sceptiques au lancement de l’initiative, ce fut également l’occasion de développer une grande opération de sensibilisation de tous ces bénévoles qui ont fait le choix de s’engager et par voie de ricochet, pour une partie de l’opinion publique. L’objectif de faire baisser les barrières entre les citoyens lambda et les sans-abris a été en partie atteint.

La Nuit de la Solidarité pour moi, bénévole…

« J’ai choisi de participer à la Nuit de la Solidarité dans mon arrondissement car c’était pour moi une façon d’être plus active là où j’habite et de me rendre compte de la situation des personnes en situation de rue dans mon quartier. J’ai été très surprise de dénombrer autant de personnes sans-abris, en découvrant beaucoup de recoins cachés à côté de chez moi. C’était une nuit où nous étions tous ensemble, de tous âges et origines, Parisiens du quartier ou non, tous concernés par cette même cause, la lutte contre l’exclusion. Cette nuit-là a été une nuit de rencontres, de riches échanges mais aussi de silences parfois, où cette barrière invisible n’existait plus. » Corinne — Associée On Purpose

Pour aller plus loin

Le futur destin de la Bulle de la Porte de la Chapelle (ancienne porte d’entrée du Centre d’accueil humanitaire pour les migrants) vient répondre à cette mobilisation citoyenne grandissante pour agir ensemble au côté des personnes sans-abris. La Bulle viendra s’installer quelque part dans Paris dès septembre 2018 est deviendra un lieu solidaire de déploiement de projets citoyens pour les personnes en situation de rue. Le citoyen pourra, par exemple, se former aux gestes de la solidarité sociale, être formé pour être hôte et accueillir chez lui ou encore se former à la méthode FLE (Français Langue Étrangère). Ce véritable incubateur de solidarité facilitera aussi la rencontre entre acteurs de solidarité pour mieux agir ensemble, au plus près des besoins réels !

Si le lieu de la bulle solidaire reste encore inconnu à ce jour, vous pouvez désormais contacter l’équipe sur nuit-solidarite@paris.fr.

Pour connaître les différents dispositifs d’hiver mis en place par les associations et la Ville de Paris, vous pouvez regarder le guide très complet « Solidarité à Paris — Hiver 2018 » . Une version « Été » existe également et sera accessible au début de l’été.


Article écrit par Marion Graeffly et Corinne Allard, Associées de la promotion d’Octobre 2017