Comment le mouvement g0v transforme le gouvernement taïwanais grâce à des solutions open source

Une discussion avec Wu Min Hsuan (“TTcat”) et Chia-liang Kao (“CL”) à propos du mouvement g0v (prononcer “gov zéro”) à Taïwan, une communauté qui se concentre sur la création de plateformes digitales open source permettant d’améliorer la participation citoyenne et de rendre les données gouvernementales plus transparentes.


Pouvez-vous vous présenter en précisant comment vous avez rejoint le mouvement g0v ?

CL : Je suis développeur open source depuis longtemps, avant 2000, et j’ai créé la communauté g0v en 2012 à la fin de mon année sabbatique. À ce moment là, j’étais à l’hôpital et j’ai commencé à m’intéresser à la politique. Alors avec des amis, nous avons décidé d’essayer de rendre les données gouvernementales plus compréhensibles. En parallèle, nous avons pensé qu’il serait utile de construire une communauté de gens adeptes des nouvelles technologies et qui ont un attrait pour les questions de citoyenneté. Nous cherchions des gens souhaitant utiliser leurs compétences pour participer à ce nouveau mouvement civique.

CL à l’hôpital !

TTcat : J’ai été activiste dans différents mouvements sociaux avant et j’ai aussi des compétences de développeur. Du coup, je comprends le langage technique ainsi que le langage de l’activisme social. À l’époque où j’ai découvert g0v, je travaillais dans une ONG et je me suis impliqué dans le projet lorsque nous avons contacté le mouvement pour essayer de donner naissance à une collaboration. Depuis 2013, je prends aussi part à des hackathons.

Pouvez-vous présenter le projet g0v ?

TTcat : Je pense que le mouvement Tournesol en 2014 a vraiment fait grandir le projet. Le Tournesol était un mouvement étudiant qui a occupé le parlement taïwanais pendant 23 jours. Le deuxième jour, j’ai demandé à Audrey Tang de mettre en place une connexion internet autour du parlement car il n’y en avait aucune ; les gens utilisaient simplement la 3G, ce qui rendait difficile aux parlementaires et à la population la compréhension de ce qu’il se passait à l’extérieur et vice versa. Fondamentalement, c’était un besoin logistique que nous avons rempli, en permettant aux gens de diffuser des articles en ligne, etc. Nous avons rendu le mouvement et son processus plus visibles et plus inclusifs.

gOv a grandi à travers le mouvement des Tournesols

La devise initiale du mouvement g0v etait de “fork the government” — pouvez-vous préciser ? Est-ce toujours vrai aujourd’hui ?

CL : Le terme “fork” est très utilisé dans les communautés open source. Il symbolise l’idée de créer une nouvelle version d’un programme déjà existant. En l’occurrence, nous voulions créer une nouvelle version des services normalement offerts par le gouvernement. C’est une mentalité très orientée sur l’action : d’abord vous créez quelque chose, puis vous démontrez que c’est possible de proposer un service de cette façon. Dans le cas de g0v, qui propose des plateformes en ligne, nous pensons “fork the government” en proposant de nouvelles façons de faire et, parfois, le gouvernement reprend nos propositions. C’est ce qu’on appelle “merge back”, c’est-à-dire fusionner. C’est ce qu’il s’est produit pour le premier projet de g0v par exemple. À l’époque nous avions créé un outil de visualisation des budgets publics, et 3 ans plus tard le nouveau maire de Taipei nous a contacté et a adopté le code que nous avions créé. Dans un cas comme ça, la boucle est bouclée ! On a pu fork le gouvernement en disant : “Ok, ça c’est une bonne façon de rendre les budgets publics plus clairs”.

gOv Summit (2016)

En Europe, j’ai le sentiment que ce genre de mouvement n’intéresse pas une partie de la population, en particulier les personnes les moins fortunées. Est-ce également le cas à Taïwan ?

TTcat : Grâce au mouvement Tournesol, g0v est maintenant assez connu du grand public. J’irais même jusqu’à dire que le mouvement est célèbre dans la société civile et parmi les politiciens, mais je ne dirais pas que tout le monde connaît g0v. Disons que les gens qui s’intéressent à la technologie et/ou à la politique connaissent le projet.

CL : Les personnes qui n’ont pas de formation technique sont de plus en plus impliquées dans nos hackathons ou nos autres campagnes. Je pense qu’ils ont commencé à se rendre compte que l’élément technologique du mouvement est essentiel. Il permet de se développer de manière exponentielle, de créer de nouveaux outils et de communiquer d’une façon différente. Et puis les gens commencent à constater que ce n’est pas seulement un mouvement, mais un méta-mouvement qui utilise la technologie pour donner plus de pouvoir aux citoyens.

Comment l’impact de collectifs comme g0v diffère-t-il de ce que proposent les entreprises civic tech privées ?

