Design de mobilité pour le Bien Commun

#MoveInSaclay — Épisode 2

En mars dernier une poignée d’acteurs publics et privés du territoire de Paris-Saclay ont décidé de lancer une nouvelle démarche de coopération pour faire émerger des solutions de mobilité sur le territoire qui répondent à ses enjeux d’attractivité, de qualité et de résilience. Pour le dire vite, qui contribuent au Bien Commun. OuiShare est impliqué dans la démarche comme partenaire, et j’ai eu l’occasion d’introduire le début de nos travaux ici il y a quelques temps.

Ce nouvel épisode rend compte de l’avancée des travaux, de la manière dont nous allons travailler ensemble dans les semaines qui viennent, et des défis qui structurent la démarche.

Ancrer les débats dans l’expérience et les besoins du quotidien

Une approche inspirée du Design Thinking : décrire des expériences vécues

Lorsque nous avons été sollicités par les partenaires du territoire de Paris-Saclay pour accompagner une nouvelle étape de la communauté d’innovation dédiée à la mobilité, il y avait déjà l’idée d’ancrer les travaux sur une expression de besoin. À vrai dire les diagnostics ou les projections de trafic ne manquent pas, et ce n’est que justice. Assurément l’émergence d’un territoire comme Paris-Saclay justifiait bien que la question des transports y soit planifiée. Il y a aussi de nombreuses institutions de recherche publiques ou privées sur le territoire qui ont pris comme objet d’étude d’une façon ou d’une autre le territoire lui-même. Enfin les collectivités, en particulier les 3 communautés d’agglomération concernées (Versailles Grand Parc, Saint-Quentin en Yvelines et la Communauté d’Agglomération Paris-Saclay) ont chacune leur stratégie transport qui reflète les besoins propres de leur territoire. Elles ont aussi initié une réflexion commune sur leurs besoins et ce qu’elles aimeraient pouvoir travailler ensemble.

Nous aurions pu nous attaquer à une énième synthèse de ces travaux pour déterminer de quels projets a besoin le territoire. Nous y aurions consacré beaucoup d’énergie, sans obtenir à coup sûr quelque chose de très opérationnel. Nous avons donc décidé d’adopter une approche très pratique, et qui permette de faire émerger un langage et des images communes. Le Design Thinking nous a inspirés parce qu’il part de l’observation de situations concrètes pour exposer des problèmes, éventuellement sous un jour nouveau. Nous avons donc fait plancher les 50 participants de la première session de travail sur des expériences vécues ou observées par eux. De la cinquantaine d’expériences décrites (et que nous avons conservées), les participants ont eux-mêmes fait émerger 6 expériences qui leur semblaient plus significatives et/ou importantes, qu’ils ont décrit plus en détails.

Nous sommes partis de ce matériau précieux pour vous raconter quelques histoires, quelques anecdotes qui peuvent rendre compte de la situation actuelle et de son évolution dans un avenir proche, à horizon 2024. Nous y avons intégré des discussions nombreuses avec les partenaires du projet, et certains résultats d’études existantes. Il n’y a pas d’exhaustivité, mais quelques images de nature à orienter nos travaux à venir.

#1 — La solitude du responsable mobilité

#2 — Le petit malin de Panurge

#3 — Un covoiturage “unique”

#4 — D’un cours à l’autre. Promenades sur un (grand) campus

#5 — Un entretien de recrutement à Paris — Saclay

#6 — Un imprévu

Des expressions de besoin à celles du bien commun : 6 défis pour Saclay

La lecture de toutes ces narrations nous a stimulés, elles amènent spontanément des idées de “solutions”. Pourtant nous souhaitions surmonter deux écueils :

  • Décrire des besoins du territoire dans son ensemble, au-delà des exemples particuliers que nous avions demandés au participants. Il y a une diversité d’entreprises (pas uniquement EDF R&D), plusieurs écoles d’ingénieur et d’autres formations universitaires (pas uniquement Centrale-Supélec), plusieurs portes d’entrée (pas uniquement Massy-Palaiseau), plusieurs collectivités locales
  • Distinguer ce qui relève d’intérêts et besoins particuliers, et ce qui relève d’une expression de l’intérêt général recherché pour l’ensemble du territoire. L’un et l’autre ne s’opposent pas nécessairement, mais les implications ne sont pas les mêmes. Une collectivité peut exprimer des besoins propres pour assurer l’intérêt général sur son territoire spécifiquement, qu’il faut concilier avec l’intérêt général de Paris-Saclay. Une entreprise ou un individu peut exprimer

