O dear Lena, your beauty is so vast

LE(N)NA

Comment une photo de playmate a fini dans les labos d’imagerie numérique.

Avertissement cordial:
Cet article contient des images de femmes nues.
#NSFW
:-/

Ces filles n’existaient pas dans la vraie vie. Elles étaient en caoutchouc. On les gonflait et on faisait un nœud. On pouvait y étaler de l’onguent.
— Miles Monroe, “Sleeper”, décembre 2173

Mauvais traitements

Prologue

Une star en coulisses

Le mercredi 21 mai 1997, grâce à Playboy, les convives d’une pyjama party chialent en suçant leurs pouces devant Dirty Dancing.

Les convives en pyjama: cravates à motifs, chemises de premiers communiants et costards de croque-mort pour les nombreux messieurs; foulards en soie , tailleurs cachemire et chaussures vernies pour les trop rares dames. Sur presque tous les visages, des sourires de groupies devant une rock star. Les yeux légèrement embués et les pommettes rosies. Pour les plus émotifs, comme Jeff Seideman, une légère odeur de coopérative agricole à l’arrière-train.

La party: moquette mouchetée, tables rondes et nappes blanches. Serviettes: chapeaux pointus sur la plupart des assiettes, déroulées sur les cuisses des affamés. Lampes d’ambiance à toutes les tables. Estrade avec pupitre en bois éclairé par une découpe. Seideman est agrippé au pupitre. Il déroule son discours. Bravos et mercis après deux journées de débats et d’ateliers sur l’imagerie numérique. Algorithmes et équations à tous les repas. Du petit lait pour ces messieurs dames, de la pisse pour le reste du monde.

Leur Dirty Dancing: une image projetée sur l’écran derrière Seideman. Format carré. Le portrait d’une jeune femme. Des couleurs douces et chaudes. Un très joli chapeau. À frou-frou. De longs cheveux châtain, parenthèses autour de son visage. Un regard à tomber, un sourire de Joconde, une épaule à croquer. Fondus enchaînés sur la même image. Triturée. Floue, accentuée, bruitée, compressée. La même image. Maltraitée depuis vingt-cinq ans par les ingénieurs et scientifiques spécialistes en imagerie numérique. La même image. Qui fait rêvasser tout le monde dans la salle. À quelques grincheux près. Fondu au noir.

Cette image, c’est toute une histoire. Mais grâce à Playboy, tout le monde l’appelle Lenna, tout simplement.

Dirty dancing

L’image avant le mythe

Dwight, les jolis culs, ça le connait. Il en matte beaucoup dans la rue, en tripote quelques uns dans sa piaule, en choisit certains pour les croquer sur argentique. À force, il va en faire son métier. Un peu par hasard, avec beaucoup de talent.

Jusqu’en 1969, du lundi au vendredi, Dwight Hooker fait du pack shot. Il rend les bouteilles de whisky bandantes et les paquets de clopes très sexy. Avec lui, les mégots offrent le réconfort du sein maternel avant un cancer, les paquets de tiges sont l’avant-garde de l’architecture postmoderne et les pure malts sont des larmes de Dieu mises en bouteilles consignées. Le tout sur papier glacé, format magazine. Les dieux payent bien pour réussir ce genre de miracle.

Le week-end, il socialise — avec les dames le plus souvent. Et fait du mauvais café au réveil. Pas doué pour tout, le Dwight. Mais il démarre ses semaines des rondeurs plein la tête.

Bunnies
Chief bunny

Un lundi matin de juin 1969, il prend son petit déjeuner avec Hugh Hefner, le grand patron de Playboy. Costume anthracite trois pièces à fines rayures noires, chemise blanche impeccable, cheveux bruns gominés, l’homme sirote son café dans une tasse noire marquée d’un bunny blanc. Entre deux gorgées, il tire sur une pipe dont l’épaisse fumée parfumée barbouille le Dwight. Qui a un peu mal aux cheveux ce matin, week-end chargé oblige, mais qui écoute poliment. Le mec anthracite cherche quelqu’un pour glisser une pincée d’air du temps dans les posters centraux et sur les couv’. S’éloigner de la pin-up à brushing, reliquat des années cinquante, pour glisser vers l’amour libre, les cheveux longs détachés, le retour à la nature et toutes les âneries du mouvement hippie.

