Enquête à Charleroi. La ville pour qui ?

Ce vendredi 25 novembre, nous sommes à l’Eden, le Centre culturel de Charleroi, pour écouter les comptes-rendus des États généraux de la jeunesse organisés par l’Échevinat de la ville. Les jeunes présents prennent tour à tour la parole et exposent les propositions sur lesquelles ils ont travaillé toute la journée à des tables thématiques. Les idées sont riches de sens et les attentes importantes. Si ces propositions aboutissent concrètement, la ville de Charleroi en serait transfigurée. Il faut dire que l’échevinat de la jeunesse n’a pas peur des mots, le sous-titre à ces journées de réflexion est : « Comment construire le futur des jeunes ? ». Pour les jeunes qui sont là, les enjeux sont grands. Le futur, ils craignent surtout qu’il ressemble au quotidien qui les entoure : chômage, travail précaire et mal logement. En coulisses, certains nous disent qu’ils ont plein d’espoir de voir ce processus aboutir à quelque chose, mais ils ont des craintes. La crainte d’être encore une fois trahis, mis de côté. Nous comprenons. Cela fait plus d’un mois que l’équipe de l’organise-toi vient rencontrer les jeunes des JOC de Charleroi pour discuter du futur de cette ville à laquelle ils sont attachés malgré parfois la galère du quotidien.

La presse et le monde politique sont unanimes : il fallait faire quelque chose pour Charleroi ; relancer une dynamique et sortir des années sombres dévastées par le fléau des scandales politico-financiers. C’est maintenant chose faite. La ville-basse est un chantier depuis quatre ans et les projets immobiliers fleurissent aux quatre coins du centre-ville ; « Charleroi est à l’aube d’une ère nouvelle, malgré tout » titre le quotidien Le Soir dans son dossier du 2 septembre 2016. « Malgré tout » parce que Caterpillar, un des derniers fleurons industriels de la ville vient de décider la fermeture de son site de Gosselies. « Malgré tout », aussi parce que les traces laissées par la décadence d’un passé industriel glorieux structurent encore le paysage de la ville et la conscience de ses habitants. L’annonce de la fermeture de Caterpillar est, pour les carolos, un rappel brutal que cette chute est sans fond.

Pour relancer une dynamique urbaine et redonner une identité forte à Charleroi, la reconversion et la culture sont devenues des éléments fondamentaux de la politique de la ville. Paul Magnette a nommé un Bouwmeester, Giorgio Maillis, un maître-architecte du cru, qui a travaillé dans des bureaux internationaux à Athènes et Londres. Sa mission est de développer un schéma directeur et d’étalonner l’ensemble des projets urbains qui vont modifier le visage de Charleroi. Ce changement s’incarne d’abord dans la communication et la création d’événements : doter la commune d’un nouveau logo et d’un calendrier festif pour faire revivre le cœur de la Ville et y attirer de nouveau des gens qui n’étaient plus venus depuis longtemps. Dans son interview au Soir, Magnette explique : « Je ne crois pas beaucoup au mythe “attirer de nouveaux habitants”. Il y a très peu de villes qui attirent de nouveaux habitants. Il faut arrêter d’en perdre. (…) Ce qu’il faut ici, c’est que les gens s’enracinent. Dans toutes les familles de classe moyenne, la moitié des enfants s’en vont. Il faut qu’ils restent. Et si c’est le cas, dans une génération, la ville aura complètement changé. »

Alors que les maquettes et les brochures de présentation promettent pour bientôt monts et merveilles, nous avons voulu voir par nous-mêmes ce qu’il s’y passe vraiment, tenter de démêler le vrai de la rumeur, la réalité de l’apparence. Nous vous proposons trois rencontres qui sont autant d’éclairages sur la ville et sa mutation.

