Burn-out. Même si tu veux, tu ne peux plus

Marina Bourgeois
Oser Rêver Sa Carrière
12 min readAug 31, 2018

Justine a essuyé les affres du burn-out. Membre de notre groupe Facebook “Burn-out, parlons-en”, elle a accepté de nous raconter son parcours, à visage découvert.

Oser Rêver Sa Carrière : Pour toi, qu’est-ce que le burn-out ? Comment le
définirais-tu ?

Justine : C’est une question, je pense, très personnelle. Il y a bien sûr des signaux objectifs qui sont communs à beaucoup de personnes, mais pour moi une personne = un burn-out. Ma définition : le burn-out, c’est un cri du corps à la vie, et un passage en mode survie. C’est au-delà du simple signal d’alarme, tout est dit dans le nom : c’est quand il y a le feu. C’est quand ce qui était une question de bien-être au travail (et dans la vie) devient une question de santé, quand l’intervention du corps médical devient nécessaire.
C’est le fait de ne tellement plus prendre soin de soi (le CARE) qu’on en vient à
devenir son propre ennemi pour un temps, son propre bourreau, et que seule
une intervention extérieure de soin (le CURE) raisonnée et raisonnante peut
nous aider. C’est le fait de ne s’être pas assez écouté, ou de ne plus s’écouter du tout.
Le burn-out, c’est aussi quand ton corps te dit « Va te faire voir ! ». Même si tu veux, tu ne peux plus. Le corps devient le garde-fou, il ignore l’esprit qui voudrait continuer à jouer les durs, et passe en mode survie H24.
Une personne en burn-out est une personne malade qui a besoin d’aide. Et le plus compliqué, c’est justement d’arriver à demander de l’aide quand on en arrive à cet état. Car pour en arriver là, il faut être à un niveau de déni de soi immense. Le déni est une des grandes caractéristiques du burn-out.
Le burn-out est un état qui est loin d’être définitif. On apprend sur soi, on s’en
remet. Ses causes sont vraiment innombrables et toujours multiples :
l’environnement professionnel, le métier, une personne, notre propre
personnalité, notre propre histoire, un événement particulier, nos valeurs
profondes… C’est pas écrit sur la tête des gens, ça ne se voit pas toujours.
Le/la « burn-outé/e » est responsable de ce qui l’a mené à arriver à cet état,
mais ça ne le rend pas coupable. C’est une putain de leçon de vie (pardonnez
mon langage).

Oser Rêver Sa Carrière : A quel âge t’est-ce arrivé ?
Justine : Les premières manifestations ont commencé quand j’avais 25 ans, c’est allé crescendo jusqu’à l’aube de mes 26 ans. Je pensais que ça n’arrivait qu’aux personnes ayant une première partie de carrière derrière elles, un peu plus âgées, ayant atteint un très haut niveau d’épuisement professionnel. La vérité c’est qu’il n’y pas d’âge, pas de règle dans le burn-out. Ça peut arriver à tout le monde.

Oser Rêver Sa Carrière : L’as-tu senti arriver ? Des signes annonciateurs ?
Justine : Des signes annonciateurs il y en a eu… discrets comme un coup de
canon ! Et moi j’étais la petite fille qui se bouche les oreilles, se cache les yeux et crie « j’entends pas, j’entends pas, j’entends pas ! ».
Il y a eu l’épuisement professionnel d’abord, avec une période très chargée en fin d’année 2015. C’était à la suite de ma première année de travail post-études, je n’avais rien fait d’autre que travailler cette année-là — quasiment pas de vacances comme je débutais. Et puis début 2016 j’ai eu de véritables signes de grosse fatigue. Premier verdict du médecin et des analyses en février 2016 : mononucléose, la « maladie du baiser » qui dure une petite année. Le genre de virus que tu attrapes en plein vol quand tu es déjà bien à plat. C’est à ce moment que j’ai eu une promotion et que j’ai changé de poste. Je suis passée d’un poste de commerciale sur le terrain à un poste au siège. J’ai soigneusement ignoré mon état de santé et me suis donnée à 200% — ça aussi c’était un signe. J’enchaînais les heures de travail, nuits blanches à plusieurs reprises, week-end à travailler, Guronsan et café par litre à l’appui. Je ne décrochais jamais du boulot, je travaillais en moyenne 60 heures par semaine les premiers mois. Puis sont arrivées les vacances d’été, 3 semaines durant lesquelles je n’ai pas vraiment levé le pied alors que je sentais que j’en avais vraiment besoin. Je n’arrivais pas à m’arrêter. Fin août, à la reprise, j’étais vraiment à bout. S’en est suivis tout un tas d’analyses médicales. J’avais attrapé un deuxième virus de la mononucléose, tout aussi virulent mais dont on guérit en quelques semaines. Le médecin a voulu m’arrêter, évoquant à demi-mot le burn-out face à mon refus net de m’arrêter : « j’ai pas le droit ! » lui disais-je. Encore un autre signe annonciateur de la tempête. J’ai accepté d’être arrêtée une semaine, puis j’ai repris de plus belle.
Quand le corps lâche et que l’esprit reste dans le déni, il est déjà trop tard.