Nous avons travaillé sur la base de chaque scénario pour faire ressortir des défis correspondant à des thèmes ou besoins émergeant des expériences scénarisées précédentes. Et nous les avons retravaillées pour qu’ils puissent contribuer à ce que les uns et les autres ont bien voulu nous partager comme contribuant au bien commun. Ces défis n’ont pas la prétention d’exprimer le bien commun poru le territoire en matère de transport, et nous ne sommes pas légitimes pour cela. Toutefois les 6 défis que nous avons sélectionné sont des “enablers”, ils apportent une contribution au bien commun tel qu’il est perçu par les différentes parties prenantes, et il rend possible un certain de politiques publiques (ce qui ne présage pas de la manière dont elles seront menées, des choix qui seront faits dans les détails).

Ci-dessous, un résumé de chacun des 6 défis, et pourquoi ils pourraient contribuer au bien commun. Quelques détails supplémentaires sont disponibles dans ce document introductif aux défis.

#1 — Décupler la pratique du covoiturage

Décupler — Rendre 10 fois aussi grand”

La pratique du covoiturage est existante sur le territoire. Elle est informelle entre des passagers et conducteurs se connaissant personnellement. Elle s’appuie aussi sur diverses plateformes, éventuellement soutenues par des acteurs publics (département, agglomérations) ou privés (entreprises). Dans ce dernier cas on parle de quelques centaines de trajets par jour. Passer à quelques milliers est un enjeu fort, un défi difficile à relever.

Enjeu fort car il y a des axes de transport en commun et/ou routier qui sont et seront encore à l’avenir congestionnés. Faire sortir des voitures ou des passagers de transport en commun du circuit (pour les mettre dans d’autres voitures) est un enjeu fort. Allons plus loin qu’un objectif général peu atteignable du type avoir 1,9 personne par voiture (alors qu’on est à moins de 1,2) qui résoudrait tout magiquement. Entrons dans le détail d’axes et de circonstances où le covoiturage est une alternative, ou peut être combiné à d’autre modes.

Aucune chance qu’il n’y ait une solution miracle, tant sont déjà testées. Mais un bouquet de solutions ciblées sur des propositions de valeur précise, on ne peut pas s’en passer.

#2 — Développer de nouvelles portes d’entrée sur le territoire

Les gares ferroviaires de Saint-Quentin en Yvelines, Versailles et Massy-Palaiseau comptent parmi les principaux points d’entrée sur le territoire. Ils concentrent, de plus en plus, toutes les difficultés, en termes d’expérience de mobilité, de sécurité, de fiabilité. Il en va de même d’un certain nombre de nœuds routiers.

Neo face à un choix : quel porte d’accès choisir pour atteindre sa destination ? Source : Matrix

Une des possibilités pour accueillir la croissance à venir des flux de personnes est de mieux répartir ceux-ci à travers davantage d’accès aux grands centres d’activité. Par exemple l’accès au plateau de Saclay pourrait se faire utilement à partir des gares RER B de Lozère ou du Guichet. D’autres « portes » à Satory ou Jouy en Josas pourraient être développées.

Cela nécessite de réfléchir aux connexions depuis ces gares qui ne peuvent bénéficier de modes de transport lourd ne l’état, d’imaginer des solutions qui à partir des infrastructures existantes garantissent une expérience de mobilité de qualité et fiable. Il s’agit de mobiliser des modes de transport originaux dans leur implémentation (ex : lignes de covoiturage, vélos électriques VAE, bus), mais aussi de réfléchir à la disponibilité de l’information et de mécanismes incitatifs en général permettant d’optimiser au mieux le système dans les meilleures conditions pour les individus.