01. Dans la ville en chantier

Nous sommes l’après-midi d’un samedi de début novembre autour d’une table avec des jeunes carolos. Nous discutons sur la situation de la Ville. Ils ont entre 19 et 25 ans. Ils s’appellent Marie, Solène, Johan, Alex, Kerry et Camille. Cette dernière habite le centre-ville, les autres sont de la périphérie, Gilly, Marchienne-au-Pont et Marcinelle. Ils viennent dans le centre pour acheter, travailler, sortir, étudier et socialiser

En venant, on a vu des affiches défraîchies « Charleroi, Wake Up ». C’est quoi ça ?

– Marie : Ce sont des apéros urbains organisés durant l’été pour faire découvrir des endroits du centre-ville aux jeunes.
– Solène : Les boissons sont chères, on fouille ton sac avant d’entrer, j’ai même une copine à qui on a jeté sa bouteille d’eau.
– Camille : Ils te font croire que c’est nous, les carolos, qui récupérons quelque chose, un endroit. Mais au final, ils font un business pas possible sur ça. Ce sont les enfants de la bourgeoisie carolo qui profitent du business.
– Alex : Moi, je n’ai jamais mis les pieds là. Les jeunes qui vont dans ces soirées sont des jeunes favorisés. Il suffit de regarder les retours de ces soirées sur Facebook.
– Johan : C’est un peu comme « Quartiers d’été » dans le parc Reine Astrid, ce sont les mêmes que la « Wake Up ». Ils réinvestissent la ville, mais c’est un endroit discriminatoire. Pour aller là, il faut déjà un budget. Alors que c’est un parc public, ils ne laissent pas venir les gens avec leur boisson. Au final, on privatise un lieu qui était public.
– Camille : Oui, c’est quand même un parc au final ! Et puis nous, on n’est au courant de rien. On n’est pas impliqué ni consulté. Il n’y a pas quelque chose qui est pensée avec nous. Ou alors, on n’est pas dans les bons réseaux.

Il y a beaucoup de nouvelles initiatives à Charleroi, pourquoi selon vous ?

– Marie : Pour redorer le blason de Charleroi qui a une image de ville violente. Ils veulent prouver que les jeunes font des initiatives positives, mais aussi pour montrer que c’est sécurisé, qu’on peut aller en famille, qu’on peut rester jusqu’à 23 heures et qu’il y a moyen de faire quelque chose de bien à Charleroi. En ce sens, c’est positif.
– Johan : Moi je pense que c’est quand même fort soutenu par des politiques parce qu’il y a une proximité entre le public qui va à ces « Wake Up », « Quartier d’été », et les gens qui donnent les autorisations. Il y a du favoritisme pour cette jeunesse dorée. Si par exemple nous avec les JOC, on voulait le parc pour faire un événement « Stop Répression », on n’aurait pas les autorisations.
– Alex : Je trouve que c’est une belle ville et c’est dommage qu’on l’oriente vers des objectifs lucratifs. On dirait qu’ils veulent exclure ceux qui gênent. Je suis désolé, mais ce que j’observe depuis qu’ils ont ce projet de centre commercial Rive Gauche — je le vois à Marcinelle d’où je viens et à Gilly où j’habite maintenant — dans les parcs, sur les places, des bancs et des infrastructures sont cassés et rien n’est réparé. Tout l’argent est investi dans le centre.
– Solène : Gilly va devenir le nouveau Charleroi. Il y a un passage des populations du centre de Charleroi vers Gilly, Marcinelle…
–Johan : Le plus gros investissement qu’ils ont fait, c’est la tour de police. On la voit de partout. Cela fait un peu : « où que vous soyez, on vous observe ». D’ailleurs, le seul investissement dans les parcs à Marcinelle, c’est qu’on a taillé les arbres pour que l’on puisse voir la tour et qu’à leur tour ils puissent nous observer.

