Eric Guo

splendide pampa chinoise

Essayer d’en apprendre un tant soit peu sur le mec relève du chemin de croix. Genoux au sol, en sang, en attente d’un signe. Mais découvrir ses clichés fait (souvent) un effet monstre.

Reculer avant de plonger

Eric Guo est originaire d’une région rurale et montagneuse au nord de la Chine. À 18 piges, il parvient à s’enfuir et squatter la Hebei Arts and Crafts School pour étudier la peinture à l’huile. Trois ans plus tard, il sort diplôme en poche mais sans thune. Ennuyeux quand on a des prétentions photographiques. Il taille alors la route vers Beijing et, malin, se dit que faire des études un an de plus ne lui fera pas de mal. Le statut étudiant pour les réduc et le restau U sont des arguments de poids pour l’inciter à reculer le plongeon dans la vraie vie. Il intègre la Beijing Tsinghua Academy of Fine Arts Education. Avec un nom pareil, cette ligne est un vrai piège à meufs sur son CV. Mais pas un piège à taff. C’est la dèche intégrale en sortant — le terme officiel est freelance. Indépendant pour les prétentieux. Entrepreneur pour ceux qui ont un diplôme de grande école.

Par un miracle hallucinant, que son avocat lui a conseillé de garder sous silence, Eric se dégote deux appareils — des Mamiya: un RB67 et un C330. Deux tanks. Deux monstres aussi fastoches à manoeuvrer qu’un semi-remorque sur une piste de karting. Se déplacer avec ces engins-là, c’est se condamner à trimballer pas loin de dix kilos d’accessoires en tous genres pour les faire tourner. Propriétaire n’est pas vraiment son statut officiel, locataire semble mieux définir sa relation avec ces monstres.

Là-haut sur la montagne

À partir de 2004, il va commencer à déclencher, lentement, patiemment, à mesure que ses maigres finances le lui permettent. Direction Meisa, un village dans les montagnes du Liang Shan, une région de la province de Sichuan, en Chine. A.k.a. le trou d’balle absolu de la Chine. Production à tout va, classe moyenne qui explose, consumérisme pathologique: toutes ces notions volent en éclat dans ce village à 3000m d’altitude. Les Yis, peuplade planquée dans ces montagnes, y vivent depuis des siècles — emmitouflés dans leurs grandes tuniques. Ils ont leur propre langue, leur propre alphabet — totalement imbitables pour le reste des Chinois et du monde (Eric Guo inclus). Ils vivent haut perchés et ravis. La plupart se fiche éperdument du reste du monde. Cette région humide et brumeuse leur convient.

Guo tombe amoureux de cette obscure et fière peuplade. Il s’installe à Meisa en 2007. Y passera un an. Suivra les Yis dans les montagnes. Et déclenchera. Beaucoup moins par recherche esthétique que par profond respect pour eux.

Mélancolie

Recherche formelle ou pas, son travail claque gentiment. Le mec a l’oeil — chacun de ses clichés est une torgnole de plusieurs milliers de kilomètres qui pique les yeux.

Aujourd’hui, il a quitté les Yis et s’est installé à Hangzhou, à l’Est de la Chine, où il a son monté son propre studio. Fini les paysans, mais son travail garde ce truc un peu perché, mélancolique — reliquat de son enfance et de son séjour chez les Yis.

Jusqu’au jour où il fera sa besace pour aller les rejoindre dans les montagnes du Liang Shan, loin du fracas planétaire.

Veinard.