Delphine Malausséna « J’aime travailler à partir du scénario, cela laisse davantage place à l’imagination et naturellement à une créativité plus libérée. »

Mathilde Psaume
Jun 22, 2020 · 11 min read

Diplômée de l’ENS Louis Lumière, d’abord cheffe opératrice du son durant plusieurs années, la brillante compositrice de musiques de film Delphine Malausséna partage avec nous son parcours et ses inspirations.

©Manuel Duran

Peux-tu nous retracer ton parcours ?

Une fois le lycée terminé, j’ai commencé des études de physique fondamentale. C’était une discipline qui me plaisait énormément et pour laquelle je suis allée jusqu’au Master 1. Parallèlement à cette formation, je faisais de la musique depuis toute petite au conservatoire, cela faisait partie intégrante de ma personnalité. J’ai compris à l’issue de mon Master en physique que je ne pouvais m’épanouir pleinement dans les sciences et qu’il fallait me rapprocher d’un secteur artistique. J’ai donc choisi de passer le concours de L’école Nationale Supérieure Louis Lumière dans laquelle je suis rentrée en section son. Cette filière exige des connaissances en musique, en sciences et en cinéma, ce qui me correspondait bien. J’ai donc commencé par faire du son et pas de la musique. J’ai rencontré, lors de cette formation, un ingénieur du son incroyable du nom de Pierre Gamet, un des plus grand ingé-son de l’époque. Il m’a formée lors de plusieurs tournages en « son direct », qui correspond à la prise de son sur les plateaux. C’est au cours de cette expérience que je suis tombée amoureuse des plateaux, j’ai adoré et ai pratiqué ce métier d’ingé-son pendant les dix années suivant ma sortie de L’ENS Louis Lumière.

Il y a quatre ans que la musique m’a rattrapée. J’ai à l’origine une formation de musicienne en violon, j’ai fait de la direction d’orchestre et également de l’écriture musicale. L’envie de musique m’est revenu et particulièrement celle de composer. Je suis alors repartie étudier la composition. Je suis quelqu’un qui se fie beaucoup à ses intuitions et ses envies. Mes premiers projets en tant que compositrice ont été principalement des courts-métrages, et petit à petit cela prend, on commençait à faire appel à moi de plus en plus. La composition est vraiment ce qui me correspond le mieux et ce dans quoi je me sens épanouie. Chaque expérience de mon parcours m’a amenée à une autre, de manière assez cohérente finalement, pour en arriver naturellement à la composition à l’image. Tout est lié.

Que t’apporte tes compétences d’ingénieure du son dans ton travail de compositrice et vice-versa ?

C’est génial de bien connaître le son quand on fait de la musique, c’est un vrai plus ! J’aime beaucoup, d’ailleurs, composer à partir de sons que j’ai moi-même enregistrés. Je connais la technique, j’ai de nombreux micros à disposition, ces compétences m’allouent une grande autonomie dans mon processus créatif. Par exemple, pour le dernier projet de court-métrage sur lequel j’ai travaillé, j’ai moi-même effectué toutes les prises de son des instruments. Comme non seulement je sais le faire mais qu’en plus j’aime ça, c’est quasiment de la composition pour moi de choisir où placer les micros, choisir ce que j’ai envie d’entendre et de faire ressortir. J’ai notamment enregistré récemment pour le long-métrage Cinquième Set de Quentin Reynaud la magnifique violoncelliste, Juliana Laska. Nous avons travaillé dans une atmosphère très intime pendant une journée entière. Nous étions uniquement toutes les deux, sans toute une équipe derrière comme c’est souvent le cas. Les prises de sons sont très réussies, une sorte de magie a plané sur cette journée. La gestion autonome du son me permet une certaine souplesse. Méthode qui ne fonctionne évidemment pas si je dois enregistrer un orchestre symphonique ! Mais c’était une très belle expérience.

A l’inverse, lorsque je fais du son, j’ai parfois l’impression de mixer comme de la musique. En effet, mixer des voix c’est également mixer du rythme, des notes, les deux se combinent. Le son est plus technique et la musique plus artistique, mais le son fait également beaucoup appel à l’artistique car il requiert une sensibilité au jeu, à l’interprétation… et la musique à son tour nécessite d’avoir une certaine technique pour parvenir à ses fins.