On part faire un tour dans le quartier de la ville-basse. On démarre du boulevard Tirou pour arriver rue de Marcinelle. Au bout de la rue, on aperçoit le chantier du grand projet de centre commercial Rive Gauche. Depuis le chantier, les rues du quartier sont quasi-désertes, cela fait une drôle d’impression alors que nous sommes un samedi après-midi. On se retrouve rapidement à hauteur du Vecteur, un lieu de concert et d’expos à Charleroi. On fait connaissance avec un des animateurs du lieu. On en profite pour lui poser quelques questions.

Que penses-tu de ce chantier immense ?

– Romain : Je ne sais pas ce que ça va donner. Ça va créer certainement de l’emploi, mais ça va sans doute desservir les commerces qui sont là depuis des décennies. Du public, cela va en drainer. Après, est-ce que ça va être positif pour le bien-être des gens qui habitent dans le centre-ville ? Je sais pas.

Qui habite encore le centre-ville ?

– Romain : Ben y a pas grand monde en fait. Sinon moi je connais surtout la ville-basse. Les habitants sont plutôt défavorisés. Mais nous on essaye d’être acteurs dans le quartier. On fait des trucs avec eux, ils viennent aux vernissages, il y a une très bonne ambiance et une solidarité. Ici, la plupart des gens sont locataires. Maintenant je trouve que c’est bien de faire de cette rue un axe culturel. Mais il faut le faire avec les gens. Avoir un centre-ville, c’est intéressant, c’est beaucoup de sollicitations, tu as tout à portée de main.

Dans la rue de Marcinelle, on observe que le logo de la Ville de Charleroi est fort présent. Il revient partout.

– Romain : C’est très intelligent, le Bouwmeester veut créer une homogénéité graphique, parce que dans certaines rues, tu as l’impression d’être à Las Vegas, tu as des enseignes partout, enfin ça ne va pas, ça fait mal aux yeux. Eux, ils reprennent la main là-dessus. Ce n’est pas plus mal, parce qu’il y eut un laisser-aller. Je ne connais pas tous les plans urbanistiques, mais la culture est clairement une priorité à Charleroi et c’est intéressant.

Romain nous invite à emprunter l’escalier qui donne sur la bibliothèque du Vecteur. Une fois devant les étagères, un livre ressort et nous interpelle : “Communs” de Pierre Dardot et Christian Laval. Les auteurs y opposent la revendication des communs aux nouvelles formes d’appropriation privée et étatique. Et si c’était justement ça qui se jouait dans la ville-basse ? Autre surprise, la collection quasi complète des éditions La Fabrique traîne sur les étagères : à nos amis du Comité Invisible, La domination policière de Mathieu Rigouste… Nous jetons un œil dans la pièce du fond. Des enfants assis sur des coussins assistent attentivement à la lecture d’un livre. En sortant, nous lançons à Romain : « Bon choix dans les livres ! »

On emprunte ensuite la rue Charles Dupret pour rejoindre les quais. En voyant un bâtiment à vendre et vide de tout habitant, Alex dira : « Je me souviens d’être allé chez une veille dame. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue d’ailleurs. Ça fait bizarre tous ces changements ». Ces lieux, auparavant habités, produisent des attaches qui ont été balayées par les travaux. Rue du Brabant, nous passons devant un bâtiment en rénovation où ouvrira prochainement « une microbrasserie, une fabrique de limonade fermentée, un restaurant de 40 places, un espace pour des concerts et de la torréfaction » nommée « La manufacture urbaine », juste à côté de la Deutsche Bank..

Arrivés sur les quais, les Carolos qui nous accompagnent sont d’accord pour dire que la rénovation des quais en promenade, comme sur la digue d’Ostende, est une réussite. « On peut faire une balade et s’asseoir correctement, un vrai espace public sans vision commerciale préalable ». Même si ça sent la rénovation pour préparer le projet Rive Gauche qui jouxte les quais et qu’une série de petits investissements tout autour du mega-projet sont déjà bien visibles. Il y en a pour tous les portefeuilles. Et puis on tombe sur Quai 10, un nouvel espace culturel au cœur de la ville-basse, construit avec des fonds publics, dédié à l’image. Un archipel faisant la part belle au cinéma, aux jeux vidéo et aux arts numériques.