#3 — Du TCSP au “super-TCSP”

Deux lignes de TCSP sont déjà opérationnelles sur le territoire (la 91–06 et la 91–10). Leur capacité théorique actuelle est conséquente mais elles pourraient constituer une solution de report intéressante pendant quelques années en attendant le métro, à quelques conditions :

  • Augmenter significativement la fréquence de passage maximale et plus généralement le débit de voyageurs admissible aux heures de pointe ;
  • Apporter des garanties suffisantes sur le temps de parcours pour que le mode de transport soit attractif pour les voyageurs ;
  • Garantir le confort et surtout la sécurité indispensables dans chaque station du réseau (certaines comme Massy-Palaiseau souffrent actuellement de limitations), à défaut imaginer des alternatives pour déporter la charge.
Le TransMilenio à Bogota offre une capacité maximale de 350 bus (de 160 places) par heure et direction, soit 56 000 passagers !

Les solutions peuvent puiser dans des champs très divers, assez classiques comme l’organisation du système et le choix des équipements ou véhicules, aussi bien qu’en faisant appel aux capteurs et IoT ou l’Intelligence Artificielle, avec à la clef des questionnements de fond de nature politique sur les priorités pour le territoire (quels flux favoriser ou comment les traiter, faut-il prioriser les transports en commun par rapport à la voiture, etc).

En boostant ainsi l’infrastructure TSP pour en faire un « super-TCSP » dans la logique du fameux TransMilenio de Bogota (bien que victime de son succès, sa capacité est d’ores et déjà impressionnante ; cette étude académique évoque un débit réel constaté de 43 000 passagers/direction en 2012, en cours d’évolution à la hausse), les pouvoirs publics et Autorités Organisatrices des Mobilités (AOM) compétentes auraient davantage de choix pour organiser au mieux l’offre de transport en conséquence, et répondre autant que possible aux besoins du territoire.

#4 — Le numérique (réellement) au service des usagers du territoire

Tout le monde vante les mérites de la « multimodalité » (plusieurs options pour le même trajet) et de « l’intermodalité » (plusieurs modes de transport au cours d’un trajet). Sauf les utilisateurs, qui vivent tout cela comme une contrainte au quotidien. Avoir une diversité d’options est un confort qui apporte de la résilience, mais cela signifie se poser de nombreuses questions pour choisir le meilleur trajet ou bien renoncer à choisir la meilleure option et choisir toujours le même trajet (le meilleur en moyenne idéalement). La plupart d’entre nous choisissons la dernière option.

À ce jeu la voiture emporte souvent la mise car elle est “porte à porte » (sous réserve du stationnement, un casse-tête souvent) et moins sujette aux alea (après tout les bouchons sont souvent un acquis, il n’y a pas de réelle incertitude).

Sur Paris-Saclay, pas moyen d’échapper à l’intermodalité et la multimodalité, il est même nécessaire de les développer pour apporter des solutions. Dans ces conditions, comment faire ? Pour une fois le numérique a certainement une véritable utilité et un vrai potentiel au-delà des applis existantes pour obtenir une meilleure information, plus fine, plus complète, accéder à tous les modes et options plus facilement, oublier toutes ces « ruptures » dans le trajet qui sont souvent pénibles à vivre, que l’on soit visiteur occasionnel ou habitué.

Certains penseront comme par réflexe à du MaaS (Mobility as a Service), d’autres imagineront tous les bénéfices pour la collectivité ou pour les entreprises du territoire de bénéficier de plus d’information, de meilleure qualité, pour prendre de meilleures décisions et produire des services de meilleure qualité. Enfin certaines pointeront les risques et difficultés associés à la collecte et l’exploitation des données personnelles.

Le numérique est incontournable, peut-on l’exploiter pour le mettre au service du territoire et des citoyens (et non l’inverse) ?

#5 — Se déplacer sur le territoire sans voiture (personnelle)

Paris-Saclay et les territoires avoisinants ont la réputation d’être des territoires où la voiture est indispensable. Ce qui se traduit dans les faits aujourd’hui, aussi bien pour les trajets pendulaires (proche de 80% de part modale pour la voiture) que pour les autres trajets intra-territoriaux. Pourtant Paris — Saclay n’a pas d’avenir par le tout-voiture, c’est une simple question de physique. Du moins pas Saclay comme pôle mondial d’innovation et d’excellence. Au-delà de la physique, on n’attire pas les mouches avec du vinaigre, et espérer attirer et retenir une population cosmopolite, éduquée et aux revenus élevés avec un tel modèle. D’ailleurs les choix d’aménagements portés par l’EPAPS et les collectivités pour le cluster d’innovation vont déjà dans le sens d’une harmonie entre accessibilité routière et développement d’une multitude de modes alternatifs.

