CaptainFact, la plateforme qui veut donner un second souffle à la nuance

Entretien avec Benjamin Piouffle, créateur de CaptainFact, une initiative citoyenne soutenue par OpenCollective Paris.

Pourrais-tu nous expliquer ce qu’est CaptainFact ?

Il est d’abord important de parler du contexte dans lequel le projet s’ancre. Vous avez sûrement déjà remarqué, sur Internet les fausses informations sont beaucoup plus partagées que les démentis. Il y a plusieurs raisons. L’une d’elle, c’est que les outils sociaux d’aujourd’hui — comme Facebook ou Twitter — sont articulés pour faciliter le partage d’émotions. Les contenus qui suscitent de l’engagement sont ceux qui provoquent de la révolte ou de la peine, par exemple. Cela a changé beaucoup de choses dans notre manière d’échanger sur Internet.

Sans juger si cela est négatif ou pas, si l’on veut avoir des espaces démocratiques sains nous devons réussir à créer des espaces dépassionnés.

Il s’agit d’espaces où l’on se recentre sur des choses très primaires (des faits ou des chiffres, par exemple). C’est a priori ce que fait Wikipédia, qui n’est pas forcément un espace pour exprimer ses opinions, mais plutôt un espace où l’on retranscrit des faits.

L’idée de CaptainFact est de travailler sur des contenus existants, en l’occurrence des vidéos, pour en extraire des citations et les faire vérifier par une large communauté. Souvent on nous range dans la catégorie “outil de lutte contre les fake news”, mais c’est un terme un peu galvaudé. Il serait plus juste de dire que l’on essaye de contextualiser l’information quand elle est donnée. Nous essayons de mettre les informations en perspective et de trancher quand les sources démontrent que des informations sont vraies ou fausses.

Concrètement, comment utilise-t-on CaptainFact ?

Les vidéos sont ajoutées sur la plateforme soit par des partenaires. La chaîne ThinkerView est la première source de vidéos aujourd’hui sur la plateforme. Les vidéos peuvent aussi être ajoutées par les utilisateur·rice·s : s’ils·elles ont assez de réputations, ils·elles peuvent ajouter des vidéos directement. Ils peuvent aussi discuter sur notre chat Discord et y suggérer des vidéos.

Une fois la vidéo ajoutée, les utilisateur·rice·s peuvent extraire des citations et les vérifier sur la plateforme. Nous avons des “guides”, qui nous indiquent si l’information est pertinente.

On vérifie des informations en ajoutant des sources qui confirment, réfutent ou contextualisent les faits ou des commentaires qui mettent les choses en perspective. Ici, les commentaires sont différents de ceux que l’on peut voir sur les réseaux sociaux. On ne peut pas seulement signifier “moi j’aime ça” ou “moi, je suis d’accord avec ça”. Ces commentaires passent à la trappe.

La réputation est un moyen d’empêcher que tout et n’importe quoi soit posté sur la plateforme. L’idée est que les utilisateurs, à travers un système de votes et de signalement, puissent faire gagner de la réputation à d’autres utilisateur·rice·s, ce qui leur permet d’avoir accès à des “privilèges” et moins de limites.

Lorsque l’on commence sur la plateforme, on peut poster un nombre limité de commentaires et de votes, dans le but d’éviter que des groupes des campagnes d’influence.

As-tu quelques chiffres pour nous donner une idée de l’envergure de CaptainFact ?

Nous avons dépassé la centième vidéo, il n’y pas très longtemps, avec le reportage d’Élise Lucet sur le glyphosate. Moment marquant pour nous, car la communauté zététique a vite saisi l’intérêt d’utiliser un outil comme le nôtre.

En terme de visites, nous comptons entre quarante mille et soixante mille visiteurs uniques par mois. Par contre, il est beaucoup plus difficile de créer de l’engagement, car beaucoup ne se sentent pas encore légitimes.

Nous sommes actuellement à trois mille utilisateurs actifs, ce qui reste relativement faible comparé au nombre de visites.

Wikipédia fait aussi de grosses campagnes pour que les internautes prennent en main l’outil. Ce n’est pas une problématique facile, mais nous avons aujourd’hui une nouvelle compétence : le design. C’est une vraie valeur ajoutée, car ce problème ne se résout pas seulement aux travers de techniques de développement.