On quitte le quai en tournant à droite, on se faufile entre des bâtiments administratifs. On aboutit à un carrefour entre plusieurs rues. On emprunte la rue de Marchienne. Soléne s’exclame : « Ici, c’était le quartier des putes. Il y avait aussi “le Collisseum” une salle de concert maintenant fermée. C’est triste, on est venu voir plein de concerts chouettes dans cette salle et puis la salle était très belle. Pourquoi devoir tout casser pour reconstruire, au final, des infrastructures culturelles ? » Alex, nous parle alors de Louis Strike un rappeur qui a fait le Buzz sur Youtube avec « Qu’est-ce qu’ils ont fait de ma ville ? ». Sur son smartphone, Alex nous montre le clip où Louis Strike exprime son ras-le-bol des travaux et passe en revue tout ce qui a été détruit et fermé.

Cela pose problème à beaucoup de gens ce projet Rive Gauche ?

– Solène : Il y a beaucoup d’adhésions pour le projet de Rive Gauche. Je vois bien avec les gens de ma classe, ils sont contents parce que maintenant « ça claque ».
Mais là il n’y a personne dans la ville-basse et on est samedi après-midi. À part des ouvriers qui sortent et qui entrent dans les chantiers, c’est vide. Où sont les gens de Charleroi ?
– Camille : À Ville 2, un centre commercial plus haut dans la ville. On se demande d’ailleurs pourquoi ouvrir un centre commercial dans le centre alors qu’il y a Ville 2 et déjà bien d’autres dans la périphérie. Mais bon, il y aura un Primark, ici à Rive Gauche.
– Marie : Nous, on s’est aperçu qu’il y avait un problème, le jour où des ouvriers égyptiens qui travaillaient sur le chantier sont montés sur une grue parce qu’ils n’étaient pas payés. C’était impressionnant. Tout le monde était secoué comme si la réalité était de retour.

Comment vous voyez votre futur à Charleroi ?

– Solène : Il manque un lieu où ce n’est pas cher, où tout le monde vient et que ce soit « open ». Un peu comme c’était le Rockerill avant que cela devienne investi par les bourges.
– Marie : Les ouvriers n’ont jamais habité la ville-basse. Cela a toujours été la classe moyenne. Pour la culture, c’est trop cher pour nous, y a pas de l’alternatif à Charleroi. Il y en a plus. Ils ont sponsorisé les lieux qui étaient alternatifs et c’est devenu plus cher.
– Camille : J’aime Charleroi centre, mais je ne sais pas qui va fréquenter encore le centre. Moi, je pars, je vais vivre à Gilly. Charleroi centre est devenue trop cher pour moi. 
– Johan : On fait des études à Charleroi, on veut y rester et si on n’ y arrive pas, on fera tout péter. On a des projets, on veut pouvoir les réaliser.

02. En périphérie, la boucle noire.

On revient à Charleroi, quelques jours plus tard, pour rencontrer, Micheline Dufert et Francis Pourcel. On a été interpellé par leur blog sur les terrils et surtout par le tracé de 20 km autour de Charleroi, c’est la « Boucle noire » qu’ils ont créée bénévolement par amour de la ville et de son environnement. Cette boucle c’est aussi l’occasion pour nous de voir ce qu’il se trame en périphérie de la ville. Avant de les rejoindre, on fait une partie du parcours et démarrons du halage du canal à Marchienne-au-Pont. On traverse un paysage marqué par les vestiges de l’industrie minière et sidérurgique. On se dirige vers Dampremy, direction le Terril des Piges. Une fois au-dessus, une vue imprenable sur Charleroi et sa périphérie industrielle nous est offerte. Ici aussi, la nouvelle tour de police domine la ville. On poursuit le GR jusqu’au Cercle Saint Joseph de Dampremy où nous attendent les concepteurs de ce chemin insolite. Voici les temps forts de la rencontre autour du sens de leur démarche.

