RENCONTRE AVEC LA NOUVELLE VOIE ANTICOLONIALE

Ce 15 février, le collectif qui se revendique de l’antiracisme politique « La Nouvelle Voie Anticoloniale » nous donne rendez-vous au Space Café à Bruxelles. C’est un endroit où selon le site de l’établissement « les identités hybrides naissantes dans nos villes hyperdiversifiées peuvent prendre forme ». Le Space c’est un peu le QG du groupe NVA et on comprend assez facilement pourquoi. S’y rencontrent des artistes, des activistes et des organisations qui ont besoin d’un lieu dit safe, un lieu où les discriminations d’origine, de race, d’orientation sexuelle, d’identité de genre ou de religion n’ont pas leur place. Durant cette longue interview, avec une partie du groupe, nous avons discuté du racisme et des combats que mènent ces jeunes racisé-e-s adeptes de la communication de rupture.

VIVRE LE RACISME

Ça veut dire quoi pour vous être racisé-e en Belgique ?

— Yams : L’endroit où j’ai rencontré le plus de racisme, c’est l’école. Au départ, j’ai nié. Je ne voulais pas trop voir, j’étais dans le discours méritocratique « si tu veux, tu peux ». Et puis j’ai lu Bourdieu et je me suis dit : « Oui, là il y a un problème avec l’école ». Je me suis rendu compte en comparant avec mon expérience que c’est une vraie machine à discrimination. Et pour nous, les racisé-e-s encore plus. Dans mon école secondaire à Anderlecht, on était 80 % de racisé-e-s et il y avait moins de 5 % de profs racisé-e-s. C’est plus difficile de s’identifier à eux, et pour eux de comprendre notre réalité. Tu ajoutes à ça les profs racistes, les profs islamophobes, et là ça devient carrément traumatique. Dans cette école en 3e année, il y a eu 70% d’échec et une grosse majorité a été réorientée vers une école poubelle. 
 — Marlène : Le racisme c’est partout, pas juste à l’école. Quand tu cherches du travail en tant qu’étudiant, c’est la galère. Je me souviens de mon premier job d’étudiant, dès qu’ils m’ont vue, ils ont tout de suite dit que le job était déjà pris. Clairement, c’était parce que j’étais noire. Sur mon CV, je n’avais pas mis ma photo. à un moment donné, j’ai travaillé au Colruyt comme beaucoup de noirs. En fait, vous ne le voyez pas mais il y a beaucoup de noirs qui travaillent chez Colruyt. Ils ne travaillent juste pas en magasin avec les clients, uniquement dans les entrepôts. Ils ne font pas le service clientèle et font des travaux éprouvants. Ce que je trouve le plus frappant par rapport au racisme, c’est qu’il y a un vrai problème de santé mentale dans nos communautés. Je n’ai pas de statistiques, mais je le constate en parlant avec des amis. Les racisé-e-s sont fragilisé-e-s au niveau de leur santé mentale. Quel est le lien avec le racisme ? Ce serait important de se poser cette question.

— Sihame : Ma sœur qui travaille dans le milieu psychiatrique me dit que dans les centres où on traite les problèmes très lourds, il y a une majorité de noirs et d’arabes. Ça me fait réfléchir. Le combat contre le racisme, c’est un peu un combat contre la folie. Soit tu tiens, soit tu tombes. 
 — Yams : J’ai obtenu mon premier job étudiant à 19 ans. Cela faisait 3 ans que je déposais des CV partout. Y’avait pas moyen. Bon, il est vrai que je ne l’ai pas fait à ISS qui est la grosse entreprise de nettoyage (rires). Là, il y a que des Arabes. Bon maintenant j’ai un job étudiant chez Deliveroo, toujours un travail où ils ont besoin de bras et de jambes, c’est un peu les seules opportunités qu’on a. 
 — Sihame : On rit, mais c’est dur. Tu déposes plein de CV, tes potes on les appelle et toi jamais. C’est dur. D’ailleurs là je travaille pour une société de nettoyage et il n’y a pas une seule personne blanche.
Avez-vous développé des mécanismes de défense, comment faites-vous face au racisme ?
 — Sihame : A l’école, tu baisses la tête et tu attends que ça passe.
 — Yams : Le seul mécanisme qu’on a, c’est fermer les yeux et essayer d’avancer.
 — Marlène : à un moment tu te blindes, t’as pas trop le choix. D’ailleurs c’est un peu ce que les parents t’apprennent.
Les parents qu’est-ce qu’ils transmettent face à ça ?
 — Lili : Moi, ils ne m’ont pas préparée du tout au racisme alors qu’ils le vivaient eux-mêmes, ça devait être tellement honteux pour eux. J’ai compris le racisme plus tard, à 13 ans. Une prof m’a pointée du doigt pour expliquer le terme cannibale comme si je savais plus que les autres ce que cela voulait dire, vu que moi j’avais probablement déjà mangé des humains. En troisième année secondaire, une prof de français, lors de nos ateliers théâtre, a tenu à ce que je joue une femme de ménage vu que j’étais noire. Cela m’a vraiment heurtée et blessée. La prof ne s’est jamais excusée. À la maison, j’en ai parlé avec mes parents et ils m’ont répondu que j’étais fragile. J’ai donc mis longtemps à comprendre que les personnes racisé-e-s sont systématiquement mises dans des cases.