Les fleurs, c’est mignon. Les femmes, c’est libre. Et Playboy, c’est classe.

La ligne éditoriale, telle que formulée par Hefner à Hooker. Ce dernier est bien embêté. Il a la bouche pâteuse, les mêmes chaussettes depuis trois jours et un putain de marteau qui lui masse l’oreille interne. Que des détails. Le vrai problème, c’est la ligne. Les culs, ça le connait. Les zazous, il en connait aussi. Mais Playboy, c’est plus flou. Surtout ce matin.

Quel genre d’homme lit PLAYBOY? Source: rsvlts.com

Ce magazine est lu par sept millions d’hommes vivant principalement dans les plus grandes métropoles des États-Unis. Plus de trois millions et demi d’entre eux gagnent plus de dix mille dollars par an. Un tiers des hommes du pays buvant régulièrement du scotch lisent ce magazine tout aussi régulièrement. Quatre lecteurs sur cinq affirment vouloir faire le tour du monde alors que seulement la moitié des non-lecteurs expriment cette envie. Deux fois plus de lecteurs que de non-lecteurs souhaiteraient vivre à Londres ou à Paris pendant un an. La majorité consacre trois heures à la lecture du magazine, étalée sur une période de cinq jours.
Le lectorat selon B.R.I. et Simmons, instituts de sondage. Une chance d’avoir le patron de la feuille de chou sous la main. Il a potassé son business. Dwight, le nez dans son jus de chaussette, incapable de croquer le moindre muffin, rumine dans sa tête. Il y a trois sortes de mensonges: les petits, les grands, et les statistiques. De l’extérieur, on jurerait qu’il pique du nez. Mais les vapeurs de vodka lui font toujours cet effet-là.

Hefner sirote et fume.

Ce magazine est fait pour l’homme libertin, festif et sensuel. Pour l’insider. Celui qui sait où trouver ce qu’il veut. Au travail, c’est un battant. Déjà bien placé, il ne peut que grimper. Les yeux braqués sur le fauteuil du patron. Il a un compte en banque bien fourni, plaisirs et divertissements sont monnaie courante. En soirée, l’ambiance, c’est lui. Un jet-setter qui crée l’action, puis disparaît quand les suiveurs suivent. Quoiqu’il fasse et où qu’il aille, il a du style.
Le lectorat de Playboy selon le playboy en chef. Le mec anthracite parle comme une plaquette. La segmentation marketing à critères socio-démographiques, au réveil, après deux jours d’alcool blanc et de salade de fesses, c’est raide. Comme un muffin cacahuètes-noix de pécan trempé dans le caoua. Goûtu mais pesant.

J’veux des culs, des seins en poires. Mais classes. Pas des paquets de lessive en tête de gondole. Plutôt des marguerites en boutonnière.
Les playmates par Dwight Hooker. En bas à gauche, Jeane Manson ;-)

Dwight décolle une paupière. La plaquette gominée vient de glisser sur son terrain. Une poignée de mains plus tard, dix ans de boulot se décident. D’un côté, les chasseurs de tête du magazine ratissent le pays pour dégoter des candidates. De l’autre, cul après cul, Dwight va rectifier le tir. Chevelures libres et chapeaux de paille. Teintes chaudes et décors naturels. L’image change. S’adoucit. Et ça marche. Les lecteurs se délectent et les jeunes filles se bousculent. Elles patientent dans les locaux du magazine, à Chicago. Pour un quart d’heure de gloire sur le dépliant central. Et le nom de Dwight circule vite parmi les donzelles bien chaloupées. Ce qui l’amuse au début l’essoufflera au fil des ans. Des dizaines de louloutes le tanneront pour qu’il croque leurs rondeurs sur du 24x36. Et certaines ne toléreront que modérément le refus. À la sortie du studio, devant chez lui, sur sa voiture: des culs qui réclament de l’attention. Au resto, dans les bars, en boîte: des culs qui réclament de l’attention. Plus moyen de siffler un shot de vodka sans se faire coincer par une meute de paires de fesses.

En 1979, Dwight pètera poliment un câble, serrera une dernière fois la main d’Hefner et taillera la route. Après deux ans de retraite à compter les cactus dans le désert de Chihuahua au Nouveau-Mexique, il emménagera à Sundance, dans l’Utah. Et se reconvertira en architecte. Des feuilles de papier, des crayons, des règles, des maîtres d’œuvre et des chefs de chantier. Moins sexy mais plus faciles à gérer. Il fera même du ski de fond avec Robert Redford, propriétaire de la station de Sundance.