Pourquoi avez-vous réalisé ce projet de « boucle noire » ?

– Francis : Il n’y avait rien qui orientait vers la découverte des terrils, des panoramas que ceux-ci offraient. On s’est dit, créons un chemin de randonnée qui permet de relier les terrils qu’on connaît. C’est parti de là. Quand on vit à Charleroi, les terrils, on ne les voit plus parce qu’on s’habitue au paysage. Et puis les gens n’osent pas aller sur les terrils, ils ne savent pas si c’est privé, si c’est dangereux et puis surtout par quel chemin. Voilà quel a été le sens de notre démarche : favoriser l’accès à tous. On a ouvert des sentiers à la débroussailleuse. Nous avons produit un chemin et une carte avec l’aide de L’Eden et la Ville de Charleroi. 
– Micheline : Nous les terrils, on les a connus noirs. Et puis on est parti de Charleroi quelques années et pendant ces années-là, les terrils ont verdi. On s’est dit qu’on monterait bien dessus. On a habité à Charleroi jusqu’en 1982. On habitait au cœur de l’industrie. Notre décor c’était le train devant et derrière la maison, les usines, les mines et les terrils. Ce que nous aimons ici, c’est que le paysage a été complètement chamboulé, il est en mouvement. Bon maintenant, notre projet, ce n’est pas seulement faire une balade de 20 km. Le but c’est que les gens trouvent un intérêt à parcourir les lieux.

Comment réagissent les personnes ?

– Francis : Quand on croise des gens d’ici, ils nous disent « Qu’est-ce qu’il y a de beau là au-dessus ? ». On en parle et on apprend qu’il y en a qui voudraient qu’on supprime tout ça. Par exemple, les gens qui ont travaillé dans les mines, ils ne veulent pas aller sur les terrils. Il y a aussi beaucoup de primo arrivant ici à Dampremy, et dés qu’ils peuvent partir, ils s’en vont. La vie sociale a difficile de s’enraciner ici. Mais, il y en a quand même une. Les gens parlent et aiment être ensemble. C’est typique carolo ça. Nous, on a connu le Charleroi des années 70. On pouvait aller de la ville haute à la ville-basse sans problème, il y avait des bistrots et des restaurants partout. Tout ça a disparu. Après la chute de l’industrie, cela a produit une dynamique vers le bas. Nous espérons qu’il y ait un mouvement culturel qui pousse tout le monde vers le haut.

Qu’avez-vous découvert en parcourant ces sentiers abandonnés ?

– Francis : Quand on a commencé, on a emprunté des sentiers communaux qui n’avaient plus été empruntés depuis au moins 20 ans. Sur le chemin, on a fait d’innombrables rencontres et on s’est aperçu que des gens vivent là en quasi autarcie. Ils ont des animaux, ils récupèrent du bois et toute sorte de métaux. Mais ils brûlent aussi leurs déchets sur place. On estime que chaque riverain doit se responsabiliser par rapport à son environnement. En discutant avec eux, ils vous disent ce n’est pas eux. Et là-dessus, ils n’ont pas tort. Ce sont souvent des locataires et quand ils arrivent le bordel est déjà énorme, ils risquent de se faire expulser à n’importe quel moment, ça ne donne pas envie de faire quelque chose. Les quartiers sales, ce sont souvent des quartiers où les gens n’ont pas le plaisir d’habiter. Et aussi dés qu’ils ont la possibilité, ils partent. Il n’y a pas d’attachement qui se fait. Chaque fois le bordel s’entasse un peu plus.
–Micheline : Il faut savoir que la chute de l’industrie lourde a traumatisé les gens. Ici, on avait tout misé sur l’industrie. Même l’habitat bourgeois est relativement modeste. On n’est pas dans l’ostentation ici. Il faut savoir qu’il y a eu de très lourdes grèves et émeutes à Charleroi. Les colères ouvrières sont toujours très dures. En 1886, des dizaines d’usines et propriétés d’industriels seront pillées, détruites, et pour certaines incendiées. Mais tout n’est pas noir. Il y en a qui ont aménagé leur jardin. Le mauvais pendant, c’est que maintenant non seulement tout doit être aseptisé, mais tout doit être uniformisé. C’est la norme internationale qui prévaut.