CL : Certains disent que le changement de pouvoir à Taïwan est dû aux mouvements civiques, mais il est vraiment difficile de l’affirmer avec certitude. Je pense que ce que nous pouvons dire, c’est que nous voyons certainement plus de fonctionnaires publics qui sont prêts à adopter de nouvelles façons de travailler, des modèles hiérarchiques moins traditionnels, etc. Par rapport à l’impact d’une entreprise privée maintenant, je pense que l’échelle est différente. Comme nous sommes open source, il n’y a pas de limite au nombre de projets sur lesquels nous pouvons travailler, ni à la taille des équipes travaillant sur les différents projets. Les entreprises se concentrent également sur des choses importantes qui sont nécessaires, mais elles ne peuvent pas vraiment avoir l’approche expérimentale que nous avons. Je ne pense pas que l’on doive imposer l’open source, mais il est très utile de démontrer qu’un tel système a ses avantages.

TTcat : Nous devons faire attention à ce que nous appelons “civic tech”. Certaines entreprises que nous avons catégorisées de cette façon fournissent un soutien logistique très important aux mairies et aux citoyens, mais à mon sens, la civic tech concerne davantage la transparence, l’amélioration de la démocratie, rendre les données gouvernementales plus compréhensibles etc. En ce qui concerne l’impact de g0v, en ce moment, le gouvernement organise de nombreuses réunions qui ont trait à internet et aux fakes news etc. J’ai remarqué que des représentants de g0v sons souvent invités à ces réunions. À mes yeux cela signifie que nous sommes reconnus pour le fait que nous sensibilisons les citoyens sur ces sujets.

image : http://g0v.asia/tw/

Ce type d’organisation est très ouvert et les gens vont et viennent au sein des projets. Comment un but commun peut-il émerger dans un contexte si flou ?

TTcat : Bon, il n’y a évidemment pas de boss ! Disons que si un projet s’arrête, il n’était probablement pas destiné à se concrétiser. L’idée générale est que lorsqu’un projet est important, les gens s’en soucient. Si personne ne contribue à un projet, ce n’est peut-être pas une priorité.

CL : Il existe des projets bêta, par exemple TTcat et moi faisons partie du groupe de travail qui organise les hackathons, etc. C’est une sorte d’infrastructure communautaire. La communauté décide de ce qui est important et le groupe de travail s’assure que les choses se passent en douceur. Il existe d’autres groupes de travail “de base” qui s’assurent que nous pouvons fournir des services d’hébergement aux projets, par exemple. Il s’agit essentiellement d’une communauté multi-centralisée. Le groupe de travail qui s’occupe des fondations du projet est très engagé.

gOv Summit (2016)

Que pensez-vous des mouvements étrangers apparentés, comme les Indignés en Espagne ?

CL : Pour chaque réseau, nous sommes certainement curieux, mais notre curiosité est limitée car nous ne pouvons pas toujours saisir le contexte local. Je suppose que le point de jonction pour la communauté internationale est de trouver un terrain d’entente avec les personnes qui souhaitent utiliser la technologie pour ce type de projets. La plupart du temps, ces gens ont des idées semblables. Par exemple, ils ont tendance à vouloir utiliser la technologie pour améliorer la participation civique et empêcher des extrémistes d’accéder au pouvoir. Fondamentalement, nous essayons de comprendre autant que possible chaque contexte spécifique et les technologies qui fonctionnent.

TTcat : Ce qui est le plus important pour nous, c’est essayer d’apprendre des expériences étrangères, c’est un travail très important qui commence tout juste. Nous soutenons définitivement ces différentes approches. Jusqu’à présent, ce que j’ai appris c’est que les modèles communautaires sont tous très différents les uns des autres. Par exemple, Code for Germany est soutenu par une fondation qui permet de les sécuriser et de maintenir une dynamique au sein du mouvement. Et il existe différents laboratoires dans différentes villes. Je connais aussi des gens en Malaisie qui font partie d’une ONG mais qui ne sont pas très nombreux. Chaque pays a sa propre façon de voire les choses.

Un rassemblement des Indignés sur la place de la Puerta del Sol à Madrid (20 mai 2011)

Comparé à votre parcours initial, quels sont les enjeux pour le mouvement aujourd’hui ?

CL : Comme je l’ai dit plus tôt, je suis développeur web depuis un certain temps maintenant. J’ai toujours eu l’expérience technique, mais pour être honnête, je ne m’intéressais pas tellement à la façon dont le gouvernement fonctionnait, dont il communiquait avec gens. Ce n’est que lors de mon séjour à l’hôpital que je me suis intéressé à ces questions.

TTcat : Mon histoire est un peu complexe : j’étais activiste avant tout, pour le Green Party Taiwan, les droits LGBT, etc. Ce que j’ai appris au cours de ce parcours, c’est que les activistes aiment le bottom-up, mais les gens ne comprennent généralement pas comment ceux qui gouvernent peuvent écouter les citoyens. Il y a donc eu beaucoup de frustration dans mon passé en raison de cela. La façon dont g0v fonctionne est fascinante pour moi, car je pense que nous ne pourrons réaliser un véritable changement que si la société civile adopte les systèmes ouverts. Sinon, le système classique transformera chaque individu en un même modèle et nous tournerons en rond. La question qui m’anime est la suivante : comment faire connaître cette culture ouverte et la fusionner avec la société civile ?


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