Mais avant cela, il croque de la chaloupe en argentique. Dont une croupe, en 1972, émouvante de beauté. Impossible à décrire, délicieuse à mater. La demoiselle est repérée pendant l’été sur un catalogue de vente par correspondance. Elle apparait emmitouflée dans de gros manteaux à cols fourrure, étouffée par des pantalons en gabardine, dissimulée sous des imperméables. Elle présente la collection hiver. Tout ce qui permet de survivre dans le climat de Chicago.

Invitée à venir dans les locaux du magazine, on lui remet un stylo bille et une fiche signalétique à remplir. Elle coince le capuchon entre ses dents, au coin des lèvres, se penche et s’applique. Pas de bol, le stylo ne marche pas. Elle décoince le capuchon de ses lèvres. Elle souffle un air chaud et humide comme un été à Chicago, la bouche en O, sur la bille du stylo. Puis elle gribouille frénétiquement sur un magazine posé là — le numéro d’août. Sur la couverture, le bikini et la bouée bunny de Carol Vitale se retrouvent tailladées de traits noirs. Capuchon, coin des lèvres, bonne élève.

Nom: Lena Sjööblom
Date de naissance: 31/03/51 (21 ans)
Lieu de naissance: Suède
Taille: 1m67
Poids: 49kg
Mensurations: 88-66-91
Carrière rêvée: Devenir actrice et top-modèle.
Homme idéal: Un commercial joufflu et cinglé de vingt-quatre ans. Je l'ai épousée.
Tue-l'amour: Les hommes en short, avec chaussettes blanches à mi-mollet et chaussures noires.
Hobbies: Lire, écouter de la musique, jouer avec mon chien et faire l’amour avec mon mari. Mais jamais tout en même temps.
Ne le dites à personne: Mes beaux-parents ressemblent à Archie et Edith Bunker (un vieux couple de réac'), personnages principaux du sitcom All in the family.
Série télé préférée: Night Gallery.
Artistes préférés: Bee Gees, Ingrid Bergman.
Vous dans 10 ans: Une grande maison en Europe, avec un grand jardin et une tripotée de gamins qui crapahutent dans tous les sens.

86–66–91. En lisant ce dernier nombre sur la fiche de renseignements, une larme perle sur les cils de Dwight. Il la chasse de l’index, ce petit doigt boudiné qui presse le déclencheur lors d’une première séance photos qui ne soulève qu’un seul problème.

Leuna? Lina?

La prononciation exacte, pour un anglo-saxon, de son prénom. Sjööblom, phonétiquement pire, n’embête personne. Exotisme suédois. Mais Lena

Un détail. Plus tard.

Des séances comme celle-ci, ils en font des dizaines. Des premiers tests en studio aux ballades en bord de mer. Pas seulement pour le plaisir. Hefner l’adore, Hooker la mitraille, mais pas un seul cliché ne sort du lot. Pas suffisamment pour devenir le poster central. Alors Hooker mitraille encore. Dans la pampa, dans un grenier, dans un sauna, à la piscine, à la montagne, à la plage… L’intégrale de Martine, version Playboy. Là où une jolie jeune fille dénudée peut s’installer plus ou moins confortablement, l’équipe déboule avec la demoiselle, les appareils, les flashs, les lampes, la table de régie, la maquilleuse, la coiffeuse, l’habilleuse, les assistants, les stagiaires et le directeur artistique. Dans le Grand Manège des Inutiles, ce dernier a décroché le pompon et fait plein de tours gratos.

Le bras tendu, le sourire niais, c’est tellement fifties. On peut rien faire pour éviter çà?

Dwight l’adore. Autant qu’une prune sur le pare-brise de sa bagnole.

La Suédoise d’origine devient l’obsession à plein temps de toute une équipe. Hooker fait cinq cents propositions de poster central. Cinq cents fois, Hefner, costard, gomina, tasse, pipe, fumée parfumée, tranche.

Bof.
Acharnement thérapeutique

Cinq cents propositions. Et pas un seul huissier de justice pour valider ce record du monde.

Tant pis.

