Des Lieux qui nous rassemblent

Si l’on ressent bien souvent un malaise quand il nous arrive de parcourir un centre commercial ou si l’on ne se sent pas à sa place dans un café branché, c’est que les espaces sociaux par leurs caractéristiques et leurs modalités d’occupation expriment un rapport aux choses et au monde. On nous a habitués à évoluer constamment dans des lieux configurés intégralement pour maximiser les transactions marchandes et contrôler les comportements. Mais au travers de certaines rues, dans les interstices de nos villes, nous avons découvert des personnes à la recherche de lieux. Des lieux à partir desquels ils pourraient se construire librement et collectivement, pour tenter une vie loin de l’éphémère, de la consommation et des rapports de domination. L’appropriation collective d’un espace physique est un enjeu en lui-même dans une société qui nous pousse toujours plus à agir de façon individualiste. Cette appropriation est également un moyen et une modalité employée dans la contestation de l’ordre existant. Tavernes, dortoirs d’esclaves, cercles littéraires, sociétés de secours mutuel, maisons du peuple, squats, centres sociaux… Ces lieux où peut s’épanouir une sociabilité libérée du capital et du contrôle ont toujours existé et ont, selon les époques, joué un rôle déterminant dans le développement de discours, d’actions collectives et de pratiques alternatives. Dans cette enquête, nous sommes allés à la rencontre de trois lieux portés par des jeunes des JOC. Ils nous ont raconté leur projet, les difficultés qu’ils rencontrent et leurs aspirations. Nous avons voulu aussi aller à la rencontre d’autres initiatives, comme le local autogéré du réseau Ades et la Maison des jeunes Chez Zelle qui pratique l’autogestion à Louvain-la-Neuve depuis 20 ans. Cela nous a apporté une vue plus longue avec les écueils qui vont avec. Durant ces rencontres, nous avons été surpris par la richesse des expériences menées et par les visions qui y sont déployées. Alors que le Gouvernement vient de voter une loi qui criminalise l’occupation de bâtiment vide, une chose reste certaine, nous avons besoin de lieu.


Interstice 1

Liège — Cafétériat Collective Kali

Depuis ce mois de mars 2017, une cafétéria collective située dans le centre à Liège a ouvert à l’initiative des JOC Liège, du collectif du Vendredi soir et de l’ASBL D’une Certaine Gaieté. La cafétéria Kali se veut avant tout une expérience dans la construction d’un espace commun — un lieu qui est organisé et structuré par une activité collective. L’espace est ouvert aux groupes et aux personnes qui veulent s’impliquer dans la gestion et l’occupation de l’espace. Sur leur site internet, nous pouvons lire qu’ils portent « l’ambition d’un lieu où l’on puisse s’informer et se former au contact des autres, dans le cadre de débats et d’ateliers de ré exion, d’un lieu où l’intelligence collective s’accroît et se donne les moyens d’imaginer et de créer de nouvelles réponses aux problèmes et aux insatisfactions auxquelles nous devons faire face ». Pour comprendre ce qui se joue vraiment, nous avons rencontré Antoine, Guillaume et Quentin, trois jeunes des JOC de Liège, très impliqués dans le projet.

Qu’est-ce que vous faites dans ce lieu ?

— Antoine : Plein de choses. On assiste à des réunions de gestion du lieu, à des discussions et des rencontres. J’ai aussi programmé des événements et pris des responsabilités comme quand on a construit un meuble de rangement à plusieurs pendant l’été.

Comment êtes-vous arrivés à vous investir dans ce lieu ?

