Hackathon : pipo ou bingo ?

Pour une innovation —  (con) descendante — ?


Depuis quelques temps, on voit les propositions de hackathons susciter des réactions pour le moins mitigées voire quelquefois franchement irritées. “Encore ?” — “C’est purement et simplement de la comm !” — “Pas possible de produire des applis dans ces conditions” Avec quelques perles :

https://twitter.com/nodesign/statuses/394090104350048256

Ouch, ça fait mal. Comment en est on arrivé là ?


Si on reprend la définition de wikipedia : “A hackathon (also known as a hack day, hackfest or codefest) is an event in which computer programmers and others involved in software development, including graphic designers, interface designers and project managers, collaborate intensively on software projects.” C’est donc globalement, une “fête” de devs pour collaborer intensivement à un projet de logiciel et lui faire franchir un lancement, un cap, une version.

Plus tardivement, ce format a été mis en avant par des financeurs pour lancer rapidement des nouveaux logiciels ou identifier des sources d’innovation. Certains hackathons ont étés utilisés pour aider une cause, accompagner le lancement d’une startup.

D’une manière générale, cet événement favorise le travail collectif sur des objectif communs largement soutenu par la communauté, afin de franchir un seuil, par l’apport d’une grand nombre de personnes travaillant ensemble dans un temps restreint.

Valentin Squirelo (@squirelo) est entrepreneur et product designer (Owni, Tactilize, HackerLoop). Il travaille avec les devs et les designers pour créer des nouveaux produits et services.

PR : “Salut Valentin, c’est quoi le problème dans les hackathons ?”

VS : “Le nombre de hackathons en deux ans a explosé. Toutes les semaines au minimum un sur Paris. Avec toujours cette quête du développeur qui accepterait de claquer son week end sans dormir et de travailler, pour trois bouts de pizza et quelques bons d’achats en cas de victoire. C’est révélateur d’un écosystème où les développeurs sont toujours considérés comme des unités de production, et non pas comme les designeurs de solutions à haute valeur ajoutée qu’ils sont.”

PR : “Tu ne crois pas que c’est exagéré ?”

VS : “De toute façon les grands comptes sont structurellement incapables d’intégrer de l’innovation. Il n’y a aucune vertu à continuer d’organiser des hackathons. Ce format d’événement n’est qu’un faire-valoir pour les directeurs d’innovation qui justifient leur poste auprès du top management en en organisant un par an. C’est comme cela que l’on est passé de l’événement exceptionnel organisé par et pour les hackers à un parasitage massif de l’écosystème par des acteurs tel que BeMyapp qui ont fait de cette mascarade leur business.”

Il n’est pas content Valentin. Sûr que vu du Sentier, il y a là un petit coté marché aux esclaves. Pas vraiment disruptif, plutôt déceptif en fait.

VS : “Là où ça dépasse le pathétique, c’est quand l’aspect légal est au niveau du réglement du hackaton EnergyHack de Bouygues Construction, organisé par Joshfire. Basé sur une cession complète des droits d’auteur et de propriété intellectuelle à la société. Ils ont ensuite changé le réglement en plein milieu du hackathon pour se rabattre sur une licence libre Creative Commons BY. Seul problème, cette licence ne convient en aucun cas pour du code source, comme précisé sur le site de CC (http://bit.ly/1dlyArq).

https://twitter.com/nb4ld/status/429719927075786752

Continuons.

Demandons à un organisateur de hackathons comment il voit les choses…

Claudio Vandi (@vandicla) est responsable des programmes d’expérimentation chez Numa

PR : “Alors Claudio, c’est quoi cette histoire sur les hackathons ? C’est casher ou c’est pas casher ?”