Dwight s’essouffle. La pisseuse gominée qui fume la pipe commence à le fatiguer. Deux litres de vodka plus tard, il reprend tous ses clichés, les étale sur le parquet de son humble loft en plein centre de Chicago et, tel un artiste maudit en plein désarroi, s’allonge sur ses créations en maugréant. Il nage le crawl jusqu’à épuisement.

Pathétique.

Heureusement pour tout le monde, il est seul à ce moment-là. Et n’évoquera jamais, avec personne, cet atroce cliché qu’a été sa vie l’espace d’une nuit.

Au réveil, en vrac, il choisit une image, la fignole avec le labo des journées entières et l’apporte au patron. Un soir. Après le dîner et le digeo. Vigilance amoindrie. Hefner, pipe, pyjama, robe de chambre et tisane, se décante enfin.

OK.

Pas loquace, le playboy en peignoir.

O. M. G.

Quand même. Des couleurs douces et chaudes. Un très joli chapeau. À frou-frou. De longs cheveux châtain, parenthèses autour de son visage. Un regard à tomber, un sourire de Joconde, une épaule à croquer. Une jolie poire qui pointe, planquée derrière un bras. Une chute de reins qui enivre. Et ce… 91. À pleurer.

Quand même. On est loin de la lessive.

Hefner sirote et fume.

Il y a toujours le problème du prénom.

Certes. Mais Hooker, ce soir-là, a le cul bordé de médailles. Le PV sur son pare-brise, Champion du Monde des Inutiles, directeur artistique officiellement, a une idée. Vu son salaire, pondre une trouvaille à l’occasion, c’est le minimum.

Doubler la consonne.

Lenna, tout simplement.

Les pyjamas

Naissance du mythe

Sept millions cent soixante-et-un mille cinq cent soixante. Et un. Le nombre d’hommes libertins, festifs et sensuels qui achètent le numéro 11 du volume 19 de Playboy. En français: le numéro de novembre 1972, dix-neuvième année d’existence. Le plus gros tirage du magazine. En couverture, Pam Rawlings, modèle de charme dans un juste-au-corps noir des plus ravissants, câline un distributeur de boules de gomme qui distribue des perles en collier. Puis, en page 3, édito et sommaire viennent titiller l’intérêt de l’homme qui sait où trouver ce qu’il veut.


Qui veut un bonbon?

PLAYBOY | Novembre 1972 | 1$

Spécial Blaxploitation
Sélection bouquins, cinoche, musique, shopping...
Le conseiller Playboy
Comment économiser de l’argent en achetant sa voiture neuve en Europe.
Faire minette: charmante expression française qui signifie pratiquer le cunnilingus.
Cinéma
La représentation graphique de l’acte sexuel au cinéma.
Interview vérité
Jack Anderson, lauréat du prix Pulitzer pour avoir dévoilé le soutien apporté par l’administration Nixon au Pakistan dans son conflit contre l’Inde.
Vie quotidienne
Les bienfaits de l’eau minérale.
Société
État des lieux du vote de la jeunesse à l’approche des élections du Congrès américan.
People
Interview de Gwen Welles, rôle principal dans le nouveau film de Roger Vadim.
Littérature
Trois nouvelles de William Harrison, Warner Law et Hal Bennett.

Un pavé de trois cents pages qui déborde. Sans compter le courrier des lecteurs, les dessins humoristiques, l’élégante sélection de publicités pour des produits raffinés et les quelques attractions supplémentaires — image utilisée par le rédacteur en chef pour qualifier le contenu réservé à sept millions cent soixante-et-un mille cinq cent soixante adultes. Et un: Billy.

Sensuel en secret, le p’tit Billy. Avec ses Stan Smith crottées, son fute en velours, sa chemise de bûcheron et sa blouse blanche. Côté festif, son interprétation de l’ivresse du samedi soir (après deux mètres de bière) n’a rien à envier au bad trip de Marlon Brando dans Apocalypse Now. Pour le libertinage, il s’en réfère donc aux attractions de Playboy. Billy n’a qu’un seul défaut: il est aussi organisé qu’une manif’ d’alter-mondialistes à Davos. Sympathique, motivé, mais inefficace. Sa piaule ressemble à une déchetterie, sa besace à une poubelle de la ville, et son bureau à un casier d’ado au lycée.

