Des RH à l’entrepreneuriat dans le tourisme écologique, portrait d’Eric Ozanne

Oser Rêver Sa Carrière : Bonjour Eric, merci d’avoir accepté cette interview !
Eric : Avec plaisir, Marina. Dans mon parcours de créateur, j’aurais aimé trouvé un accompagnement tel que celui que vous proposez.
ORSC : Eric, vous êtes un « reconverti ». Parlez nous de votre vie « passée ». Que faisiez-vous ?
Eric : Ma 1ère vie professionnelle s’est faite dans les RH. J’y ai travaillé pendant une dizaine d’années, au sein des groupes EIFFAGE et MARS. J’y ai vécu de belles aventures, en tant que Recruteur, Responsable formation à Marseille, et surtout RRH dans le Gard pour une usine Royal Canin. Je souhaitais en effet pratiquer ce métier sur le terrain, en étant au service de la production, et non l’inverse.
J’ai cependant toujours eu dans un coin de la tête l’envie de créer une entreprise, sans savoir dans quel domaine ni quand.
ORSC : Et aujourd’hui ?
Eric : Et bien j’ai fini par conjuguer mon envie de créer une entreprise avec mon souhait de vivre à la campagne. J’ai donc créé un Ecolodge (une structure d’hébergement touristique à taille humaine, éco-conçu, éco-gérée et dont la finalité est de contribuer au développement de l’économie locale et de l’écotourisme) en Puisaye, une petite région pudique et sauvage située à 1h30 au sud de Paris.
ORSC : Pourquoi avoir décidé de « changer de vie » ? Comment l’idée est-elle née ?
Eric : Je ne savais pas trop dans quel domaine me lancer, ni même pourquoi. Et lorsque Yann Arthus-Bertrand a sorti le film Home, j’ai pris conscience qu’il ne suffisait plus d’aimer la nature, mais que chacun devait contribuer, à son niveau, à provoquer le nécessaire changement pour préserver la Planète pour les générations futures : c’est la part du Colibris de Pierre Rabhi. Et comme il n’est pas simple de trouver des usines prospères en rase campagne, et encore moins d’y faire sa part, il fallait changer de métier. De là est née l’envie de créer un Ecolodge. Je trouvais intéressante l’idée que le tourisme devait profiter avant tout aux populations locales. Néanmoins, il existait des Ecolodges dans le monde entier, et aucun en France … pourquoi faire 8000 km d’avion pour vivre des vacances écologiques !
ORSC : Quel âge aviez-vous lors de votre reconversion Eric ?
Eric : 34 ans lorsque j’ai décidé et 36 ans lorsque j’ai accueilli ma première famille à Batilly-en-Puisaye.
ORSC : Avez-vous eu le sentiment d’entreprendre un projet un peu « fou » ?
Eric : Non, même si les autres avaient tendance à le penser ! J’ai mis 2 ans à décider, préparer le changement et le mettre en œuvre. La prise de risque a (presque) toujours été calculée, de façon à éviter les erreurs irréversibles. Dans mon ancien job, on m’avait appris que ce qui était habituellement fait en 2 ans, pouvait l’être en 6 mois. Alors j’ai simplement décidé d’appliquer cette méthode et de m’y tenir.
ORSC : Quid de la notion d’ « évidence » dans votre changement de vie ?
Eric : Dans mon cas, c’était évident … parce que c’est le fruit d’un processus lent et naturel de construction mentale. On ne plaque pas tout du jour au lendemain, sauf à prendre de gros risques (j’ai souvent été contacté en mode SOS par ce type de personnes, et la réussite est rarement au rendez-vous). On finit par mettre en œuvre un projet, qui n’est autre que la suite logique des 10 ou 20 années précédentes de votre vie : il faut juste oser le changement, oser sortir d’une voie tracée. Mon Ecolodge est une biographie grandeur nature, j’y retrouve un peu partout des expériences vécues, des voyages, des rencontres …
ORSC : Eric, avez-vous rencontré des obstacles particuliers ?