J’ai également pas mal d’expérience en tant qu’ingénieure du son, grâce à cela j’ai appris à parler à un réalisateur. J’ai lu beaucoup de scénarios, et même si nous en parlions par le prisme du son, je suis à l’aise avec ce dialogue et apprécie beaucoup aujourd’hui l’échange compositrice-réalisateur. Je le trouve toujours très enrichissant.

Faire de la prise du son m’a appris à m’adapter rapidement. Sur un plateau, à l’inverse de l’image, le son n’est pas au premier plan, nous devons sans cesse nous accommoder.

Beaucoup de liens peuvent être faits entre les métiers de son et de composition !

Comment est arrivé ton dernier projet de long-métrage Cinquième set, réalisé par Quentin Reynaud ? Peux-tu nous en dire plus sur l’univers du film et ta démarche artistique pour celui-ci ?

Pour Cinquième Set, je connaissais le réalisateur Quentin Reynaud depuis très longtemps. J’ai travaillé pour lui lors de son premier court-métrage qui était aussi mon premier tournage en tant que chef opératrice il y a dix ans, dès ma sortie d’école, co-réalisé avec Arthur Delaire à l’époque. J’ai travaillé sur leurs deux courts-métrages et sur leur long-métrage commun. C’est donc naturellement qu’ils m’ont tout d’abord proposé de participer au projet Cinquième Set en tant que chef opératrice du son. Je n’étais pas disponible pour le tournage mais lui ai alors dit que je faisais également de la musique. Quentin m’a envoyé le scénario et sur cette base je lui ai proposé des influences, des ambiances et ce que j’imaginais pour le film. Cela lui a beaucoup plu, il m’a rappelé et a accepté de me faire confiance. Ce qui était pour moi quelque chose d’énorme car je n’avais encore jamais fait mes preuves sur un long-métrage. Je ne le remercierai jamais assez d’avoir pris ce risque et de m’avoir fait confiance. C’est une grosse responsabilité la composition.

Nous avons travaillé ensemble dès le début du montage image, ce qui est n’est pas usuel. En général, le monteur commence à travailler avec ce qu’on appelle des « musique temporaires » et le compositeur n’arrive qu’après. Il ne doit donc pas imiter cette musique temporaire tout en conservant l’atmosphère déjà préétablie, je trouve ce travail plus compliqué et c’est pourquoi j’ai été ravie d’arriver dès le début du montage sur Cinquième Set. Nous sommes partis d’une page blanche et avons dès le début placé mes compositions sur l’image. J’ai beaucoup échangé directement avec Jean-Baptiste Beaudoin, le monteur du film. Cela a été un vrai travail d’équipe. C’est très agréable de travailler dans ces conditions et je ne pense pas que ce soit le cas de figure majoritaire pour un compositeur. Il arrive souvent bien après la bataille.

Préfères-tu travailler sur scénario ou à partir d’images ?

J’aime travailler à partir du scénario, cela laisse davantage place à l’imagination et naturellement à une créativité plus libérée. Nous avons davantage le temps de travailler les atmosphères avec le réalisateur, même pendant le tournage on pense à la musique et celle-ci peut influer sur la mise en scène et vice-versa. Quand on travaille à l’image, certaines expérimentations ne sont plus possibles. C’est pour toute ces raisons qu’en tant que compositrice, je préfère arriver le plus tôt possible sur les projets, pour avoir le temps de laisser mûrir la création.

Arriver tard peut être frustrant, on se retrouve avec un projet complétement construit que l’on doit « terminer », cela lisse beaucoup de choses quand la musique est considérée comme la dernière étape. On ressent davantage les pressions de temps, de budget…

Je pense d’ailleurs à la compositrice Hildur Guonadottir, récemment oscarisée pour son travail de composition sur le Joker, également à l’origine de la BO de la série Tchernobyl. Elle raconte que lors du tournage de Tchernobyl, elle a enregistré des sons directement sur le tournage et a composé à partir de ces éléments. Je trouve cela brillant. A partir de sons de porte, de métal etc… elle a réussi à créer une atmosphère incroyable, chose qui aurait été impossible en arrivant en post-production.

Cela t’arrive de faire la même chose ? D’intégrer des sons du quotidien dans tes compositions ?

Tout à fait. Lors d’un court-métrage de Lucie Rico, Les enfants de salaud, sur lequel j’avais travaillé grâce au dispositif « 3e personnage » du Festival International du Film d’Aubagne, le but était de composer la musique à partir de sons que j’ai enregistré directement dans la maison dans laquelle se passe l’histoire. C’était nouveau pour moi, comme procédé. Je me suis donc rendue sur le lieu du tournage pour faire mes prises de sons et ai ensuite composé à partir de cette matière sonore. Je n’ai utilisé aucun autre élément que ces sons enregistrés, ce qui a créé une atmosphère captivante. C’est un procédé assez extrême que je n’utiliserai pas forcément pour un long-métrage mais que j’ai adoré tester. C’était une expérience très enrichissante.