FAIRE GROUPE

Pourquoi avez-vous créé votre collectif NVA ?

— Yams : Je viens du groupe Stop Répression des JOC. C’est à travers ce groupe que je me suis ouvert à d’autres réalités et notamment au combat antifascistes. Lors de la venue de Marine Le Pen au Parlement européen, on a fait une manif contre le racisme et je me souviens que lors des discours, pas une personne n’a dit : « le racisme c’est mal ». On ramenait tout à la lutte des classes. Par rapport à cette question du racisme, je me suis rendu compte qu’il y avait un manque. Que l’antifascisme n’est pas nécessairement de l’antiracisme. Sihame est venue nous trouver pour en discuter. On s’est lancé et on a créé un groupe antiraciste non mixte, un groupe reservé aux personnes racisé-e-s. C’est quelque chose qui manquait, d’ailleurs beaucoup de gens ont rejoint le groupe.
 — Sihame : Après la manifestation contre Le Pen, on a remarqué qu’il n’y avait pas de paroles offertes aux racisé-e-s, le discours était exclusivement centré sur la classe. C’était une manif qui ne correspondait pas à nos réalités dans la mesure où elle était assez violente, mais que quelque part les organisateurs savaient qu’ils ne risquaient pas grand-chose par rapport aux racisé-e-s. On a donc mis les choses à plat et on s’est dit que ce serait bien de faire un truc pour nous, de tester. 
 — Marlène : J’étais auparavant dans des groupes antiracistes, mais j’étais la seule noire, la seule racisée. Quand on se retrouve avec des personnes qui vivent le racisme, on peut aller plus loin, parler de son ressenti, 
développer une pensée autonome.
 — Lili : J’étais déjà au sein des JOC. On traîtait plein de thématiques en même temps, mais depuis qu’il y a le groupe NVA, je me sens plus impliquée, plus concernéee. Ça nous permet de travailler de manière plus efficace.
Comment êtes-vous organisés ?
 — Lili : On fait ça plus au feeling. Souvent on se voit pour se voir parce que ça nous fait du bien.
 — Marlène : Pour nous c’est thérapeutique. Il n’y a pas beaucoup d’endroits où on peut être safe. Il ne faut pas se leurrer, le racisme interracisé ça existe aussi. Il y a de la négrophobie chez les Arabes et de l’islamophobie chez les noirs.

LA NON-MIXITE

Pourquoi la non-mixité à la NVA ?

— Yams : Je peux répondre. Je l’ai déjà expliqué des milliers de fois. Pour nous, il y avait énormément de choses à faire contre le racisme. Mais comment le faire ? On a lu sur la non-mixité et en quoi c’est intéressant pour lutter contre le racisme. On est dans un espace safe, on peut parler sans soucis et on peut théoriser sans limite. Il n’y a personne qui va venir te dire que tu exagères, que le racisme ce n’est pas ça, que tu ne peux pas penser ça. La non-mixité nous sert à trouver la meilleure façon d’agir, mais s’il y a toujours plein de freins, que l’on est toujours occupé à se justifier, on n’arrive pas à avancer. La non-mixité est une manière de décupler tes possibilités d’agir sur ce que tu subis sans que ton action soit tout le temps contrôlée par des gens qui ne vivent pas le racisme, devant qui tu dois toujours justifier ta démarche. J’ai remarqué que la non-mixité c’est très mal vu, même à gauche. Il faut toujours justifier cette démarche et en plus tu es pointé du doigt comme faisant toi-même de la division, du racisme. On a pris plus de temps à expliquer aux gens pourquoi on était en non-mixité plutôt qu’à réfléchir à des stratégies politiques. C’est juste qu’en non-mixité, on n’aurait pas pu faire les mêmes choses. 
C’est quoi un espace safe ?
 — Sihame : C’est un espace où on tente d’accueillir des personnes un minimum déconstruites et où leur parole sera libre. Elles pourront s’exprimer sans jugement, pas de regard extérieur dominant, et où l’oppression n’existe pas ; c’est une sorte de bulle où pendant quelques heures tu sors de la société. 
 — Lili : Au début on organisait que des actions, maintenant on fait aussi des fêtes comme la Ksara décoloniale et le Black Panther Poetry. Cela nous permet de rencontrer des gens qu’on ne rencontrerait pas à travers des actions.
 — Sihame : à la première Ksara décoloniale, il y avait des petits jeunes du quartier et on a vu qu’ils sont super politisés. Qu’un terme comme « impérialisme » fait partie de leur vocabulaire. Il suffit d’écouter leur rap pour voir qu’ils ont une pensée décoloniale. Le problème c’est qu’on ne leur reconnaît pas cette capacité de pensée. Ces jeunes sont traités comme des sujets coloniaux au sein de la Belgique.

L’action médiatique

Votre champ de bataille, ce sont les médias et les réseaux sociaux ?