Connecter les zones d’activité du territoire (même au creux de la journée) et permettre des déplacements du quotidien à toute heure de la journée sans recourir à une voiture individuelle est une condition de la qualité de vie, tout autant qu’un moyen d’inciter à ne pas prendre sa voiture poru se rendre dans le secteur. Si je n’ai pas besoin de voiture sur place, je me sens moins obligé de m’y rendre en voiture.

#6 — Une organisation résiliente, agile et et au service du bien commun

Jusqu’ici le territoire Paris-Saclay a subi une image d’éloignement en transport depuis la capitale, d’enclavement. C’est évidemment un sujet essentiel, qui est en voie d’amélioration. Cela prend du temps, à ce jour cela repose essentiellement sur de meilleures dessertes (notamment TCSP) depuis les gares (temps de parcours et fréquence), qui devraient continuer leur montée en puissance. À terme (au cours de la prochaine décennie) cela passe obligatoirement par l’amélioration des infrastructures ferroviaires déjà prévue d’une part et par l’arrivée de la ligne 18 d’autre part.

Toutefois le système de transport ne peut s‘apprécier uniquement à l’aune des temps de parcours et de la fréquence. Dans un contexte de forte croissance démographique et d’activités, tout le territoire se trouve sous pression, créant le défi de la résilience d’une part, de l’agilité d’autre part. La résilience parce qu’un système saturé peut se bloquer ou imploser au moindre grain de sable. Plus précisément il peut s’agir de quelques flocons, de passagers qui bloquent la fermeture des portes d’un véhicule, d’un accident de circulation ou d’une avarie matérielle, d’une grève ou bien simplement d’un événement inhabituel par les flux de voyageurs qu’il génère. Dans ces conditions, lorsqu’il n’y a plus de marges de manoeuvres, le système devient rigide pour opérer au mieux, sans réelle adaptation possible, sans personnalisation, sans anticipation.

Le défi consiste, bien au-delà des modes de transport eux-mêmes, qui font l’objet de travaux, à mettre de la résilience et de l’agilité dans tout l’écosystème de Saclay : ceux qui y vivent, y travaillent, y étudient. Comment ? De nombreuses pistes autour de la coordination entre les acteurs publics et privés, le partage d’information et de données, des mécanismes de coopération à tous les niveaux, d’interaction, voire d’incitations. Apporter des solutions d’oganisation résiliente et agile, c’est permettre au territoire de tirer parti de quantité de solutions potentielles disponibles par ailleurs : le télétravail évidemment, l’étalement des horaires de pointe, les changements de modes de transport, l’adaptation à des circonstances exceptionnelles, l’anticipation des besoins.

Et après ?

Ces quelques défis, qui n’épuisent pas toutes les initiatives pouvant être mises en oeuvre sur le territoire de Paris-Saclay, ont fait l’objet d’un atelier de travail entre acteurs locaux de la recherche, de l’industrie et des collectivités. Ils ont été précédés et se poursuivent par de nombreuses sessions d’approfondissement thématique et d’itérations. Ce travail est complété par un Appel à Manifestation d’Intérêt (AMI) à destination de tous ceux qui sont prêts à investir pour la réussite de Paris-Saclay, c’est à dire à investir du temps, de l’énergie et des solutions pour faire émerger le programme (il y a déjà un certain nombre de partenaires très investis).

Tout ceci débouchera le 16 mai sur une session de design d’un programme cohérent pour #MoveInSaclay reprenant tous les travaux et contributions. Cette journée se clôturera à 17H par un forum #MoveInSaclay autour des décideurs du territoire s’engageant dans le programme. Participants annoncés : les présidents d’agglomération de Versailles Grand Parc, Saint Quentin en Yvelines et Paris-Saclay, le président du pôle de compétitivité Systematic, le directeur général de l’EPA Paris-Saclay. Invitation à venir.

Notre principal défi au sein de l’équipe OuiShare, c’est de faire en sorte que cette démarche #MoveInSaclay ouvre le champ des perspectives et des solutions pour le bien commun du territoire, pour donner plus de possibilités d’action aux décideurs aux politiques et aux acteurs locaux.

Rendez-vous au prochain épisode ! En attendant, abonnez-vous à notre newsletter pour recevoir toutes les informations sur les travaux en cours.