Quel est ta méthode de composition ?

J’aime partir d’une session blanche. Généralement, je commence à travailler uniquement à partir d’un timbre d’instrument électronique, une nappe, et cela m’inspire. Je me laisse une grande liberté dans mon processus de création. C’est vraiment l’image de la page blanche sur laquelle j’essaierais un trait de crayon, puis de pinceau, une couleur… et je construis petit à petit. A l’inverse de compositeurs avec qui j’échange, qui aiment commencer leur composition avec par exemple une session de cordes et qui partent de ce cadre, j’aime partir d’un espace de travail vierge de tout élément.

En réalité, je réfléchis beaucoup avant de me mettre à composer. Souvent, j’imagine mes thèmes mentalement bien en amont, et quand je me mets au travail, je compose assez vite car j’ai tout en tête. Je ne passe pas des heures à chercher derrière mon ordinateur. Il ne m’est encore jamais arrivé de me mettre au travail sans savoir ce que j’allais faire. Généralement, je l’ai tellement pensé que tout va très vite. Je sais le plus souvent dans quelle direction aller. Le syndrome de la page blanche ne m’est encore jamais tomber dessus et j’espère ne jamais le connaître ! Ce qui est beau en musique de film, c’est que parfois il suffit d’une note pour raconter quelque chose.

Je pense que mon style n’est pas de composer de grosses pièces orchestrales, bien qu’ayant grandi dans la musique classique je sais les apprécier. J’aime les choses plus épurées, travailler sur le son et sur les atmosphères. J’adore collaborer avec des instrumentistes et rechercher des sons particuliers avec eux. Par exemple, j’ai récemment enregistré un de mes voisins qui est ténor. Avant notre séance d’enregistrement il m’a demandé ce qu’on allait faire et je lui ai répondu que je n’en avais encore aucune idée et que la démarche était d’improviser ensemble. Une fois chez lui, je lui ai proposé une mélodie que j’avais imaginée quelques minutes avant, il l’a reprise et nous sommes partis de là. C’est donc chez lui que j’ai en fait composé en direct, en l’enregistrant. J’aime travailler avec cette spontanéité, elle laisse place aux émotions de l’instant et permet une vraie authenticité. Une fois ces séances terminées, je me plais à remonter le son, y ajouter des effets et à le sculpter complétement. C’est un moment où je me réapproprie le son, j’aime beaucoup à ce stade travailler la spatialisation notamment.

As-tu un format ou un genre de prédilection ?

Je suis assez attirée par les films de genre au cinéma. J’aime composer des musiques un peu noires, je trouve cela plus facile. J’aurais beaucoup plus de mal à composer pour la comédie par exemple. Je me suis essayée à ce genre mais je trouve plus difficile de faire de la musique gaie que de la musique triste.

J’aimerais beaucoup travailler sur un projet sombre, typiquement Tchernobyl ! Les séries à suspense comme Le Bureau des légendes, dont je trouve la musique formidable, m’intéressent particulièrement. C’est tout ce qui me plaît : un travail d’ambiance, de rythme et de mélodie.

As-tu déjà pensé à l’animation ?

Justement je suis ravie car j’ai récemment été sélectionnée aux rencontres réalisateurs-compositeurs du Festival d’Annecy. Je trouve que l’animation est un beau terrain de jeu pour le compositeur car elle laisse beaucoup de place à la musique.

J’aimerais beaucoup travailler pour la série, vraiment. Je trouve ça très intéressant de pouvoir décliner des thèmes sur le long terme.

As-tu déjà participé à des dispositifs spécifiques pour compositeurs ?

Tout à fait, notamment les rencontres « 3ème personnage » du Festival International du Film d’Aubagne. J’ai participé à trois éditions grâce auxquelles j’ai pu à chaque fois travailler sur un ou deux courts-métrages. Cela m’a permis également de me créer un réseau. Au-delà de rencontrer des réalisateurs et des producteurs, j’y ai rencontré énormément de compositeurs. A partir de là se crée un réseau de collègues et d’amis avec un effet ricochet très fort. Merci Aubagne ! C’est fantastique.

