Pour des espaces hybrides et partagés…

Tiers lieu toi même !

Depuis longtemps, je préfère la définition d’”espace hybride et partagé” à celle de “tiers lieu” et je vais vous expliquer pourquoi.

Je sais bien que l’expression “tiers lieu” est devenu la référence, suite à la publication du sociologue Ray Oldenburg d’un ouvrage appelé The great good place destiné à conforter la stratégie marketing des StarBucks Coffees et qui, par viralité, s’est répandu parmi les chercheurs ou praticiens qui gravitent à la frontière de la vie des gens, du développement para public et des nouveaux modes de travail.

Je n’aime pas cette formule littéralement. Elle me paraît construite “en creux”, par défaut, dans une conceptualisation dénaturée, comme si après avoir organisé la ville de manière civilisée et rationnelle, il en restait un petit bout, sans affection ou destination, une sorte de jachère immobilière que l’on allait attribuer, in fine, à un ou des “tiers”, des autres, des différents, qui ne sont pas parties au contrat social, politique ou économique.

Et badaboum, la nature économique et politique ayant peur du vide, ces “tiers lieux” pourraient alors être affectés à ces nouveaux territoires improbables que sont les lieux d’innovation… Et bien entendu, sans en préciser les contours, le fonctionnement et modèles économiques, sociaux, hiérarchiques… Restons cools, hein. Une fois venue la création de richesses, il sera toujours temps d’en discuter la répartition. Classique.

Donc, en terminologie, il nous reste un “lieu”, espèce d’endroit incertain non défini sur la carte, un ailleurs, un “lieudit”, celui là qui n’est pas nommé officiellement, et “tiers”, un peu comme le “tiers état” durant la période monarchique, en attendant les cahiers de doléances et la constituante. Assez pauvre finalement. Et surtout vide de sens.

Après de très nombreuses réalisations depuis le lancement de la Cantine en 2008, le Réseau des Cantines, les coworkings, fablabs et autres hackerspaces et beaucoup d’autres initiatives et formats, il est maintenant possible de définir de manière plus précise ce type d’endroit.

Aujourd’hui, La FING nous propose une classification plus fournie et complexe avec un titre dont elle a le secret : Alléger la ville : des stratégies de lieux partagés. Personnellement, j’aime la ville lourde, matérielle, charnelle et dense, mais bon… Va pour le régime minceur.

Donc.

Dans une tentative remarquable de réunir le monde tout entier dans une coquille de noix, nos amis FINGuiens ont identifié une quantité de situations qui correspondent peu ou prou à notre problématique. Celà recouvre aussi bien les techshops, qui permettent aux grands comptes de développer in vivo des prototypes, des jardins partagés, la réhabilitation du commerce de proximité en milieu rural, les friches artistiques, les services publics locaux, les télécentres, EPN, etc… C’est riche ! Dans cette liste à la Prévert, chacun y trouvera son compte.

Il nous proposent une typologie complexe et large. J’y ai peur de m’y perdre et finalement de parler de tout et de n’importe quoi, et de noyer le bébé dans l’eau du bain.

Pour ma part, sous peine d’éclatement tous azimuts, je reprendrais les critères simples : espace, hybride et partagé.

Espace, car il me semble que ces expériences doivent s’incarner sur un territoire défini, presque protégé ou réservé, ou l’on puisse expérimenter une nouvelle règle du jeu, clairement identifiée. Et puis également, car l’organisation de cet espace est un enjeu d’ergonomie, de design, de fonctionnement social. Pour faire simple, un terrain de football, une église, un bistrot ont une répartition spatiale différente. Pourquoi ces nouveaux “lieux” n’en auraient pas également ? C’est une véritable chance pour les architectes, urbanistes, designers, animateurs et utilisateurs de repenser l’espace, ces espaces là et par le travail sur la forme, redonner du sens et se réapproprier leur environnement immédiat, qui est trop souvent décidé par des décisions lointaines et verticalisées.

Hybride, parce que la richesse du mélange, de la complémentarité, de l’interdisciplinarité me semble être le critère de référence de cette nouvelle manière de vivre ensemble. Après l’hyper-spécialisation, la recherche d’une excellence interplanétaire, la division, la confrontation, et pour le dire clairement la programmation structurée et volontaire d’une ségrégation qui ne dit pas son nom, nos sociétés aspirent à une plus grande transversalité, où chacun peut y trouver sa place, et contribuer à un objectif commun et assumé collégialement. Le fameux travail collaboratif, l’échange, la mixité sont devenus les meilleurs garants d’une intelligence collective, d’une pacification des relation sociales et d’une meilleure capacité d’adaptation. Concrètement ces espaces “facilitent” la vie, entre les experts et les applicatifs, les techniciens et les intellos, les programmeurs et les utilisateurs, les jeunes et les vieux, les PME et les institutions et autres grands comptes. Avec moins de tension et plus d’interactions, les start-ups vont plus vite, les citoyens mieux pris en compte et là où il y avait conflit, la collaboration devient plus simple et évidente.

Partagé. Oui partagé. Et c’est peut être là le plus résistant. Ce n’est pas pour rien que ce pays est resté sur des modèles paysan ou royaliste, avec comme “territoire” les bornes de son champ ou de sa féodalité, et comme limite la sacro sainte règle de la propriété, quelle soit d’ailleurs privée ou publique. Mais ce qui était bon et juste revendication lors de la révolution française est devenu un leurre. Aujourd’hui, un homme seul n’existe pas. Tout est dans l’inter-relation et le numérique est venu en rajouter une bonne couche avec le travail en réseau, la dématérialisation et le foisonnement de l’immatériel. Les nouveaux modèles de l’économie collaborative, le logiciel libre, la participation des citoyens à l’élaboration collective, tout nous démontre que les valeurs d’ouverture, d’échange, de contribution nous ouvrent une nouvelle ère d‘intelligence. Et pas uniquement pour assumer l’héritage de dettes financières ou écologiques. En construisant une pratique concrète du partage, ces nouveaux espaces seront l’expérimentation vivante d’une vie collective pacifiée et novatrice.

Voiliii, voilaaa.

Bon, vous pouvez attacher vos ceintures et repousser la tablette devant vous. Nous allons bientôt atterrir. La température au sol est de saison. A bientôt sur nos lignes…

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