Alexander Sawchuk, au top de sa forme

La blouse blanche de sa tenue lui est utile pendant son stage à l’Institut de Traitement du Signal et des Images (SIPI) de l’Université de la Californie du Sud où il est étudiant en optique. Il prépare un doctorat. Cet après-midi de juin 1973, il est avec le chef du laboratoire et Alexander Sawchuk, professeur assistant de génie électrique. Qui tirent une tronche de trois pieds de long, minimum. William K. Pratt, fondateur du SIPI en 1971 et directeur depuis, travaille sur un article pour une conférence. Concernant le traitement d’image numérique. Et toute la fine équipe est impliquée, comme souvent pour un papier scientifique. L’une des tâches est l’illustration de l’article. Voilà pourquoi ils tirent la tronche. Les premiers travaux sur le traitement d’image numérique datent du début des années soixante. À cette époque, la poignée d’illuminés derrière les prémices de cette science a besoin d’images. Par commodité, rapidité et réduction de la dose d’emmerdements, ces pionniers se rabattent sur les mires utilisées par la télévision. Succession de barres de couleurs verticales, voire en nuances de gris. Du tracé plat. Il y a de quoi faire la gueule.

Alors tous tâtonnent autour d’eux. Chacun fouille son sac, feuillète les ouvrages disponibles, se gratte la tête. En quête de contraste. Par mégarde, Sawchuk pose ses mains sur le foutoir de Billy. Pizza, canette, polycopié, livre, canette, chaussette, chaussette, crayon mordillé, Playboy, livre, stylo, pantalon, sous-bock… Un doute. Sa main revient sur ses pas.

C’est quoi çà?

Billy frémit. Moins par peur que par joie. De l’avoir retrouvé. Volume 19, numéro 11. Faire minette dans une voiture neuve achetée en Europe. Alexander Sawchuk parcoure le magazine. Ses lunettes s’attardent sur quelques pages. Des publicités pour Adam Cigarettes, Club Soda, Toyota ou Kawasaki; les photos de Gwen Welles par Vadim; la pin-up de Vargas… Lente balade jusqu’aux pages 138, 139 et 140. À déplier. Billy frémit à nouveau. Elle prend place. Ravissante et sereine. La Joconde n’est finalement qu’une croûte de peinture sur un bout de bois.

Les hommes (en blouse blanche) sont tous les mêmes. Un savoureux 91, une poire appétissante, des jambes affriolantes. Et Sawchuk, lui, colle son museau sur le minois. Subitement, il arrache le tiers supérieur du poster central. Billy étouffe un gémissement.

Pour la science.

Sawchuk, torse bombé, s’installe devant les machines. Billy, voûté, ramasse le double feuillet restant et le glisse dans sa vieille besace.

Deux engins gros comme des cercueils attendent l’empereur Alexander.

Scanner à tambour Muirhead. Comme un lave-linge pour images.
Mini-ordinateur HP 2100. Une bombe.

Le premier est un scanner à tambour Muirhead. Le tambour est un tube en verre. Sawchuk place l’image à l’intérieur, collée à la paroi, face vers l’extérieur, après l’avoir découpée à l’aide d’un cutter, pour ne garder qu’un carré de 5,12 pouces d’arête contenant son visage. Sawchuk se retrouve avec un portrait coupé à l’épaule.

Le chef lab’ branche ensuite trois convertisseurs analogiques-numériques (pour le rouge, le vert, le bleu) au scanner. Puis il les connecte au second cercueil, un mini-ordinateur HP 2100: 8 kilo-octets de mémoire vive, un processeur cadencé à 10 Mégahertz. Ce cercueil est une bombe.

Le miracle technologique se produit. Acte de pure barbarie pour le non-initié. Le tambour du scanner, à l’instar de celui d’un lave-linge, se met à tourner. À l’extérieur, un objectif scrute l’image. Capture la lumière. Des photomultiplicateurs, des petits tubes bourrés de circuits électroniques, convertissent cette lumière en signal électrique. Ce dernier, analogique, est à son tour converti en signal numérique, des 0 et 1 interprétables par l’ordinateur. Qui enregistre les données sur une bande magnétique 9 pistes.