Quelle est pour toi la relation idéale entre un compositeur et un réalisateur ?

Je la définirais comme un subtil lien de confiance. C’est de cette confiance que née la créativité d’un compositeur. Grâce à elle, le compositeur peut oser et se transcender. C’est pour moi l’élément central. Le réalisateur idéal est également celui qui va offrir une liberté artistique tout en étant exigeant. Certains réalisateurs ont cette capacité à te pousser hors de te tes retranchements et à te permettre d’aller plus loin que tu ne l’aurais imaginé. Ça c’est génial. Une communication de qualité est aussi un élément central dans la collaboration compositeur-réalisateur, c’est très important.

Sur Cinquième set notamment, c’était un vrai travail d’équipe. J’ai été de nombreuses fois au montage, et Quentin (Reynaud) est venu à l’enregistrement. La confiance s’est créée mutuellement. J’ai pris beaucoup d’initiatives en proposant en amont des thèmes déjà très travaillés avec une violoncelliste que j’avais moi-même déjà enregistrée. C’est à partir de cet engagement-là que la confiance est née je pense. Je ne voulais pas proposer uniquement des sons de synthèse, j’avais envie que le réalisateur puisse se projeter pleinement dans l’univers musical que j’imaginais. J’ai beaucoup anticipé et cela a fonctionné.

Les femmes restent largement minoritaires dans la musique à l’image, le ressens-tu dans ton quotidien de compositrice ?

On est en effet tellement peu qu’on se connaît toutes ! Nous entretenons d’ailleurs un groupe sur les réseaux ayant pour but de se rassembler, se donner les bons plans, et échanger ensemble sur cette problématique de parité. Certaines compositrices ressentent très fortement ce plafond de verre qui rendent difficilement accessibles les postes à responsabilité. Personnellement, étant encore jeune dans ma carrière, je ne le ressens pas vraiment. Nous verrons sur le long terme. Venant moi-même du son, qui est un univers d’autant plus masculin, j’ai malgré tout réussi à y faire ma place. J’ai beaucoup travaillé en son sur des longs-métrages, des séries et je ne me suis pas sentie freinée par mon identité de femme. Indéniablement, le faible pourcentage de femmes représentées dans ce milieu interroge. De manière générale, ce que j’ai pu remarquer dans le cinéma, c’est que la majorité des chefs de poste sont masculins et les assistantes féminines. En son notamment, en observe de nombreuses perchwomen mais dès que l’on passe au poste d’ingénieur du son, tout de suite il y a beaucoup moins de femmes. Parallèlement, en musique, les femmes compositrices à pouvoir vivre de leur activité sont peu nombreuses.

Quel influence le confinement a-t-il eut sur ton activité de compositrice ? Comment l’as-tu vécu ?

Plutôt bien ! J’ai beaucoup composé, la situation m’a beaucoup inspirée. Cela m’a permis de réfléchir sur la suite et m’a confortée dans ma volonté de travailler sur les projets qui me tiennent à cœur et continuer d’autant plus à suivre mon instinct et mes envies. J’ai eu l’opportunité de prendre conscience de beaucoup de choses.

La seule chose qui m’inquiète est que comme beaucoup moins de films ont été produits récemment, dans six mois il y aura moins de films sur le marché et donc moins de travail pour nous. Je pense que les compositeurs vont connaître une vague de baisse d’activité qui surviendra dans quelques mois.

En même temps ce n’est pas plus mal, il y a tellement à faire en musique. Dès lors que je ne suis pas occupée sur un projet, je cherche de thèmes, des sons, c’est infini !

Un conseil pour les jeunes compositrices-eurs ?

Il est important de chercher son propre style, son propre univers. Avoir quelque chose qui nous différencie des autres et défendre une singularité. C’est cela je pense qui peut attirer les réalisateurs. J’aime l’idée que l’on vient chercher un compositeur pour sa patte, son univers propre.

Prenez contact avec Delphine Malausséna sur Paper to Film : https://bit.ly/37PSS1P

Paper to Film

Paper to Film

Le blog officiel de Paper to Film, la première plateforme de mise en relation entre scénaristes, producteurs et agents. // The official blog of Paper to Film, the first network connecting scriptwriters, agents and producers

Mathilde Psaume

Written by

Collaboratrice Paper To Film

Paper to Film

Le blog officiel de Paper to Film, la première plateforme de mise en relation entre scénaristes, producteurs et agents. // The official blog of Paper to Film, the first network connecting scriptwriters, agents and producers