— Guillaume : On est arrivé ici grâce au permanent des Joc Liège et on a trouvé qu’ici on pouvait avoir notre place et faire des choses. Il n’y a pas que des jeunes, mais tous partagent quelque chose en commun.Ce qui est important, c’est de pouvoir se rencontrer et essayer de créer une conscience collective. C’est se demander ce qu’on va faire ici pour la mettre en place et apprendre comment fonctionnent les autres. Pour moi, ce lieu est un tremplin. 
 — Antoine : Oui, c’est exactement ça que nous offre la cafèt’. Mettre en avant le potentiel présent à Liège, pouvoir faire converger les différentes formes de lutte, les partager et réfléchir à comment on peut faire des choses ensemble.
Mais Facebook ce n’est pas suffisant pour faire ça ?
 — Antoine : Le contact direct, c’est important. Tout seul on ne peut rien faire, nous devons être plusieurs. Un lieu où les idées et les luttes convergent, c’est une bonne manière de rencontrer des personnes. Ce lieu est un peu ma deuxième école.
 — Quentin : Pour moi, il faut prendre en considération deux choses. C’est bien beau de vouloir lutter, faire de la mobilisation et utiliser Facebook, mais on vit dans des conditions matérielles et la condition matérielle, c’est que tu dois te réunir. Si tu n’as pas un lieu qui fonctionne bien et qui est assez ouvert pour permettre à tout le monde de venir, tu ne peux pas créer de mouvement. Un lieu comme celui-ci permet à des personnes d’horizons différent de se réunir et d’ agir. L’autre point, c’est que dans les luttes, un rapport de forces se crée. Tu fais une action…super…une personne qui se balade là par hasard peut voir ton action. Son cerveau est occupé cinq minutes. Elle prend ensuite le bus pour rentrer chez elle et surfe sur Facebook. À ce moment-là, elle a déjà vu 200 publicités, puis elle regarde le JT. Dans notre action, on a utilisé que 5 minutes. Ce rapport de force dans l’occupation de l’espace mental des personnes est un moyen et une clé pour pouvoir gagner. Un lieu comme Kali permet d’utiliser son cerveau pour soi dans la rencontre avec l’autre. Un autre truc bien aussi ici, on n’est pas dans un squat et on ne va pas nous éjecter comme ça.

Qu’est-ce que concrètement ce lieu vous apporte ?

— Guillaume : Il nous apporte la capacité de se politiser sans se spécialiser comme dans une formation. On peut comprendre la complexité d’une société et la manière dont les gens entrent en relation. J’avais déjà vécu cette dimension à travers les mouvements de jeunesse. Mais pas vraiment dans un lieu permanent. 
 — Antoine : C’est une première expérience pour moi. Le fait d’être dans une forme plus communautaire, ça me semble une bonne base pour appréhender la manière dont on doit s’organiser. J’ai aussi assisté ici à des conférences. J’ai appris que chacun a des capacités différentes et que tout le monde est important.

Que permet un lieu comme celui-ci ?

— Guillaume : Mutualiser les idées, mais aussi les conditions matérielles. Perso, j’aimerais que ce lieu puisse aider les jeunes à accéder à d’autres moyens de vivre et de travailler que ce qui nous est proposé. Je ne veux pas vivre comme mes parents, je veux vivre autrement que dans un système hiérarchique et destructeur pour l’environnement et l’humanité. J’aimerais trouver du sens à ce que je fais. 
 — Antoine : C’est un lieu de repères. Par rapport aux jeunes de ma génération que je côtoie, il y a un potentiel chez eux, mais ils ne savent pas vers où aller. Ils ne trouvent pas le temps ni les informations qui leur permettraient de trouver un sens autre que de faire de l’argent. Ici au Kali, cette circulation est rendue possible.

Une autre manière de vivre. Comment peut-on développer ça ?

— Quentin : En dehors de chez toi, aujourd’hui l’ensemble des lieux est configuré pour contrôler les comportements et optimiser la vente de marchandise. On te contrôle et on te vend quelque chose. Est-ce naturel de vivre comme ça ? Ici tu peux faire autrement. Nous vivons dans un dispositif oppressif. Comment aller contre ? Il faut profaner ce que ces dispositifs sacralisent. Profaner c’est une manière de se dire que l’on doit se réapproprier nos lieux de vies


INTERSTICE 2

MONS < LOCAL AUTOGÉRÉ DU BORINAGE

Situé dans une vieille cave voûtée dans le centre de Mons, le LAB (Local Autogéré du Borinage) a ouvert en mars 2017 à l’initiative d’un groupe de jeunes du Borinage pour leur permettre de se rencontrer et de s’organiser dans la lutte. Nous avons interviewé Martin, le permanent des JOC Mons.

Peux-tu nous expliquer ce projet de lieux ?

— Tout est dans le nom : le LAB est un local autogéré dans le Borinage. L’idée c’est que nous sommes un espace de rencontre, d’organisation et de convivialité, où tout le monde vient avec ce qu’il est et ce qu’il a pour s’organiser ensemble. Nous voulons construire un lieu qui correspond à nos valeurs : un espace sans oppression, autogéré où les produits proposés sont issus du commerce équitable et de producteurs locaux. Nous voulons que nos activités soient accessibles au plus grand nombre, c’est pourquoi il n’y a jamais d’entrée payante au LAB !

Pourquoi avoir lancé une telle initiative ?

