La mer a avalé Sheikh Mansour

Par Nada Ahmed

Aimeriez-vous que je vous raconte mon histoire ? Depuis le début ? En commençant, par exemple, au jour de ma naissance ?

Je m’appelle Mangue. Mon père aimait nous donner des noms de fruits, comme Pomme, Orange et Grenade.

Mon histoire commence dans un quartier de la ville de Rosette, qu’on appelle Sheikh Mansour. Ma belle-mère m’a raconté que pendant la révolte d’Urabi en Égypte, les gens venaient s’y réfugier et parlaient à Sheikh Mansour de leurs sites de pêche, à Alexandrie ou à Aboukir. Lorsqu’ils y arrivaient, il était déjà là, sans bateau. Personne ne savait comment il arrivait là si vite. C’est ainsi que le quartier porte son nom.

Quand Sheikh Mansour est mort, on l’a enterré à l’endroit où le Nil et la Méditerranée se rejoignent. Et on lui a construit une mosquée.

Une ferme et des maisons de deux et trois étages se trouvaient à proximité de ce bâtiment. Il y avait là des officiers de marine, une coopérative et des maisons blanches. Il y avait des soldats et leurs femmes.

Il y avait la maison de Haj Atiya où nous passions les vacances d’été à Alexandrie.

Un jour, je suis allée jusqu’à cette maison avant que la mer n’avale ce quartier.

Les gens attachaient leurs affaires dans les maisons, et ils se réveillaient le lendemain en retrouvant tout sous l’eau.

Cela ne s’est pas produit petit à petit. C’est arrivé du jour au lendemain !

Ils ont retrouvé leurs affaires qui flottaient à l’intérieur de leur maison. Ils sont alors partis se plaindre au gouverneur de la ville, je ne me rappelle plus son nom. Était-ce Wafiq Ghozlan ?

Ils sont allés lui demander de nouveaux logements pour remplacer ceux qui avaient été avalés par la mer. Mais il a refusé !

Sa réponse a été, « voici la terre. Construisez les maisons vous-mêmes. »

Il a voulu leur donner le terrain de Haj Eid, mais le Haj a refusé. De toute façon, les gens n’avaient pas assez d’argent pour construire eux-mêmes leur logement.

Nous avons donc été déplacés. Certains sont allés vivre à Al-Max, d’autres sont partis dans les vallées, d’autres encore à Wadi Al-Qamar. Je suis retournée à Rosette.

Je suis allée à l’endroit où nous habitions. J’ai posé à Mohammed la question suivante : « où est notre maison ? »

« Là-bas », m’a-t-il répondu en montrant un point sur la mer.

Quand la compagnie chinoise est venue construire le barrage, on nous a dit que, sans le barrage, la mer avalerait Alexandrie et ce qui restait de Rosette. Mais pourquoi ont-ils construit le barrage ? Ce n’était pas pour protéger les gens. Ça ne les dérangerait pas de nous voir mourir. Tout ce qu’ils veulent c’est construire un complexe touristique et résidentiel sur nos terres. Nous sommes menacés par le complexe, sinon par la mer.

Nous nous en remettons à la miséricorde de Dieu !

Je me souviens de beaucoup de choses de ma ville natale. Il y avait une école avec des classes de première et deuxième années, et des élèves de troisième année se joignaient à nous.

Il y avait des chevaux, que nous appelions hajjana, qui trottaient le long de la plage. On partait en courant quand on les voyait.

J’ai la nostalgie des vacances d’été.

Tout le monde a abandonné Sheikh Mansour. Il ne reste que trois ou quatre maisons, et une seule famille. Tout le monde est parti vivre à Al-Max.

C’est Am Ismaïl qui nous a amenés ici.

Tout a disparu. Il ne reste que la mosquée de Sheikh Mansour !

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