— Sihame : On a un seul but, c’est de parler aux racisé-e-s et de diffuser un discours de fierté et d’autodétermination. On se fout un peu de ce que les médias blancs pourraient dire sur nous, on sait que ce sera sûrement négatif. On joue sur la provocation pour avoir le micro. On veut parler à la personne qui doute, qui doute de sa place. Si on fait rentrer nos discours dans les maisons via les réseaux sociaux, il n’y a personne qui peut chapeauter notre point de vue.
 — Lili : L’autre jour, j’étais au rassemblement de Naithy Nelson, qui s’est fait poignarder par un chauffeur de bus De Lijn. Et il y a une fille congolaise, que je connais, qui me racontait que sa cousine qui n’était pas du tout déconstruite — déconstruite c’est comprendre les mécanismes du racisme, que c’est structurel et intériorisé — donc cette fille pensait que le racisme n’existait pas. Grâce à notre page Facebook, elle a pu prendre conscience de ça et cela l’a aidé à comprendre ce qu’elle vivait. 
 — Sihame : Notre première action était une action de réaction, c’était contre l’hommage à Léopold II organisé par la ville de Bruxelles. Pour notre campagne sur le blackface on a maîtrisé l’agenda, on a construit la campagne.
Pouvez-vous nous expliquer votre campagne sur le blackface ?
 — Sihame : En parlant avec des amis sur le blackface (le fait de se déguiser en noir), on a appris qu’il y a avait des personnes de notre université qui pratiquaient ça de manière décomplexée. On nous a fourni des photos de ces soirées. Au moment propice à nos yeux, nous les avons sorties sur Facebook et on a dénoncé ces pratiques. Notre stratégie est de provoquer un choc dans la société. C’est normal car on ne nous offre jamais le micro spontanément. On mise sur un effet-choc pour avoir accès aux médias. On a lâché ces photos à la Saint-Nicolas pour montrer que le racisme est structurel, qu’il impose une structure à la société et maintient les racisé-e-s dans une sous-classe. 
 — Marlène : Par rapport au blackface, on voulait aussi montrer que le racisme s’inscrit dans plusieurs aspects de la culture belge; ça peut être dans des fêtes, dans le folklore du carnaval, zwarte piet, les noirauds dans l’aristocratie.
Les conséquences du racisme ne peuvent t’amener que dans deux voies : soit tu te rebelles et c’est tourné vers l’extérieur, soit tu intériorises et tu deviens dépressive.

La lutte anti-raciste

C’est quoi les combats de la NVA ?

— Lili : Il y a deux aspects par rapport aux actions. Le premier aspect, c’est de répondre à l’actualité, à l’agenda politique qui s’impose à nous. Et puis il y a ce que l’on vise tout le temps : décoloniser la culture, l’espace public, l’enseignement, tous les endroits où l’on n’est pas inclus.
 — Marlène : On ne dit pas que les blancs, ceux qui ne subissent pas le racisme, ne peuvent pas lutter à nos côtés, qu’on ne peut pas faire des alliances. Mais qui connaît mieux que les autres le racisme ? Qui le vit au quotidien ? La question de la lutte antiraciste, c’est qu’elle doit être menée par les racisé-e-s, ce sont eux qui doivent avoir le leadership dans cette lutte. 
 — Sihame : La non-mixité n’est pas une fin en soi, on s’inscrit aussi dans une lutte intersectionnelle. Il y a d’autres dominations, par exemple la domination de classe et la domination patriarcale. Ces luttes sont aussi importantes pour nous. La parole sur la domination raciale doit être portée par ceux qui subissent la domination raciale, et, ce principe est valable pour toutes les autres dominations. Et puis des termes comme « diversité, multiculturalité, le vivre ensemble » ce n’est pas notre tasse de thé. Comme quelqu’un le disait dans une conférence contre l’islamophobie, l’esclave vit avec le maître. Ce n’est pas ça la question. La question qu’il faut poser et que l’on occulte avec ses termes, est celle de l’égalité et de la justice. On peut promouvoir le vivre ensemble, mais ce qu’il manque c’est une vision sur ce que l’on subit quotidiennement comme brimades.

C’est quoi le futur du groupe, vos désirs ?

— Lili : C’est super important de rendre la fierté aux jeunes, qu’ils soient fiers d’eux-mêmes. Parce que moi, j’ai grandi avec l’idée qu’il fallait se cacher, se fondre dans la masse et qu’en faisant ça j’allais pouvoir m’intégrer plus facilement. C’est avec le temps que je me suis rendue compte qu’on me verrait toujours comme une noire. 
 — Sihame : La conscience de soi est fondamentale. Être élevé avec une fierté et une identité forte, tu es moins touché par le fait d’être constamment objectivé, ramené à une ethnie. 
 — Lili : Nous voulons qu’il y ait de la solidarité déjà entre racisé-e-s. Le cas de Naithy Nelson est exemplaire. À Grimbergen, là où il s’est fait agresser, la police n’a pas voulu prendre sa plainte, au commissariat d’Ixelles non plus. Il a fallu qu’on soit 150 devant le commissariat pour que la police se sente obligé de prendre la plainte. Voilà, ça c’est une leçon pour tous les racisé-e-s.