— Il y a deux constats. Le premier est lié au besoin de se réunir pour s’organiser. Avant, on faisait nos réunions dans un café où les consommations nous coûtaient cher et le profit allait au cafetier. On s’est dit pourquoi pas avoir notre propre endroit de réunion où les consommations seraient moins chères et où le profit irait directement dans notre caisse pour financer la lutte et nos activités. Faire de l’autofinancement, avoir un lieu à nous est très important. Le deuxième constat est lié au manque d’endroit culturel et associatif pour les jeunes dans le Borinage. Un lieu où les jeunes sont partie prenante du projet, où ils ne sont pas de simples consommateurs et où ce sont eux qui créent les activités.

Ces derniers mois, tous les lieux culturels alternatifs ont dû mettre la clé sous le paillasson. Mons, pourtant capitale de la culture européenne en 2015, devient un désert culturel. Il fallait agir pour proposer aux jeunes du Borinage un lieu culturel.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées lors de la création du LAB ?

— Nous avons dès le départ bénéficié de la confiance et du soutien du MOC Hainaut-Centre à qui appartient le local et avec qui nous avons de très bonnes relations. Cela a grandement facilité nos démarches. Pratiquer l’autogestion, gérer la programmation, l’approvisionnement en consommables, la promotion des activités, la gestion financière a été un véritable apprentissage collectif pour nous. La succession des activités, entre une et deux par semaines, nous met parfois sous pression mais c’est la force du collectif de pouvoir y faire face !

Qu’est-ce qu’on organise au LAB ?

— Nous essayons de proposer un programme diversifié. Nous organisons des concerts en essayant de mêler artistes locaux et internationaux. Nous mettons également en place des tables de discussion, avec ou sans intervenants extérieurs, pour nous former sur des sujets politiques comme le féminisme, la répression policière… Nous organisons également régulièrement des projections de film qu’ils soient militants ou non, des réunions d’organisation…

Avez-vous déjà remarqué des changements depuis l’ouverture ?

— On a commencé nos activités en mars 2017. Inévitablement au début c’était un peu un entre-soi. De plus en plus, avec le temps, les gens qui participent aux activités s’intéressent à la vie du lieu. C’est vraiment un objectif important pour nous. Donc on joue sur la cohésion du groupe et l’inclusivité. Le fait d’avoir ouvert un local crée énormément d’émulation, les jeunes viennent avec leur propre projet et doivent s’accorder avec les autres pour le mettre en œuvre : c’est une dynamique très positive. Notre prochain objectif est de créer une bibliothèque dans le local.


Interstice 3
Ixelles & nous

La crise du logement pour les populations les plus défavorisées est un fléau à Bruxelles. Magali, la permanente des JOC Bruxelles travaille sur un projet d’habitats collectifs depuis plus d’un an avec d’autres militant·e·s. Le nom du projet s’appelle « Ixelles et nous ». Ce mois de septembre, elle·ils viennent de signer le bail avec la société de logement Binhôme. Concrètement, elle·ils ont obtenu de pouvoir vivre dans des logements sociaux qui ne sont plus aux normes du code du logement bruxellois. Ces appartements sont vides, mais habitables. Ce sont des endroits où les gens peuvent vivre, mais pas que. Le projet comporte une part de réflexion et d’expérimentation sur comment habiter et vivre autrement ensemble, sur comment retrouver avec le voisinage des formes de solidarités qui ont tendance à disparaître dans une société centrée sur la performance individuelle.

Peux-tu nous expliquer ton projet ?

— Avec d’autres jeunes et des sans-papiers qui étaient sans logement, on a formé un groupe dans le quartier Boondael à Ixelles pour lancer un projet d’habitat collectif. On s’est constitué en ASBL, on a cherché des soutiens et écrit notre projet : des habitations solidaires basées sur un groupe qui s’entraide et qui produit des activités diverses en fonction des gens qui composent le groupe et ouvert sur le quartier. On a présenté notre projet autour de nous et on a appris que la société de logement social Binhôme était intéressée par ce genre de projet. La FEBUL (Fédération bruxelloise des Unions de Locataires), qui a dans ses compétences d’aider à la mise en place d’occupation précaire, nous a conseillé. Elle a pris les premiers contacts avec les autorités communales. On a essayé de signer un bail d’occupation au nom de l’ASBL qui s’appelle Soci@logis. Les négociations ont duré des mois. C’était difficile, ils ont demandé des garanties financières que l’ASBL n’avait pas. Notre intention était de constituer un fonds de garantie qui allait être alimenté par des dons, de l’autofinancement et une cotisation des membres chaque mois. Mais ça ne suffisait pas. Pour que le projet puisse voir le jour, la JOC nationale a signé. On est occupé à monter ce projet depuis plus d’un an. L’attente en a découragé quelques-uns et ils ont quitté le groupe de départ.

