Une ontologie des relations appliquée aux Écosystèmes Émergents

Une discussion avec Olivier Buchotte, co-fondateur d’Open Source Politics, autour de son idée d’utiliser l’ontologie des relations proposée par Philippe Descola dans son ouvrage “Par-delà nature et culture” pour caractériser le travail en réseau, en coworking, en communauté etc.


Peux-tu d’abord définir les Écosystèmes Émergents ?

Olivier Buchotte : Quand l’idée a été lancée, je n’étais pas convaincu par le lexique : “écosystème” car il renvoie à des réalités biologiques. Je trouvais le terme utilisé par Volumes, celui de “communauté émergente”, plus adéquat. C’est cette appellation qui est privilégiée dans cet espace de coworking, quand on accueille un groupe de personnes qui cherchent à définir leur business plan, leur champs d’action, etc. Le terme “collectif” me paraissait aussi très intéressant mais il porte des symboliques marquées, notamment en politique. Quoi qu’il en soit, c’est la première option qui a été conservée pour nommer cette initiative qui vise à rapprocher les acteurs de l’Arc de l’innovation, en réfléchissant aux nouvelles façons de travailler et de dynamiser les quartiers populaires parisiens.

Peux-tu définir le terme “ontologie” ?

O.B. : Je ne suis pas philosophe, mais dans le lexique de cette discipline, il me semble que le terme “ontologie” désigne tout ce qui a trait à la question de l’étant. On pourrait imager cela à travers la question suivante : “quelles sont les conditions d’existence des entités présentes à l’intérieur d’un système de pensée ?”. En informatique, une ontologie est un modèle de données représentatif d’un ensemble de concepts dans un domaine défini. Disons pour faire court que l’ontologie permet d’identifier des unités constitutives du système auquel on va s’intéresser.

Pour comprendre les communautés, Philippe Descola propose d’abord le terme d’identification, peux-tu développer ?

O.B. : L’identification, c’est la première partie de l’analyse proposée par Philippe Descola. Il répartit les existants, d’abord d’un point de vue subjectif, selon leurs similitudes, d’une part pour leurs intériorités puis pour leurs physicalités, c’est à dire pour leurs spiritualités puis pour leurs matérialités. Partant de là, Philippe Descola définit quatre ontologies qui permettent d’appréhender les communautés. À noter qu’il s’agit de la première étape, et qu’il y a une préséance logique de l’identification sur les relations.

Source : https://developpementdurable.revues.org/2954

Descola propose ensuite une typologie des relations répartie en 6 modèles, quels sont-ils ?

O.B. : Une fois les existants définis, il conviendra de s’attarder sur les relations qui existent dans les collectifs dont ils font partie. Ces relations sont réparties en six grandes catégories, elles-mêmes réparties en deux groupes. Le premier groupe caractérise ce qui a trait à la circulation d’une valeur au sein d’un collectif ou entre des collectifs. On distingue ici trois types de relations : l’échange, dans lequel il y a une réciprocité des valeurs transmises, puis le don dans lequel il n’y a en théorie pas de contrepartie. Le troisième type de relation est celui de la prédation. Ici, l’échange de valeur est non-consenti et sans contrepartie, c’est ce que l’on appelle parfois “la loi du plus fort”. Le système économique dominant, le capitalisme, qu’il soit primitif ou tardif, peut s’apparenter à la prédation. Pour le besoin de l’analyse, on peut substituer au terme de “prédation” le terme de “concurrence”, qui implique une compétition plutôt qu’une lutte à mort.

Paul de Vos — Stag Hunt

O.B. : Le second groupe définit les relations entre acteurs qui impliquent une forme de hiérarchie. Là encore, Philippe Descola distingue trois modèles : la production caractérise ce qui relève de l’assemblage d’éléments, menant à la création d’un produit. Ici, le rapport de domination existe soit entre le producteur et ce qu’il va produire, soit au sein même du système de production. On se rapproche là des analyses de Marx, en particulier celles qui ont trait à l’analyse des rapports de production. Le second modèle est celui de la protection, que l’on retrouve par exemple dans les rapports entre parents et enfants ou entre maître et élève. On peut aussi rapprocher la protection du patronage religieux, de la vassalité, ou même de la notion de clientélisme, dans laquelle une personnalité riche redistribue une partie de sa fortune à des personnes qui lui sont subordonnées mais qu’elle protège dans le même temps. Enfin, le troisième modèle est la transmission, qui est pour Descola, “le pouvoir que les morts ont sur les vivants”. En pratique ce n’est pas toujours aussi sombre puisque cela caractérise aussi la transmission du savoir, l’héritage des biens matériels, tout ce qui relève de la généalogie etc.

Peux-tu développer à propos des dualismes entre nature et culture et entre physicalité et intériorité ?

O.B. : L’une des caractéristiques des sociétés occidentales modernes est que nous avons complètement séparé nature et culture tout comme nous avons séparé physicalité et intériorité. Ce côté hermétique structure notre vision du monde, mais ces dualismes sont réducteurs, ils sont devenus tellement évidents que nous sommes incapables de concevoir les choses différemment, mais en réalité il existe bien des alternatives à ces points de vue.

Quel est l’intérêt de cette démarche par rapport aux Écosystèmes Émergents ?

O.B. : Il y a parfois un certain anti-intellectualisme dans les milieux “modernistes”, car pour certains seule l’action compte. Je pense, pour ma part, qu’il est possible de lire ces textes dans un objectif d’application pratique. Le classement proposé par Descola est très efficace pour comprendre les interactions entre les acteurs du territoire. Évidemment, il ne faut pas non plus le considérer trop littéralement, mais c’est une piste de réflexion intéressante car dans le feu de l’action, nous n’avons pas toujours le temps d’analyser les choses en profondeur et il en découle parfois des typologies bancales. Nous gagnons toujours à réfléchir et il y a trois grands domaines que nous pouvons mettre à profit : la philosophie, la sociologie et l’histoire. Le fait de s’intéresser à ces disciplines n’est pas lié à une volonté de faire preuve d’érudition, elles permettent de dresser un tableau cohérent, qui représente au final un gain de temps dans nos pratiques professionnelles : la philosophie sert à définir l’ontologie, la sociologie et l’anthropologie servent plutôt à comprendre les relations entre les individus qui forment l’essence des collectifs. Enfin, l’histoire permet de repérer dans le temps des schémas récurrents qui pourraient nous aider à comprendre ce qui se passe dans le présent. Je pense donc qu’on ne perd jamais son temps à fréquenter de grands auteurs car on en tire toujours quelque chose d’exploitable au quotidien, il ne faut évidemment pas se perdre dans la classification, on ne peut pas épuiser le réel en classant les choses…


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