La tête dans les étoiles

Journal d’un charlot | Jour 7/9

Journal de bord d’Errance, 1er court-métrage de Peter Dourountzis. Neuf jours de tournage en février 2014. Pitt, Polo, JP, une Dream Team et des figurants. Mais aussi des poulets, de la crotte en chocolat, une SEAT Ibiza, un bus, un scooter du désert… Bref: du lourd.



Donner des directions d’acteur à Polo, c’est expliquer les règles du Monopoly à un enfant de 4 ans.

Un grand ciel bien dégagé, parsemé d’étoiles. Deux larmes d’adolescente qui tombent à un moment, cause nuage égaré. Mais sinon, rien. Froid et sec. Et JP tire la tronche.

Happy hour

Calés au chaud derrière la toile plastique d’une terrasse d’un bar resto du XXème, Pitt et sa Dream Team retrouvent la cour de récré pour une scène de comédie. La demi-douzaine de kékés et de pépettes qui avaient pointé leurs nez le 4ème jour, à Edgar Quinet. Ambiance coussins péteurs et blagues salaces.

Polo est dans son coin, attablé, un verre de Canada Dry à la main. Sauf quand il commande une vraie bière. Un comédien n’est pas un traitement de texte. C’est bien plus risqué, plus surprenant aussi. À la lecture d’un scénar’, on se fait une idée des scènes, des personnages, de leur ton. Puis un être humain franchement bizarre, un comédien donc, se pointe et se met à dire. Le mec respecte le contenu informatif et joue le jeu. Mais le mec offre autre chose. Dans les scènes de comédie, les moments un peu électriques, Polo nage à contre courant: ses pas sont silencieux, il offre quelque chose de doux, de rond, de chaud. Il sirote du bout des lèvres ce qui est bu cul-sec par tant d’autres. La fine équipe et les coussins péteurs sont un brin désarçonnés mais Pitt se laisse emmener.

C’est la deuxième semaine de tournage. L’équipe a trouvé son rythme. Les assistants opérateurs valsent entre les prises, le chef op’ se risque à quelques blagues, l’équipe son fait des grimaces de photos de classe, la première assistante lâche parfois des sourires pendant les répèt’…

JP fait toujours un peu la gueule dans son coin, entre deux bières. Il stresse. La nuit est déjà bien installée et le temps est toujours sec et dégagé. En plein février. La belle nuit étoilée, c’est çà qui lui serre le trou d’balle. Pour la scène suivante, sur un autre décor, en extérieur, le sol doit être trempé. Cause raccord avec la scène précédente dans le scénario, tournée quelques jours plus tôt, où il pleut.

Danse de la pluie

L’équipe continue à faire sa vie en terrasse tandis que le JP est catapulté sur le prochain lieu de tournage par la régie. Sur place, une heure pleine balle. Pour faire du bout de la rue des Prairies qui longe la rue de Bagnolet un joli miroir de la nuit, élégant et brillant. Pour seuls outils: une clé à molette, des seaux et un balai brosse.

Avec la clé, JP ouvre les points d’eau au sommet de la pente, en bordure de trottoir, normalement réservés aux services de voirie pour le nettoyage des rues. Il les ouvre un peu trop, les transforme en fontaine sauvage et se fait rincer au passage. Trempé des pieds à la tête, les étapes suivantes peuvent s’enchaîner:

  • remplir les seaux;
  • les déverser énergiquement sur la chaussée;
  • frotter à l’aide du balai pour étaler autant que possible;
  • répéter ces opérations jusqu’à épuisement.

Quand des riverains pointent leur nez, JP improvise un discours.

On habite dans le quartier. On en a marre que la rue soit dégueulasse. Alors on a décidé de tout nettoyer. Jusqu’à ce que ça brille.

Les voisins apprécient la démarche, referment leurs volets ou s’engouffrent dans un hall. Et JP turbine pleine balle, avec l’aide de F., l’un des régisseurs. La fontaine coule à flots, des méchants coups de brosse sont donnés dans le caniveau pour étaler l’eau, des seaux ras la gueule sont déversés violemment sur la chaussée. Encore et encore.

Plan beauté

Quand l’équipe débarque, il a comme plu sur une trentaine de mètres, il y a même des gouttes qui perlent le long de la rambarde en métal, tellement JP a jeté de la flotte dans tous les sens. Une ou deux grosses flaques offrent un joli bruit quand passent des roues de voiture et permettent même de fignoler le boulot. Pitt est ravi, le chef op’ aussi, toute l’équipe applaudit mentalement et va féliciter JP. Lui, il est rincé jusqu’à l’os mais heureux: il a plu rue des Prairies. Il file dans un bar de nuit se siffler une ou deux pintes avec Polo tandis que la Dream Team s’installe.

Ce soir, rue des Prairies, c’est plan beauté. Entre autres. Un plan sur Polo qui offre sa belle gueule à la caméra. L’équipe image fignole la lumière, aide la nuit parisienne à briller encore mieux dans ses yeux.

Fin de journée: 1h00 du mat’. Au lieu de 2h30. Pitt et sa fine équipe se la racontent un peu. La fin de l’histoire se passe avec Polo, en caleçon et long manteau d’hiver, les chaussettes à mi-mollets, qui se change, le cul posé dans le coffre de voiture du deuxième assistant. Le cuisseau à l’air, Polo remercie la régie pour les bananes. Il adore les bananes, la régie a pigé, régime de bananes quotidien sur le plateau, dans la roulante. La roulante. La régie mobile. Trois tiroirs en plastique sur un diable avec tout le nécessaire pour soigner le cholestérol et le diabète de l’équipe: des sodas, des gâteaux, des chips. Voir de l’eau, du café et des fruits pour les plus soucieux de leur hygiène alimentaire — peu nombreux sur un plateau de cinéma. Et des bananes, pour Polo. D’où les remerciements.