Comment caractériserais-tu l’impact de CaptainFact ?

La raison qui m’a poussé à continuer ce projet sur le long-terme, c’est le nombre de retours positifs. Beaucoup de personnes voient une autre réponse aux problématiques de désinformation qui existent aujourd’hui sur Internet.

Peu de monde nie ces problématiques, par contre, il y en a beaucoup qui ne se retrouvent pas dans les solutions qui existent aujourd’hui… Car ce que l’on propose jusqu’à présent consiste :

  • passer par la loi (interdire les fakenews)
  • passer par l’intelligence artificielle
  • passer par les journalistes

Le travail des journalistes et des institutions de fact-checking est intéressant pour le contenu qu’ils produisent. Mais ils ne répondent pas à l’ensemble du problème car ils ne sont pas capables de le traiter à échelle.

Je mesure l’impact de CaptainFact par les messages positifs de personnes qui voient non seulement une réponse technologique, mais aussi politique.

Les citoyens peuvent aussi devenir les acteurs de la vérification d’information.

Quelle lecture fais-tu de l’impact d’Internet sur les médias ?

Internet a démocratisé l’accès à l’information en lecture et en écriture. En lecture, parce que l’accès à l’information aujourd’hui n’est plus du tout un problème. Si l’on cherche une information, on peut la trouver sur internet. Même s’il y a des médias payants, on trouve toujours un moyen.

En écriture, il est possible aujourd’hui, en créant un compte Twitter, d’avoir une visibilité que n’avait pas des médias il y a vingt ans. Il y a de parfait inconnus sur Twitter, puisqu’ils sont doués pour faire des petites phrases, qui ont un auditoire de plusieurs dizaines de milliers de personnes. Cette parole qui se libère a des tas d’effets positifs, mais aussi un côté sombre — les Fake News, la désinformation, la propagande, etc. Honnêtement, je suis incapable de dire si l’avenir sera positif ou négatif, mais il faut que l’on ouvre des brèches citoyennes sur ces questions. Aujourd’hui, la façon de traiter ces problématiques n’est pas très jolies. Par exemple, les journalistes que je suis sont contre la Loi contre les fakenews, car ils dénoncent la censure possible qui arriverait très vite.

Quelles sont les perspectives pour CaptainFact ?

Nous avons passé le cap de l’expérimentation sociale. La question qui se pose maintenant, c’est comment passer à échelle. Il nous manque quelques fonctionnalités importantes, comme un système de notifications par exemple, mais ça arrive !

Notre vrai souci est financier. Nous reçevons environ deux mille cinq cents euros par an de dons sur OpenCollective. Si on rapporte ça au nombre d’utilisateurs, cela fait à peu près 1 euro par utilisateur actif. D’autres questions se posent, telles que le système de réputation — est ce que cela marchera toujours si l’on a dix mille, cent mille ou un million d’utilisateurs ?

Notre objectif est de rester centré sur les sujets de société, sur les vidéos qui sont beaucoup partagées et méritent d’être critiquées, et de supporter d’autres plateformes telle que YouTube. Il y a clairement aussi l’objectif de s’attaquer à Facebook, puisque c’est le royaume des vidéos courtes, qui viennent par exemple de chez Konbini, Brut ou MinuteBuzz.

Malheureusement le format court est la mort de la nuance.

Notre mission, c’est donc de lui redonner une place.

--

--

--

Faciliter l’initiative citoyenne en proposant un outil de gestion transparent pour les bénévoles

Get the Medium app

A button that says 'Download on the App Store', and if clicked it will lead you to the iOS App store
A button that says 'Get it on, Google Play', and if clicked it will lead you to the Google Play store
Victor Cartier

Victor Cartier

Founder @ BundleHQ; MPP, Specialisation Tech @ SciencesPo

More from Medium

Why doesn’t it work? (aka Netflix isn’t working)

Michael Scott from the TV show “the Office” saying, “Why don’t you explain this to me like I’m five.”

STOP Collaborate & Listen:

NEVER SETTLE FOR THE SUBSTANDARD.

What does the Spring Statement mean for startups?