CV : “En principe, un hackathon est un événement collectif, développé dans une esprit créatif, avec une limite dans le temps, d’habitude 2 jours et demi. L’objectif est de faire se rencontrer des gens de profils complémentaires (devs, designers, etc…) qui vont prototyper de nouveaux projets, sans souci d’analyse exhaustive, dans le but d’apporter des exemples concrets d’application. Il y a trois objectifs principaux :

“- Fédérer une communauté autour d’un thème, sans enjeu de compétition ou de concours, sans commande du client, sans contrainte, entre passionnés. Exemple le Typocamp : L’idée était de passer un bon moment, travailler sans contrainte de livrable pour un client, réaliser enfin le projet qu’on avait pas le temps de faire. On s’est aperçu que l’absence de récompense en cash n’est pas un frein à la créativité , au contraire, ça permet au participants de sortir de leur zone de confort et explorer des nouveaux territoires. C’était un très bon événement”.

“- Dans une communauté précise, identifiée, avec des objectifs communs, produire des outils pour une cause partagée, des outils pour la communauté produits par la communauté elle-même. Exemple : CoWorkingWeekEnd. “

“- Lorsque le défi est apporté par une entité tierce, un entrepreneur ou un acteur public propose à une ou plusieurs communauté(s) de s’approprier des thématiques : développement durable, transport public, vision urbaine du futur, etc… C’est un appel d’air à idées qui vient de l’extérieur. Celà ouvre des perspectives de travaux communs, des pistes, des possibilités à développer. Les objectifs de sortie sont basés sur l’exploration, l’idéation du défi technique, une réflexion sur les types de participations (équipes existantes ou nouvelles). Il faut bien valider l’offre de valeur apportée aux participants (prix, dédommagement, possibilité de porter le projet par la suite, accompagnement, etc…).”

Claudio a bien réfléchi à la question. Son expérience nous permet de visualiser non pas une manière de faire, mais plusieurs, compte tenu de l’environnement, des acteurs, des perspectives. La créativité n’est pas (encore) un monde linéaire et automatisé. Il y a de l’humain la dedans, et il faut en tenir compte.

PR : “Claudio, je me rappelle d’un hackathon avec des photos de devs dans le train, apparamment crevés, bossant à l’arrivée dans des salles sans fenêtre, avachis sur des PC, avec vraiment l’impression d’un marché d’êtres humains, pas du tout ludique ou créatif. Certains hackathons “interdisent” aux devs de sortir durant deux jours. Je dirais que la fête est devenue triste et la pizza froide n’est plus sexy du tout. C’est nous qui vieillissons ou bien y a-t-il aujourd’hui des dérives inacceptables ?”

CV : “Les règles de participation ne sont pas toujours claires. Quelles sont les principes de choix du jury ? A qui appartiennent les solutions qui seront ainsi développées ? On attend des créations originales ou des projets existants ? Est-ce une manière de cacher un appel d’offre ? Est-ce du simple crowdsourcing ou une collaboration croisée ? Les organisateurs s’arrogent ils tous les droits d’exploitation des oeuvres à venir ? Le travail fourni est il gratuit ou rémunéré ?”

C’est sur. Pourquoi bosser 24 heures d’affilé pour se faire voler ? On voit ainsi des sortes d’hackathons d’opérette, organisées par de charmantes personnes, qui consistent plus en un concours de slides colorés pour créatifs du marketing, avec quelques idées molles et sympathiques mais pas vraiment décoiffantes, permettant de se faire un petit carnet d’adresse réciproque et quelques jolies images à usage interne et externe.

Bref, on le sait bien, la vie n’est pas un long fleuve tranquille et les secrets du futur en mutation ne sont pas toujours écrits dans le grand livre, et il en faudra bien toujours et encore des ruses et de l’astuce, des fins limiers, des chasseurs de rêves, des découvreurs de code pour détourner l’image, l’idée, la forme qui fera de demain un autre jour.

En direct du vortex, de la matrix et de la face inversée du temps…. A vous les studios !

Propos recueillis par :
Paul Richardet (@paulrichardet), chef de projets à Silicon Sentier, puis La Cantine et maintenant Numa.

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