Comment la Fondation Open Knowledge a donné naissance à des initiatives civic tech en Allemagne

Une interview d’Eileen Wagner, à propos de la Fondation Open Knowledge et de son projet Code for Germany qui relie tout un réseau civic tech à travers le pays.


Peux-tu te présenter en précisant comment tu as commencé à t’impliquer dans la civic tech ?

Eileen Wagner : J'ai un parcours particulier, cela dit ; je rencontre rarement des personnes travaillant dans ce domaine qui ont un parcours classique. J'ai étudié la philosophie et la logique. Il y a deux ans, je suis revenue à Berlin et j'ai eu envie de faire quelque chose qui combine technologie et politique. C’est ce qui m'a menée à la Fondation Open Knowledge, une organisation à but non-lucratif. À l'époque, son staff travaillait principalement sur l’ouverture des données, mais au cours des deux dernières années, nous nous sommes également concentrés sur la civic tech et l’open source. J'ai commencé à écrire des articles sur les gens de “Code for Germany”, qui est la partie allemande du réseau international “Code for All”. C'était incroyable, les gens étaient vraiment passionnants et, pour la première fois, j’avais le sentiment que mon travail avait un impact quantifiable. Aujourd’hui, je suis responsable de contenu à la Fondation Open Knowledge. J'écris des articles et je gère la communication, non seulement pour Code for Germany, mais aussi pour un nouveau projet sur lequel nous travaillons, qui s’appelle Prototype Fund.

Peux-tu nous en dire plus à propos de Code for Germany et la Open Knowledge Foundation ?

E.W. : La Fondation Open Knowledge est donc un organisme à but non-lucratif agréé et Code for Germany est un projet parmi d'autres. Prenons l’exemple de Code for America, où ils ont ces équipes locales appelées «brigades», et bien nous suivons un modèle similaire en Allemagne, où nous avons les OK Labs (Open Knowledge Labs) qui sont répartis dans tout le pays. C’est aussi ce réseau que nous appelons Code for Germany, c'est la communauté de la Fondation Open Knowledge. En ce qui concerne le projet Code for Germany, notre système consiste à proposer un “focus” différent chaque année. Cette année, nous nous concentrons sur les élections et nous organisons des hackathons dans deux villes (Cologne et Berlin). Ces hackathons un peu particuliers sont appellés "Wahlsalons" (salons des élections). On y développe des outils consacrés aux sondages, aux programmes politiques, à l'analyse ou à la visualisation des données, etc. Nous avons lancé les Wahlsalons il y a quelques semaines et nous en sommes ravis !

Le focus de cette année : Les salons des élections (photo : https://codefor.de/wahlsalons/)

Qu’est ce qui a poussé les Allemands à s’intéresser à la civic tech, et quand cela a-t-il commencé ?

E.W. : Nous avons une longue tradition de hacking ici en Allemagne. Par exemple, il y a le CCC (Chaos Computer Club), qui est une association de hackers créée en 1981, qui compte plus de 5 000 membres aujourd’hui. Je dirais donc que la civic tech a trouvé un terrain fertile dans cette culture. Cela dit, alors que l'idée d'utiliser la technologie à des fins utiles est fermement enracinée dans la culture allemande, la «civic tech» en tant que concept est encore très nouvelle, en ce sens qu'elle signifie plus que simplement hacker pour le bien-être social mais aussi hacker pour régler des problèmes civiques, c’est-à-dire des problèmes dont la résolution pourrait bénéficier directement aux citoyens. C'est ce que nous avons essayé de faire en 2014 à travers huit villes, en lançant Code for Germany et en essayant de façonner l'avenir de l'engagement citoyen et des villes du point de vue technologique.

Les OK Labs fourmillent en Allemagne ! (photo : https://codefor.de/en/)

À quel point la civic tech est-elle inclusive en Allemagne ?

E.W. : Il me semble qu'il y a deux problèmes. D’abord nous avons quand même, dans la civic tech, un syndrome du programmeur qui est généralement un homme blanc issus des classes moyennes supérieures. C'est ennuyeux dans le sens où les problèmes que l’on essaye d'aborder sont ce qu’on appelle des “first world problems” qui ne s'appliquent pas nécessairement à beaucoup de gens. En outre, les solutions que nous développons sont souvent adaptées à nos propres besoins et non aux besoins des utilisateurs réels. Souvent les outils produits l’ont été avec les meilleures intentions mais ne seront pas ou peu utilisés. Le deuxième questionnement que je vois est celui de l’accès. À savoir, le fait que seules les personnes qui ont l’habitude et la possibilité d’utiliser les nouvelles technologies puissent accéder nos outils. Par exemple, les gens qui utilisent simplement Facebook et Google n’auront jamais accès aux plateformes techniques et politiques que nous créons. Évidemment, avoir une communauté diversifiée est la première étape pour régler ces problèmes. Au delà de cela, la stratégie que nous avons adoptée consiste à éviter de travailler dans une bulle. Nous avons donc fait appel à d'autres organisations à but non-lucratif qui travaillaient sur des questions sociales très spécifiques, et ce depuis des années et nous leur avons demandé quels étaient leurs besoins techniques. Cette approche à le mérite d’être un peu plus efficace que d’organiser des hackathons en espérant que quelqu'un tombera par hasard sur nos outils.