Oser Rêver Sa Carrière : Comment ton burn-out est-il manifesté ?
Justine : Pour moi, c’était clairement une incapacité à me dissocier de mon
travail
, comme si c’était devenu une partie intégrante de mon être. Pour vivre je devais boire, manger, dormir, me donner à 1000% dans mon travail.
J’en étais en revanche arrivée à dissocier complètement mon corps de mon esprit, ce qui a été je pense la pire erreur que j’aie pu faire.
J’étais dans une croyance complètement délirante : mon esprit était plus fort que mon corps, c’était deux entités à part entière. Pas besoin de sommeil, pas besoin de vie sociale en semaine, pas besoin de week-end quand on est Super Burn-out Girl ! Une autre manifestation, c’était mon incapacité à m’autoriser à m’arrêter. Il en allait de ma santé mais non, pas le droit. Personne ne m’avait interdit de me reposer, j’étais la seule à refuser catégoriquement ce bon droit que celui de prioriser ma santé sur le reste. J’en suis arrivée à le crier à mon médecin en RDV, que c’était impossible. Im-pos-sible !
Quand je rentrais chez moi, j’étais incapable de couper complètement. Le travail continuait de tourner en boucle dans mon cerveau comme un petit vélo incontrôlable. J’y pensais en m’endormant, en me douchant, dans la rue, chez mes amis… Petit à petit ça a commencé à réellement affecter mon moral. Moi qui suis d’ordinaire joviale et souriante, je suis devenue morose. Après l’été, j’ai commencé à avoir la boule au ventre en allant au travail. J’ai perdu du poids, j’ai perdu ma libido, j’ai perdu ma motivation. J’étais tout le temps épuisée. Mais j’avais du mal à le dire, le dire c’était le rendre vrai, c’était l’accepter et accepter mes limites. Alors je n’en parlais pas. Mon mal-être n’en était pas moins visible.
En octobre 2016, ça a été la descente aux enfers. Mon corps se crispait
complètement quand j’arrivais à 200 mètres du travail, je pleurais parfois dans le métro en allant au travail, et parfois en rentrant. Tout mon corps était
douloureux, mes muscles de la cage thoracique et du haut de mon dos étaient
tendus en permanence. J’avais physiquement mal en permanence. C’est drôle, rien que le fait de le coucher à l’écrit, les sensations reviennent comme un bon vieux rappel, un vieil ami qu’on n’a pas du tout envie de revoir. J’ai commencé à marcher comme une petite vieille, toute courbée. Je m’essoufflais vite et suis devenue incapable de faire n’importe quel sport que ce soit. J’étais devenue « grise », j’avais perdu ma lumière. Je sentais que des collègues s’inquiétaient pour moi, je n’avais même plus la force de m’inquiéter pour moi-même.
Fin octobre 2016, j’ai été arrêtée trois semaines, j’ai encore failli refuser. J’avais été au bout de ce que je pouvais. Je suis revenue fin novembre au travail, ça été un calvaire, accentué par des faits graves de harcèlement moral de la part de mon manager de l’époque. Je pleurais au travail, je ne rêvais que de partir. J’étais complètement bloquée par la peur. Début 2017, ça été de mal en pis. J’étais constamment pétrie par le stress, et mon niveau d’angoisse est devenu étonnamment élevé, se répercutant dans ma vie quotidienne et dans ma relation avec les autres : colères, perte de contrôle des émotions, incapacité à être heureuse en présence des personnes que j’aimais. J’ai perdue toutes mes capacités cognitives, de concentration notamment. Je n’étais plus capable de lire des textes de la taille d’un résumé de livre. J’ai commencé à faire des crises d’hyper-ventilation devant mon écran d’ordinateur, prise de panique totale. J’étais clairement en sous-capacité de moi-même. J’ai mis un point d’honneur à remplir les derniers « contrats » que je m’étais donnée d’honorer, et ai quitté l’entreprise en mars 2017 en signant une rupture conventionnelle. J’étais alors au-delà du burn-out, j’étais en dépression profonde. J’en ai perdu toutes mes envies. Aujourd’hui, je ne sais pas comment j’ai pu tenir aussi longtemps, ça me paraît surréaliste. Ma situation était absurde. J’ai encore mis quelques mois à accepter mon burn-out, à le dire à voix haute tout en le pensant vraiment.