Où se trouve le projet ?

— Il est situé dans un grand parc de logement social. Ce sont des petits immeubles dans lesquels il y a des appartements. Nous avons négocié sept appartements repartis sur trois immeubles attenants. Six appartements serviront de logement et un appartement, au rez-de-chaussée, servira de lieu commun pour faire vivre le collectif, qu’ils puissent se réunir et organiser des activités.

Quels genres d’activités ?

— Des réunions, de l’organisation pour récupérer de la nourriture et faire un repas à prix libre ouvert pour le quartier, des cinés-débats… On va voir aussi ce que chaque membre du groupe aimerait faire et à envie de partager dans ce lieu commun. 
Est-ce que tu penses que ce parcours de combattant face à l’administration est fait pour décourager ce genre d’initiative ? 
 — Si tu tiens à ton projet et que tu veux le faire avancer, tu dois t’accrocher et ne pas cesser d’aller voir tes interlocuteurs, insister et être patient. Il y a beaucoup de logements sociaux vides qui ne vont pas être habités avant des années. Il faut trouver le budget, les entreprises… Il y a une demande énorme de logement. Là il y a une brèche, c’est dommage que ce soit si compliqué et si sélectif.


Interstice 4
Saint-Josse < L’ADES’IF

L’ADES’if c’est à la fois le lieu physique du réseau ADES ( Alternatives démocratiques, écologiques et sociales ) et un projet de local autogéré ouvert sur le quartier. Le réseau existe depuis 5 ans quand une bande d’amis engagés dans la représentation étudiante et les kots à projet se sont demandés que faire pour garder l’émulation qui s’était créée entre eux. On a rencontré Édith pour qu’elle nous en dise un peu plus sur ce projet de lieu autogéré dans le quartier populaire de Saint-Josse.

Pouvez-vous nous expliquer la genèse de ce lieu ?

— Pendant plusieurs années, on a tâtonné. Des locaux pour se réunir on en avait, mais on avait besoin d’un endroit pour construire du commun. On a donc commencé à chercher un local, ça nous manquait vraiment. On avait envie d’avoir un endroit où se retrouver, mais aussi un lieu où construire des alternatives locales qui mettent en place d’autres manières de fonctionner. On a vécu le mouvement des places espagnoles, la Puerta del sol, cela nous a inspiré. On a eu la chance de trouver un endroit assez grand et on a souscrit un contrat d’occupation avec le propriétaire. Je pense que l’on n’aurait pas occupé le lieu si on n’avait pas eu la garantie de pouvoir y rester au moins 3 ans. On y organise un atelier vélo, un repair café, un atelier couture et sérigraphique. Il y a aussi des tables de conversation en français et parfois aussi des concerts. Les salles sont disponibles pour tous ceux qui en ont besoin.

Comment fonctionnez-vous pour gérer le lieu ?

— Pour faire fonctionner le lieu, l’autogestion s’est imposée. On est parti d’un noyau d’amis et cela n’avait aucun sens de créer des hiérarchies entre nous. Vu que l’on n’est jamais rentré dans un cadre de subside, on n’a jamais eu non plus l’obligation légale. On a créé une ASBL parce que c’est pratique, mais elle ne nous sert pas vraiment. Il y a une grande confiance entre nous et beaucoup d’organique dans nos processus de décision.

Et ça marche aussi simplement ?

— Une des particularités du lieu, c’est qu’il y a une coloc. Les personnes qui habitent ici ont de fait une position plus centrale et elles ont plus de pouvoir parce qu’elles sont fort impliquées dans la gestion du lieu, mais la confiance est grande. Il n’y a pas vraiment de demande de contrôle. C’est à la fois une force et une faiblesse. C’est une force que le projet puisse fonctionner sans bureaucratie, sans frustration ni tension et une faiblesse parce qu’il peut y avoir des mois sans réunion. Tout roule, mais ça marche aussi parce que certains font concierges « informels ». Il n’y a pas une gestion collective de tout et cela peut créer du pouvoir informel. Ce n’est pas facile de faire en sorte que tout le monde s’approprie l’endroit et se sente responsable du lieu. C’est un gros défi.

L’organique ça marche bien avec une communauté soudée, mais avec les personnes du quartier comme ça marche ?