03. Solidarités Nouvelles

Camille nous a suggéré de prendre contact avec des travailleurs de Solidarités Nouvelles pour mieux comprendre les enjeux au centre-ville de Charleroi. Nous avons rendez-vous avec Benoit et Denis dans leurs locaux du boulevard Jacques Bertrand. Cette association a déjà une longue histoire. L’association a été fondée par un prêtre ouvrier, Paul Trigalet, qui avait la profonde conviction que si on implique les gens en difficulté dans le processus de décision qui les concerne, on augmente leur chance de retrouver une certaine dignité et d’être incités à devenir de véritables partenaires. Aujourd’hui, Solidarités Nouvelles assure des permanences d’accueil pour les mal-logés, participe à différentes actions pour le Droit au Logement, développe des projets participatifs, et assure la gestion d’une quinzaine de logements dont certains ont été rénovés par d’anciens habitants de la rue.

Qu’avez-vous à dire sur la transformation en cours dans le centre de Charleroi ? Y a-t-il des résistances à ce processus ?

– Denis : Notre avis est plutôt négatif. Pour entamer le processus, ils ont fait un règlement communal rien que pour les SDF où ceux-ci doivent devenir nomades. Un jour dans telle zone de la ville, un autre dans une autre zone. Et puis, il y a les précaires mal-logés qui ont été expulsés des bâtiments où ils vivaient pour soi-disant lutter contre les marchands de sommeil. Maintenant, les loyers montent et pas les revenus des gens. Donc c’est une plus grande partie de la population qui va être touchée par les investissements faits en ville. Il y a toute une classe de personne qui va être rayée de Charleroi centre : les chômeurs, les minimexés et les bas revenus. Pour le dire court, la majorité des habitants avant le début des travaux. Je n’ai rien contre le fait qu’on fasse une nouvelle ville, mais alors une ville pour tout le monde.
« Si vous voulez créer une nouvelle ville, il faut aussi proposer des choses pour les gens que vous écartez. »
– Benoit : à partir du moment où le consortium d’investisseurs immobiliers a commencé à acheter des biens pour leur projet « Rive Gauche », les gens ont commencé à être expulsés. Nous sommes début 2010, la ville a quand même mis en place des comités de concertation. Ils ont consulté, mais déjà là, on a senti qu’il serait très difficile d’organiser une résistance pour que l’avis des plus fragiles soit pris en compte. Malheureusement, sur ce coup-là, nous avons compris que c’était compliqué avec certaines associations et syndicats. Pourtant, c’est une manière très libérale de refaire la ville. On va chercher des investisseurs, on fait des méga-projets, on démolit tout. Le chantier Rive Gauche est un schéma que tu retrouves dans d’autres villes. Cela n’a en fait absolument rien d’original. C’est plutôt la bonne recette pour créer des phénomènes de gentrification et de ségrégation sociale et géographique. Pendant que certaines associations et syndicats font l’autruche, les autorités de la ville sont, elles, très dérangées par ce genre de discours qu’ils n’aiment pas du tout entendre. Inévitablement, le phénomène prend déjà de l’ampleur. Il ne faut pas être un spécialiste pour voir tous les investisseurs qui sont déjà en train de se placer sur la ville-basse et qui sont là pour faire gonfler les prix. Dans le projet Rive Gauche, il y a du logement qui est prévu, mais c’est soit du logement de haut standing, soit du logement moyen, pas du logement social. Les autorités communales pouvaient imposer cela aux promoteurs, ils ont des leviers pour le faire, mais ça n’a pas été le cas. Il y a des investissements publics pour arranger le cadre urbain depuis 2008, notamment via des fonds européens, et puis ils privatisent pratiquement la ville-basse. Un immense bloc du centre-ville appartient maintenant à un grand groupe financier.