Un hackathon typique (photo : http://refugeehackathon.de/en/)

Y-a-t-il des entreprises civic tech privées en Allemagne ? Quelles différences entre leur travail et le vôtre ?

E.W. : Premièrement, contrairement à vous en France, la civic tech n’est pas tellement un concept ici, donc il n’y a pas autant de sociétés impliquées dans le domaine. Certaines entreprises font ce qu’on appelle de la gov tech, c’est-à-dire qu’elles fournissent au gouvernement des produits et des services variés. Ce sont généralement de très grandes entreprises avec un long passé de travail collaboratif avec le gouvernement. Fondamentalement, nous ne trouvons pas beaucoup d’entreprises dans notre secteur. Nous pourrions lancer des startups de notre propre communauté — et dans certains cas nous avons d’ailleurs essayé — mais jusqu’ici, les gens du réseau Code for Germany n’ont pas eu l’air très motivés par l’idée. C’est peut être pour le meilleur, d’ailleurs, car nous tenons vraiment à cet aspect “société civile”, qui implique d’être indépendant du secteur public comme du secteur privé.

Que penses-tu des mouvements civic tech qui ont émergé à l’étranger, comme g0v à Taïwan ou Podemos en Espagne ?

E.W. : J’aimerais qu’on collabore plus ! Code for Germany fait partie de Code for All, qui compte treize partenaires différents. Cette structure est un premier gage d’interactions. Mais cela pourrait être amélioré, notamment si les mouvements du monde entier rejoignaient une telle structure. Quand on regarde les membres de Code for All, l'Espagne n’en fait pas partie, la France non plus, pourtant ces deux pays sont très actifs côté civic tech. J’ai l'impression qu'il serait si facile de travailler ensemble: les problèmes sur lesquels nous travaillons sont semblables, les outils que nous créons sont souvent redéployables. C'est d’ailleurs tout l’intérêt du développement open source ! Je regrette en particulier le peu d’échanges avec la France, alors que nous sommes voisins.

Un mapping de 2015 d’une partie de la communauté internationale (photo : scraping the global civic tech community, part 2)

La civic tech a-t-elle besoin d’une crise pour émerger ?

E.W. : C’est partiellement vrai. L’année dernière, lorsque les réfugiés sont devenus un sujet dans les médias allemands, la communauté tech s’est davantage impliquée dans l’organisation des hackathons visant à la sensibilisation aux migrations, à l’intégration et aux interventions d’urgence. Mais comme je l’ai dit plus tôt, je pense qu’en Allemagne, la civic tech doit beaucoup à notre tradition de hacktivisme qui a débuté dans les années 80.

Groupe de migrants en Allemagne, octobre 2015 (photo : Wikimedia commons)

À ton avis, que réserve le futur pour la civic tech ?

E.W. : Pour moi, le futur idéal pour la civic tech signifierait qu’elle soit moins assimilée à un “mouvement”, qu’elle devienne un aspect naturel des gouvernements pour réfléchir à la façon dont la technologie peut améliorer l’interaction avec les citoyens. Si cela se produit, j’espère qu’il y aura toujours une communauté indépendante qui ne sera affiliée ni au gouvernement ni au secteur privé. Je pense qu’il est important pour une démocratie saine d’avoir un groupe de personnes qui travaillent sur ces questions pour garder le gouvernement sous contrôle. Mais cela ne doit pas nécessairement être un mouvement affilié à la tech.

Quels aspects de ton parcours t’ont amenée à ce domaine ?

E.W. : Le fait que j’en sois arrivée ici est un peu une coïncidence parce que mes antécédents ont très peu à voir avec la politique : j’ai d’abord étudié la philosophie analytique où j’ai réfléchi à des questions comme “Quelles sortes de choses existe-t-il dans ce monde ?” ou bien “Sur quelle base peut-on dire que le soleil se lèvera demain ?” J’ai ensuite étudié la logique mathématique qui est en quelque sorte une extension de ces questionnements, avec des symboles plus cool ! Je pense que j’ai toujours aimé l’abstraction et les choses un peu techniques. Quand vous combinez cela avec une croyance forte en la démocratie et l’ouverture, vous finirez très rapidement dans ce domaine, je pense ! En plus, il reste beaucoup à faire, c’est donc un endroit vraiment motivant en ce moment.


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