— On a eu l’envie d’ouvrir plus le local sur la vie de quartier mais on s’est rendu compte qu’il fallait mieux faire connaître le projet. Dans le réseau ADES, il y a plusieurs dimensions et on sait que certains outils ne sont pas les bons pour aller vers le quartiers. Par exemple, tout ce qui est désobéissance civile. Ce sont plus les ateliers qui nous permettent de faire des rencontres. Durant les ateliers vélo, on rencontre deux types de public : les jeunes d’Ades et les familles du quartier. Il y a une dizaine de réparateurs vélo qui aident les personnes et c’est à prix libre. C’est par l’atelier que j’ai rencontré quelques gamins du quartier. On s’est toujours dit que ce serait chouette de faire plus, mais on manque encore un peu d’énergie et de moyen. Mais ça va arriver. On a eu beaucoup de vols de vélos à un moment. On s’est rendu compte que c’est une démarche qui prend du temps et de l’énergie.

Si c’était à refaire ?

— La création du lieu a tout changé dans la vie d’ADES. On avait du mal à s’agripper au concret. Et c’est le concret qui permet que d’autres personnes accrochent et une plus grande participation. On espère que le projet va continuer longtemps. Chaque nouveau lieu qui ouvre fait du bien, c’est un espace en plus pour créer du lien et militer.


Interstice 5
LLN < Chez zelle

Pour cette dernière halte, nous nous sommes rendus à Louvain-la-Neuve. Comme son nom l’indique, la ville est récente. Elle est le résultat de tendances urbanistiques qui régnaient il y a 50 ans, c’était le projet d’une ville qui se voulait harmonieuse. Depuis lors, nous avons compris que harmonie signifie essentiellement consommation. Malgré tout, aujourd’hui encore la ville dénote. Elle est en grande partie habitée par des étudiant-e-s et occupée par la vie de l’Université Catholique de Louvain. Dans le centre, juste à coté d’un commissariat de police, une Maison des Jeunes à l’allure et au nom inhabituel, interpelle. Nous sommes Chez Zelle, la MJ de Louvain-la-Neuve. Vinciane et Dylan nous attendent pour nous expliquer l’histoire et le fonctionnement surprenant de cette MJ depuis 20 ans en autogestion.

— Vinciane : La maison des jeunes existe depuis 25 ans et elle est en autogestion depuis 20 ans. La question de l’autogestion s’est posée assez rapidement. Un des premiers coordinateurs avait cette sensibilité sur l’autogestion via la culture des squats et il a proposé ce mode de fonctionnement. Une assemblée mensuelle où tous les jeunes sont invités, décide de ce qui se passe ici, autant des orientations philosophiques de la maison que de la programmation. L’objectif pour nous est que les jeunes puissent programmer eux-mêmes et que les animateurs viennent plutôt en soutien. 
 — Dylan : Au début de l’histoire de la MJ, il y avait un Conseil d’Administration assez classique dans son fonctionnement. Il avait un droit de regard sur le projet pédagogique et il demandait des comptes. Puis, il y a eu un moment important. Une assemblée a décidé que le CA n’avait plus cette place-là et que c’était l’assemblée mensuelle qui était souveraine par rapport à toutes les décisions concernant la maison des jeunes. 
 — Vinciane : Du coup, le CA qui était composé par des personnes issues de l’associatif local ici à Louvain-la-Neuve a été remplacé par des jeunes. Par contre, je tiens à préciser qu’il y a environ trois ans, une partie de l’équipe d’animation a demandé à ce que le CA reprenne une fonction d’employeur. L’équipe a grandi. On trouvait ça plus sain par rapport à notre fonction. L’assemblée est par contre toujours souveraine en ce qui concerne les décisions concernant la MJ.

Vous avez tenté l’autogestion, mais vous pensez maintenant que l’idéal est difficile à atteindre ?

— Vinciane : Il y a une ASBL, on a beau le nier, mais elle existe. Je ne peux pas être à l’aise si moi-même je signe mon propre engagement. Le CA qui a un regard sur ce qui se passe, ça me paraît plus horizontal. C’est un lieu de pouvoir certes, mais leur rôle est d’être bienveillant et d’avoir un regard critique sur le projet, pas de décider ce qui se fait ou pas. 
 — Dylan : Je pense qu’il est important de ne pas tout confondre. Sinon, on est démagogue. Ici, je suis employé et j’ai une fonction. C’est difficile de casser cette frontière-là. C’est le rapport travail/institution subventionné qui veut ça. Par exemple, on est allé à Hambourg pour se joindre aux manifestations contre le G20 avec des jeunes. On est allé faire de la sérigraphie mobile. Mon collègue et moi, qui sommes des animateurs, on était plus à l’aise de dire à ce moment là qu’on n’était pas payé et qu’on ne comptait pas nos heures. On a le soutien de la MJ qui prête une camionnette pour qu’on parte avec les jeunes. On accompagne, mais on y va comme bénévole, on ne veut pas être payé pour aller manifester à Hambourg. Moi, j’étais plus à l’aise comme ça.