On parle de beaucoup de problèmes de sécurité à Charleroi, vous pouvez nous en dire plus ?

Denis : Il y a 24 ans quand je faisais mes maraudes, j’étais tout seul, j’ai fait ça pendant 10 ans, je faisais le tour dans les parcs et les buissons avec ma lampe de poche, je n’ai jamais eu de problème. Bon il vrai que la toxicomanie a augmenté. Et là évidemment, on n’a pas géré le problème. Rien n’est proposé, on criminalise les problèmes et surtout on n’essaie pas de les prendre en main, d’organiser la réduction des risques, on déplace les dealers. On produit de l’insécurité comme on produit de la pauvreté.

Qu’est-ce que vous proposer comme alternatives ?

Benoit : La logique des autorités est de redynamiser le centre-ville pour que ça rayonne sur la périphérie. Mais évidemment ça se paupérise sur les périphéries. Nous on se bat pour une ville où tout le monde trouve sa place et cohabite et pas dans une logique où un public chasse un autre et où le centre-ville devient un espace VIP.
Denis : Moi je suis dans le monde des sans-abri et donc je dis que les sans-abri ont le droit d’habiter en ville. Ce sont des habitants aussi. Nous pensons qu’il faut proposer de l’habitat léger pour les sans-abri et travailler à partir de là. Si vous voulez créer une nouvelle ville, il faut aussi proposer des choses pour les gens que vous écartez. On avait proposé qu’ils nous donnent du terrain. Peu importe, des friches, le bas des terrils, on y met des petites maisons pour faire des petits villages de 4 et 5 personnes et des jardins partagés. On sait faire des maisons de deux mètres sur deux. L’habitat léger est une solution, une construction démontable. Ils n’ont pas voulu. Il y a déjà quelques années, on a proposé des containers et ils ont répondu : « Pas de bidonvilles en ville ! ». Et puis maintenant ce sont des investisseurs qui proposent ce genre d’habitat et alors ils s’applaudissent tous en trouvant ça génial. Pour faire des projets alternatifs, il faut des appuis. Si tu travailles avec les sans-abri de cette manière, tu peux faire en sorte qu’ils retrouvent un chemin.

04. On reprendra la ville par la périphérie.

En sortant de ces trois belles rencontres, on se dit que Charleroi aurait été une belle opportunité pour penser la ville autrement et rendre aux habitants leur dignité. Mais il n’en est pas ainsi et la manière dont sont pensés et menés les nouveaux projets à Charleroi, nous ont plutôt laissés perplexes. Le chantier dans la ville est un moment de transition, de mouvements. C’est le moment des spéculations immobilières et des investissements financiers sur les futurs gains qui pourront y être faits. On vend, on achète, on investit. C’est aussi le moment où on fait place nette des prostituées, des mendiants et des plus précaires. On déplace, on cache, on repousse. À cet égard les mots formulés par l’actuel bourgmestre, même s’il s’appuie, selon nous, sur la mystification du discours sur l’emploi, sont très clairs : « Aujourd’hui, si tu étudies la bio, tu es sûr de trouver du boulot ici. (…) En revanche, habitent dans Charleroi une série de gens sans qualification et sans revenu qui ne peuvent hélas pas être candidats pour les postes de travail qu’il y a sur Charleroi. Il y a donc un divorce entre la géographie économique et la géographie humaine. Plus on réconcilie les deux et plus on reconstruit une cohérence urbaine”.