Eric : Ah oui ! Les obstacles ça ne manque pas … ce qui fait défaut c’est l’aide. Le 1er obstacle est financier : je n’ai pas de fortune personnelle, donc il a fallu convaincre des banques de financer la quasi totalité du projet. Là c’était le parcours du combattant, et j’ai fini par trouver in extremis. Encore plus dur … trouver un assureur ! Et encore un peu plus dur, obtenir de la DDT le permis de construire (heureusement la Maire de notre village nous a soutenu dès le début). Mais le plus dur moralement, c’est de se lancer dans un domaine qu’on ne connaît pas et de croiser en permanence des personnes qui vous disent que c’est impossible, qu’il faut 2 ans de plus pour obtenir les autorisations, faire les travaux, trouver des clients etc.
ORSC : Et votre entourage, comment a-t-il réagi ?
Eric : Mes parents m’ont dit qu’ils avaient toujours su que je réaliserai ce genre de projet, et tous mes proches ont soutenu ce projet.
ORSC : Qu’est-ce qui vous a poussé à traverser les étapes de la reconversion et à aller jusqu’au bout de votre projet ?
Eric : Quand je décide quelque chose, je vais au bout. Et puis, pour réaliser mon rêve, j’ai quitté une équipe formidable dans l’usine dans laquelle je travaillais : c’est grâce à ce qu’ils m’ont appris que j’ai eu le sentiment que c’était maintenant ou jamais. Alors je n’avais pas le droit d’échouer.
ORSC : De bout en bout, combien de temps aura pris votre reconversion ?
Eric : Environ six mois pour permettre à mon ancien employeur de réussir la transition à mon poste. Six autres mois pour trouver la ferme où créer mon Ecolodge, et enfin une dizaine de mois pour y emménager, faire les travaux et obtenir les autorisations d’ouverture … et trouver les premiers clients.
ORSC : Sur le plan financier, comment les choses se sont-elles passées ?
Eric : Dur dur de trouver une banque … mais finalement ça s’est débloqué d’un coup et, à quelques jours d’intervalles, j’avais 2 banques prêtes à financer. Mon petit conseil, c’est de prendre son temps et de ne pas aller voir tout de suite toutes les banques / investisseurs potentiels. Mieux vaut se faire la main avant, apprendre à présenter son projet et montrer que, malgré la passion, on garde la tête froide. Pour ma part, je n’ai pas attendu d’avoir tout le financement pour lancer les travaux et commercialiser (ma seule vraie prise de risque). Et ça m’a permis de montrer aux dernières banques rencontrées la faisabilité de mon projet, et son adéquation avec les attentes de la clientèle. Le plus important, c’est d’être crédible et de ne pas s’emballer. Le banquier mise sur une personnalité (à même ou pas de créer avec succès une entreprise) et un projet (à même ou pas de dégager suffisamment de recettes pour rembourser les prêts qu’il va accorder). Tout ce qui permet d’objectiver vos propos & vos chiffres est essentiel.
ORSC : Eric, nous avons échangé il y a peu de temps par mail. J’ai ri en lisant votre phrase « En Puisaye on a beaucoup de Bac +5 ou plus qui ont changé de vie. Et à part le n° spécial “Changer de vie” de tous les magazine de management ou autre, difficile de trouver de l’aide quand on hésite ». Je l’ai en effet trouvé pleine de vérité ! Où avez-vous trouvé l’aide ou les ressources nécessaires lorsque vous avez amorcé votre changement de vie professionnelle ?
Eric : En premier lieu parmi mes proches, qui m’ont toujours montré qu’ils avaient confiance en moi et en mes capacités. Dans mon parcours professionnel, qui m’a appris la pugnacité. Et auprès de la CCI et du réseau France Initiatives, qui m’a mis en contact avec un ancien Chef d’entreprise : on a bu une bière, je lui ai expliqué mon projet et il a fini en disant que je n’avais pas besoin de lui, que mon projet était très bon et que je pouvais poursuivre ma recherche de financement confiant. Ça m’a reboosté au bon moment ! Et j’ai aussi suivi une formation à la création d’entreprise de 5 jours à la CCI : elle m’a permis de prendre un peu de recul. J’ai aussi reçu une aide cruciale de Pôle Emploi : ils m’ont convoqué à une formation « Comment rédiger son CV » … no comment.