On arrive, c’est une ville étudiante. Tu rentres par les parkings du centre commercial, on dirait qu’il n’y a pas vraiment d’habitants ici. Il y a que des jeunes qui ne sont pas étudiants à l’UCL ici ?

— Dylan : Il y en a plein oui… À l’heure actuelle, il y a autant d’habitants que d’étudiants. Ce n’était pas le cas il y a 20 ans. Mais justement, il y avait besoin d’une maison de jeunes parce que tu étais noyé dans la vie étudiante. Il n’y avait rien d’autre que les guindailles. L’associatif local a voulu autre chose pour les jeunes d’ici. C’est sans doute aussi pour ça que cette MJ a une histoire différente. Sans doute qu’ailleurs, dans un milieu plus rural, c’est sympa de se retrouver entre jeunes autour d’un verre, mais à Louvain-la-Neuve c’est ce qui se fait de plus banal. On devait offrir une alternative à la consommation. Donc le projet de la MJ, c’est centré là-dessus.
 — Vinciane : La population qui fréquente ce lieu est très étrange. Nous avons des jeunes étudiants, mais aussi d’autres milieux. Il y a des jeunes des villages autour, des habitants qui viennent de familles plutôt aisées et aussi une population qui vit dans les maisons sociales. Il y a un lien important avec le quartier de la baraque. La baraque, c’est 160 personnes qui vivent en autogestion sur des terrains occupés depuis 40 ans. Cela implique des choses énormes. Ce quartier est né en même temps que le développement de la ville. Comme les terrains étaient vides, les habitants qui débarquaient ont eu la possibilité de faire des potagers collectifs, c’était un grand terrain d’aventure. LLN était une ville nouvelle et tout était possible. Maintenant les choses se recadrent dans un sens très commercial. Depuis 15 ans et les utopies du début, la ville piétonne où tout le monde est solidaire, les choses se sont plus centrées sur la consommation. En ce qui concerne la MJ, il y a un moment important. Cela fait quatre ans que les bâtiments sont ici. L’ancien bâtiment a été démoli et il y a une vacance de 7 ans jusqu’à la nouvelle situation. Pendant cette période, il y eut de nombreuses occupations de la part des jeunes qui ont un réel besoin de lieu. Cet espace a été négocié et obtenu grâce aux jeunes du coin qui ont squatté les locaux de l’UCL pour ouvrir un lieu de culture alternative.

Qu’est ce que l’autogestion produit, par où ça déborde ?

— Dylan : L’assemblée de la MJ est multiple. On vit l’autogestion plus dans le fonctionnement que dans une position politique engagée. Mais cela dépend des périodes. Quand le projet était plus fragile, tout le monde était là. Maintenant ça roule, c’est très confortable. Le lieu est magnifique et donc l’autogestion est moins liée à une lutte. C’est plus pantouflard. Deux week-ends par an, on part tous en réflexion. C’est une manière de transmettre un savoir autour de l’autogestion et de faire un pas de côté. On y prend le temps d’affronter les problèmes.

Comment ça se passe avec les jeunes qui débarquent ?

— Vinciane : Dans ce nouveau bâtiment, qui est très grand, la plupart des jeunes qui débarquent ne savent pas ce que c’est l’autogestion. Ils ne comprennent pas les enjeux liés à ce mode d’organisation et il faut leur expliquer comment ça fonctionne s’ils veulent faire un projet.
 — Dylan : Pour les plus jeunes, quand on leur dit que l’on peut tout faire et tout faire ensemble, ça leur donne le vertige. L’autogestion, ça reste une démarche pointue. Mais ça peut passer aussi par certaines activités. L’atelier d’autodéfense ce n’est pas de l’autogestion au sens premier, mais c’est une réappropriation de sa propre sécurité. Là-dessus vous avez un consensus. Tous les parents veulent que leurs jeunes filles sachent se défendre en cas d’agression dans la rue. C’est un premier pas.

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