Il n’y a là rien de vraiment surprenant. On a déjà pu observer ce ballet des ombres dans les transformations que nombre de villes post-industrielles ont déjà connues. Depuis le tournant néo-libéral des années 1970, les villes se comportent comme des acteurs en compétition sur un marché territorial mondial. Comme les entreprises, elles doivent s’adapter en permanence, être plus performantes que leurs concurrentes. Il faut attirer les spéculateurs et les fonds publics pour rénover et construire, il faut se vendre aux touristes potentiels pour faire tourner les commerces et offrir des opportunités aux classes créatives pour redynamiser le tissu urbain. Via les grands événements, la culture est enrôlée dans ce processus de néo-libéralisation des villes. Le marketing territorial fonctionne à plein régime tandis qu’on assiste à une érosion des services publics, de la qualité de l’éducation. Ces modifications dans la ville néolibérale se traduisent par le renouveau des centres-villes, la reconversion/reconquête d’anciens espaces industriels et la concentration des investissements dans quelques zones soigneusement sélectionnées.

Tous ces éléments, nous avons pu les observer à différentes échelles dans ce ‘renouveau’ projeté à Charleroi. En faisant des signes aux investisseurs, on évite d’investir dans des moyens qui permettent aux habitants de prendre possession des lieux autrement que par la consommation. On considère les habitants comme une variable qu’on expulse si elle ne s’adapte pas à chaque fois. On détruit toutes autres formes d’attachements que la vision du monde qu’offre cette économie de la domination.

Mais cette enquête nous a aussi ouvert des perspectives. Dans des impasses donnant sur des chancres industriels où nous nous sommes perdus en déambulant, nous avons rencontré une véritable économie de la débrouille et de la récupération : un jardin-musée façon Facteur Cheval, des bouts de terrains occupés par les chèvres et les poules, des petits ateliers de production. Le manque d’intervention des pouvoirs publics est frappant, mais en même temps, c’est ce qui justement permet d’envisager ce qu’on appelle le ‘droit à la ville’, c’est-à-dire la capacité de décider collectivement de la façon de produire la ville et de ses finalités. Une sorte de versant urbain de l’autogestion de la production afin de l’adapter aux besoins réels. Comme le suggère Eric Hazan, fondateur des éditions La Fabrique : « Ce qui compte dans une perspective émancipatrice, ce n’est pas tant le tissu urbain que la capacité collective des habitants d’une ville à décider de la façon dont on la produit et l’utilise ».

En discutant avec différents acteurs ici sur Charleroi, nous avons pu constater une incapacité à penser l’appropriation de l’espace urbain dans les organisations ouvrières traditionnelles. Des phénomènes comme la gentrification et la disneyfication des centres-ville, la construction de résidences de luxe avec le manque de logements abordables, les situations barbares qui obligent les gens à vivre dans la rue, le délabrement des écoles, ne peuvent être pensés uniquement que comme des effets secondaires de l’exploitation ouvrière.

Dans Rebel Cities, le géographe marxiste David Harvey montre très bien le lien qui existe entre le développement de la ville, l’urbanisation du monde et les bouleversements macroéconomiques dans lesquels les travailleurs sont pris. Pourquoi ne pas tenir compte et considérer le ‘Droit à la ville’, vu comme un droit collectif basé sur les travailleurs qui produisent et reproduisent la vie quotidienne de celle-ci ? Comme nous le montre encore la situation actuelle à Charleroi, les processus capitalistes urbains ont détruit la ville en tant que corps politique fonctionnel sur lequel on pourrait construire une alternative civilisée.

Afin de contrer le fatalisme, réfléchissons donc à revendiquer ce droit à reconstruire et recréer la ville en dehors de l’accumulation capitaliste et de la domination de classe. Organisons-nous pour un droit à la ville qui lutte contre les inégalités, la pauvreté et la dégradation environnementale, un droit qui oppose un processus inverse à celui de la métropolisation et remobilise le pouvoir des habitants.