La Cantine Numérique ou le paradoxe de la place vide


Il va y avoir huit ans, en janvier 2008, ouvrait à Paris un lieu dénommé La Cantine par Silicon Sentier qui a marqué les esprits par son audace et sa capacité à fédérer les acteurs du numérique. Il reste dans les esprits comme une réussite originale de fusion entre l’underground et le mainstream, la techno et l’usage, le business et l’intérêt général.

Beaucoup de choses ont été dites, ou pas, sur cet ovni de l’innovation, qualifié soit de mecque du numérique, de lieu emblématique, de TAZ, de tambouille, de do-tank, d’espace ouvert et partagé, de coworking. Que sais-je encore… Il reste cependant une part de mystère, caractérisque des endroits qui ont une âme fortement investie par ceux qui les ont fréquentés.

Je fais partie de ceux qui l’ont créé et fait vivre avec de nombreux autres membres ou permanents de l’association Silicon Sentier. Parmi eux, je citerais volontiers Stéphane Distinguin, Louis Montagne et Marc Sallières. Il y en a beaucoup d’autres. Enormément d’autres qui sont passés dans le chaudron du passage des Panoramas, pour respirer et diffuser l’esprit des internets, la passion de la technologie, l’intelligence collective et le goût du progres.

Il reste peu de traces de cette histoire qui s’est consumée, comme nous le voulions à l’époque, dans l’instant, ce présent immédiat, juste à la frontière du futur, là où se vit l’innovation, dans une destruction perpétuelle pour mieux se reconstruire. Ce fut une histoire rare et je suis très fier d’y avoir participé. Je crois que de nombreux développeurs et startupers y ont trouvé la flamme et la raison d’aller plus avant.

Honnêtement, nous n’avons pas voulu documenter pour de nombreuses raisons, et principalement parce que nous n’avions pas le temps. Ce qui me semble être une très bonne raison. Et puis aussi pour garder un peu du mystère, qui tease et attise. Egalement parce que, dans cette fuite en avant, ce que l’on sait, ce qui est écrit est déjà mort. Ce qui est important reste à vivre et à écrire.

Souvent, on nous a demandé la formule magique, le truc, la raison de la réussite. Et généralement, nous répondions par l’inverse « Et vous qu’est ce qui vous intéresse ? Que voulez vous faire ? Pourquoi êtes vous venu nous voir ? » Et souvent la magie opérait. Une autre histoire venait se construire ici, maintenant, là, simplement, comment beaucoup d’autres.

Cependant, bien sûr, une telle réussite n’arrive pas par hasard, contrairement à ce que certains voudraient feindre de laisser croire. Faut pas réver. Il y a bien une analyse, une méthodo, un savoir faire. Maintenant que l’histoire est close, il est temps d’en dire plus. Et parmi les multiples recettes de Cantine, il y en a une que j’aime bien. Une image originale et paradoxale, qui est celle de la place vide.

Je vous explique. Vous avez sans doute remarqué qu’au beau milieu des villes et villages, souvent face aux plus beau monument, il y a une place vide. Pensez à la place Saint Marc à Venise, les places de la Concorde ou Notre Dame à Paris, ou de nombreuses autres dans les moindres villages. Donc, il a là, au centre, là ou l’espace est le plus rare et le plus cher, un espace vide et sans utilité manifeste. Et pourquoi ?

Il faut comprendre que dans la ville, chaque bâtiment a déjà une fonction déterminée. Les écoles, les habitations, les bistrots, les usines, les boutiques, les jardins potagers, les églises, tous ont une fonction bien précise. Le seul espace qui n’ait pas d’affectation définie c’est la place vide, située au plus bel endroit de la ville. Comme un mystère symbolique, non dit, en creux. Cependant elle a un role fonctionnel très particulier, puisque c’est là que l’on peut y faire ce qui n’est pas possible ailleurs.

Par exemple, les gamins y jouent au foot lorsque le stade est fermé. Les paysans viennent y vendre leurs produits au marché alors qu’ils n’ont pas de boutique. Les mariés défilent après le mariage et se font prendre en photo. Et bien évidemment la manifestation politique, la représentation populaire, s’y retrouve, pour revendiquer ses droits ou se recueillir, comme place de la République, après les attentats.

La Cantine par Silicon Sentier était ce lieu là. Cet espace vide où les gens viennent parce qu’ils ne peuvent pas aller ailleurs. Parce qu’ailleurs, ça ne fonctionne pas ou pas encore. Parce qu’ils démarrent un projet et n’ont pas de locaux. Parcequ’ils apprennent une techno trop récente qui n’est pas encore enseignée. Parce qu’ils veulent construire ce qu’ils ne connaissent pas encore. Parcequ’ils souhaitent échanger et dialoguer en dehors des hiérarchies formelles. Parcequ’ils sont entre deux boulots et veulent continuer à garder une vie sociale, etc.. etc.

La Cantine avait cette fonction là, celle de gérer les transitions, les mutations, les nouveautés, les décalages, de remplacer les lieux qui n’existent pas encore, ou qui ne sont pas adaptés, car ça va trop vite et trop lentement en même temps… Une sorte d’espace incertain, à la frontière entre le présent et le futur, là ou ça frotte, dans un endroit spécial pour ça. ;-)

Et c’est justement pour cette raison qu’il ne pouvait y avoir d’organisation trop rationnelle et d’explication stabilisée, parce qu’à chaque fois, il fallait reconstruire une nouvelle histoire, sans modèle préétabli, pour combler ce qui n’existait pas encore. Et oui, c’était fatigant. Oui, c’était passionnant. Oui, c’était quasi unique.

Bon, il se fait tard, gardons la suite pour un autre jour. Ce qui n’est pas encore écrit n’est pas tout à fait mort.

Atchao, à plus.