Oser Rêver Sa Carrière : Où en es-tu Justine aujourd’hui ?
Justine : Un an et demi après, je vais bien mieux ! Cela a été très laborieux, on ne s’en remet pas du jour au lendemain. Je peux dire aujourd’hui que je suis « guérie », mais j’ai encore énormément de travail à faire sur moi et pour moi. Ecrire mon burn-out m’aide déjà un peu. J’ai récupéré presque toute ma capacité de concentration. J’ai encore quelques troubles, mais je pense être à 90% de mes capacités totales de focus, et pour le reste à atteindre ce n’est pas insurmontable. Cela demande juste du temps et un peu de travail (de la méditation par exemple).
Après avoir quitté mon travail, il m’a fallu cinq mois pour en reprendre un nouveau (tout à fait différent de mon ancien job, dans un milieu professionnel très différent), six mois pour être à nouveau capable de lire des résumés de livres, sept mois pour retrouver mes envies, ma libido, le sourire (mon précieux allié), pour être capable de nourrir mon énergie des petites joies quotidiennes. Neuf mois pour reprendre les 10 kilos que j’avais perdus. Un an pour me pardonner. Presque un an et demi pour l’assumer — ce fichu burn-out — au su et au vu de tous, et pour moi-même.
Le burn-out n’est ni un handicap, ni le résultat d’une personnalité faible ou
fragile. C’est un état transitoire qui ne définit pas qui on est, tout comme les
grands et petits événements de la vie qui nous touchent. On en ressort plus
conscient de soi, de ses limites. On en ressort plus fort.
J’ai aujourd’hui un travail que j’adore, dans une équipe que j’adore tout autant. Je respecte mieux mon corps, mes limites. Je vais bien.

Oser Rêver Sa Carrière : Cet épisode a-t-il changé ta perception du travail ?
Justine : Pas du travail non. Ce qui a changé, c’est la perception que j’avais de
moi-même. J’ai vraiment rencontré mes limites.
Ce burn-out m’a fait me poser beaucoup de question : pourquoi est-ce que j’en
suis arrivée là ? Comment ai-je pu me laisser aller jusque-là, ne pas me protéger et me préserver à ce point ? Pourquoi le travail m’affecte autant ? Je me suis posée toutes ces questions avec la volonté de ne pas me culpabiliser.
Pour moi, dans un burn-out, il y a 3 responsables : l’entreprise, le ou la manager, et moi. Il est essentiel pour se relever d’un burn-out de faire une liste objective des responsabilités de chacun dans ce qui s’est passé, pour pouvoir s’en remettre et avancer.
J’ai maintenant des attentes vis-à-vis de mon entreprise et de ma manager
beaucoup plus assumées, en termes d’écoute, d’apprentissage de l’autre et avec l’autre, de mise en place d’un cadre de bien-être des équipes, de bienveillance.
J’ai aussi des attentes très fortes sur les valeurs. Si mes valeurs ne rencontrent
pas celles de l’entreprise, je pars, point final.
Je sais que je peux m’épanouir dans un milieu professionnel uniquement s’il
respecte ces principes. J’ai pris confiance en moi et dans le fait que je mérite
mieux.

Oser Rêver Sa Carrière : Pour t’en sortir, quelles béquilles as-tu utilisé ?