ORSC : Que donneriez-vous comme conseil à une personne souhaitant radicalement changer de secteur en 2017 ?
Eric : De le faire, mais sans précipitation. Ce genre de changements se fait « facilement » lorsqu’on est prêt. Il ne faut pas être déjà fragilisé par autre chose (problèmes personnels, financiers etc.), au contraire. Pour se donner toutes les chances de réussir, il faut apprendre à vivre presque sans argent : une jeune pousse ne vous versera pas le salaire que vous aviez avant ! Et tout ce qui n’ira pas tout de suite dans votre poche restera à la disposition de l’entreprise pour investir. Il faut réussir à rêver, voir loin … et garder la tête froide en confrontant son projet, ses idées, à l’opinion des autres. Évitez les personnes qui vous disent toujours combien vous êtes formidable, et concentrez vous sur celles qui ont un certain franc parler.
ORSC : Je constate que beaucoup de mes accompagné(e)s quittent le monde de l’entreprise pour lancer une activité, voire même, parfois, inventer leur métier. Quel regard portez-vous sur ces néo-entrepreneurs ?
Eric : L’entreprise est essentielle pour découvrir des méthodes, apprendre à travailler avec les autres, à travailler en mode projet … Mais dans la vie, l’objectif (me semble-t-il) c’est la quête du bonheur. C’est d’arriver face à la mort (on va tous mourir, la question c’est seulement quand) en se disant que j’ai profité pleinement du temps qui m’était donné, et que ce temps je l’ai mis à contribution pour que ma vie ait un sens … et pas seulement pour moi. Pour arriver à cela, il me semble qu’il vaut mieux garder le contrôle de sa vie professionnelle, par exemple pouvoir intégrer ses propres valeurs dans son travail (pour ma part l’écologie et l’humanisme). Je ne m’imagine plus croire dur comme fer en certaines choses, et travailler dans une entreprise qui ferait l’inverse.
ORSC : Une autre tendance que je constate est un certain retour à la terre, au terroir, une envie de retourner à la ruralité et à l’artisanat.
Qu’en pensez-vous ?
Eric : Je ne pense pas qu’on retourne à la terre ou à la ruralité. C’est à l’Homme qui retourne. Soi-même, et les autres. Le terroir, la terre … tout ceci permet de comprendre la finalité de la vie
ORSC : Eric, il y a 20 ans, auriez-vous oser vous imaginer à la place que vous occupez aujourd’hui ?
Eric : Non, je me destinais à devenir professeur de français. Et je ne pensais pas un jour pouvoir dire « je suis écolo » !
ORSC : Des regrets ?
Eric : J’essaie d’apprendre de mes erreurs pour m’améliorer. Mais je regarde toujours droit devant moi. Les regrets, j’en aurais eu si je n’avait pas tenté ma chance. C’était d’ailleurs mon principal argument pour me lancer : je ne risque rien (à part perdre mes maigres économies), si ce n’est de me réveiller un jour en me disant « ah si j’avais osé … ». Pas une once de regret, ce projet m’a permis d’apprendre beaucoup sur moi-même et sur la vie.
ORSC : Un petit conseil pour les entrepreneurs qui, on le sait bien, traversent souvent des montagnes russes émotionnelles ?
Eric : Gardez le cap ! Dans mon ancienne vie professionnelle, on m’a appris qu’il fallait faire de son mieux du premier coup, et ensuite s’améliorer en permanence. Alors ne visez pas la perfection, ce n’est pas bon pour le moral. Faites de votre mieux, démarrez et améliorez. Au bout de 4 ou 5 ans, vous serez surpris par le chemin parcouru, et aurez toujours une idée en tête à mettre en œuvre.
ORSC : Merci Eric !
Eric : Merci Marina, et tous mes vœux de réussite aux porteurs de projets que vous accompagnez.
Pour en savoir plus sur l’Ecolodge d’Eric, c’est par ici.