Justine : J’en ai eu de nombreuses ! Il n’y a pas de remède miracle. Si je devais
n’en dire que quelques-uns, ce serait les suivants :
- Une famille et des amis aimants, qui m’ont soutenue coûte que coûte, m’ont
écoutée, qui étaient là pour moi ;
- Certaines collègues de travail qui m’ont aussi soutenue quand j’étais à bout en processus de départ. Elles font maintenant partie de mes meilleures amies ;
- Mon médecin traitant, qui m’a suivie pendant toute la période de descente dans le burn-out et toujours depuis ;
J’ai commencé un suivi psychologique avec une psychiatre, c’était nécessaire.
J’étais vraiment profondément contre, mais j’ai fini par accepter de prendre des anti-dépresseurs (pas contre, aucun anti-anxiolytique ! c’est un vrai piège et ça ne résout rien selon moi). Ça ne fonctionne cependant qu’avec un suivi psychologique. Sans cela, je doute de l’efficacité. Après je ne pense pas que les médicaments soient indispensables, ça dépend du cas de chacun. Pour mon cas, j’avais touché le fond. J’étais cassée. Cela m’a épaulée pour remonter la pente. Quant au suivi psychologique en lui-même, je pense que c’est indispensable surtout pour COMPRENDRE ce qui s’est passé. Pour mettre des mots dessus. J’ai eu la chance d’être tout de suite tombée sur une psy qui me va bien. Je me suis engagée à fond durant ma période de chômage dans l’associatif, dans ce que j’aimais. Je me suis forcée à voir du monde, tout le temps, à rencontrer de nouvelles personnes. J’ai trouvé des lieux ressource dans Paris qui m’ont grandement nourrie. C’est essentiel de sortir de chez soi, le lien social est un baume au cœur et à l’esprit, la convivialité soigne !
Je ne me suis entourée que de personnes bienveillantes, je les recherchais malgré moi, c’était devenu un automatisme. J’ai suivi un bilan. Reprendre le sport petit à petit, pour aussi reprendre confiance en son corps et
retrouver de l’énergie.
Ma meilleure béquille, ma plus grande force je pense, a été ma résilience. J’ai
gardé confiance en elle de manière absolue. Elle s’est vraiment révélée à travers cet épisode de ma vie, et j’en suis très fière. Nous sommes notre première ressource. Et du temps, enfin, toujours du temps.

Oser Rêver Sa Carrière : As-tu crains de reprendre le boulot ?
Justine : Je l’ai craint oui, cela a été très difficile pour moi ! Mais à mille lieux de ce que j’avais déjà vécu auparavant. Je pensais que changer d’environnement professionnel et aussi de métier m’aiderait à passer à autre chose, mais un burn-out ne disparaît pas avec un coup de baguette magique ! D’autant plus que j’ai repris le travail très vite, cinq mois c’est peu pour se remettre en forme, et pas dans les meilleures conditions à l’époque (pour des raisons personnelles). J’ai beaucoup somatisé le premier mois, j’étais malade toutes les semaines. Le corps sait se rappeler à notre bon souvenir…
J’ai eu des périodes d’angoisse au travail au début qui étaient en fait des remontées de vieilles angoisses liées à mon ancien métier, à mon ancien manager. Les angoisses étaient bien réelles, mais pas leur cause. C’est passé. Aujourd’hui je suis beaucoup plus épanouie dans mon travail, il m’a bien fallu 4 ou 5 mois pour en arriver là. Il m’arrive encore de douter, de me tromper et parfois de traverser des périodes très compliquées. Mais je suis résolument optimiste !

Oser Rêver Sa Carrière : Si tu devais le comparer à un animal ?
Justine : Je dirais un animal pernicieux, discret, vif, mordant, un animal qui se
déplace la nuit sans bruit, qui brûle comme le feu. Un petit dragon peut-être ?
Mauvais comme une harpie, tenace et vicieux comme un congre… Pas le genre d’animal de compagnie dont on rêve !!

Oser Rêver Sa Carrière : Merci beaucoup pour ton témoignage !
Justine : Merci de m’avoir donné l’opportunité de m’exprimer, je pense que c’est aussi une forme de thérapie pour moi. C’est essentiel que l’on en parle, c’est loin d’être un phénomène simple et de passage. A l’avenir j’aimerais parler de bien-être, le pendant lumineux de l’obscur burn-
out. Peut-être la prochaine fois ? A bientôt !

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Pour en savoir plus sur le burn-out : Marina Bourgeois, Burn-out. Le (me) comprendre & en sortir, 2018.

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