Pas de faux suspense, cette opération prend des heures. Pendant lesquelles Billy est de corvée de café. Le trio parle baseball et politique. Mais Billy parle peu. Il palpe ponctuellement le papier glacé dans sa besace. Et il soupire. Pour la science…

Le scanner couine. Miracle terminé. Ils rembobinent la bande et consultent les 768 kilo-octets de données enregistrées.

Lenna, tout simplement
Bof.

L’image est un peu allongée. À peine. Le visage légèrement étiré surprend à côté de l’original du magazine. Ensuite, les couleurs ont gentiment dérapées vers le rose bonbec. La taille de l’image, enfin: 512x511 pixels. Et non 512. Cause bug. Pour y remédier, Sawchuk copie-colle la ligne du haut pour arriver au format souhaité.

William Pratt, le directeur du SIPI, qui a besoin de l’image pour son article, rentre alors dans le laboratoire. Les Pieds Nickelés s’écartent et lui laissent les platines. Tout le monde la boucle.

Les hommes (en blouse blanche) sont tous les mêmes.

Celui ou celle qui les remet dans l’ordre gagne un gros poutou

William Pratt contemple l’image. Et il y voit des détails: les cheveux, les cils, le frou-frou du chapeau, les iris des yeux. Il cartonnera à la conférence du lendemain. Dans les jours qui suivront, nombre d’éminents collègues présents à l’événement défileront dans le labo, réclamer une copie de cette nouvelle image. Alors Billy prendra la bande magnétique 9 pistes et en fera des copies au kilomètre. Il y consacrera son été. Tous les quémandeurs utiliseront ce joli visage pour procéder à des tests de traitement d’image. Ils pourront ainsi comparer leurs résultats à ceux de Pratt, Sawchuk et consorts.

William Pratt contemple l’image. Et il y voit des textures: le chapeau, la peau. Des régions uniformes: l’arrière-plan flou, l’éclat de la lumière sur l’épaule. Son équipe mettra progressivement d’autres images à disposition. Elle créera des standards pour permettre à tous les spécialistes de comparer et d’analyser à armes égales. Mais le chapeau à frou-frou restera numéro un.

L’article rédigé pour la conférence fait partie de la tonne de recherches qu’il utilisera pour écrire un livre qui paraitra en 1978: Digital Image Processing. Traitement de l’Image Numérique. Une bafouille de sept cents pages dans laquelle l’auteur définira les fondamentaux de cette science.

Bible, Coran, Torah, Livre des Morts Tibétain, Déclaration d’Indépendance, Petit Livre Rouge, Martine à la Ferme, Tintin au Congo, Playboy de novembre 1972, Pif Gadget Hors-Série sur les bombes artisanales… Dans nombre de domaines, des textes semblables à celui de Pratt existent. Fondateurs. Des références. Des points zéro. Du p’tit lait pour le lectorat cible, de la pisse pour le reste du monde.

Son livre sur les genoux, des centaines de chercheurs, ingénieurs et étudiants en optique, génie électrique ou mathématiques appliquées apprendront, assimileront, expérimenteront. Sur un joli chapeau à frou-frou affiché à l’écran. Sans que le reste du monde n’y prête la moindre attention.

Pourtant…

Des nichons en pièce jointe, la Joconde sur Wikipédia, une double sodomie sur YouPorn, un avatar sur un forum, des taulards humiliés à Guantanamo sur Mediapart, une série en streaming sur Megavideo, un tremblement de terre au Japon sur lemonde.fr, un portrait sur Flickr, un couturier antisémite sur YouTube, un fond d’écran super sympa, le meurtre d’une douzaine de personnes par un hélicoptère Apache sur Wikileaks, un cunnilingus dans une voiture sur RedTube, une vue satellite sur Google Maps, une photo de profil sur Facebook…

IMAGE: Représentation, projection d’un objet produite par la réunion des rayons ou faisceaux lumineux qui en émanent et se reconstituent sur un miroir, sur un écran ou sur l’œil.

Un ordinateur sans images, c’est un bottin sur écran. Un chapeau sans frou-frou. Fade. Décevant. En France, on essaiera. Le minitel. Il mourra.

Réduction de bruit, opérateurs point à point ou locaux, ajustement gamma, lissage par filtre rectangulaire, pyramidal ou gaussien, déformation, détection de contours par filtre de Prewitt, de Sobel ou de Canny, calibration, recalage géométrique ou iconique, nuances de gris, segmentation sur les régions, les contours, le seuillage ou la coopération, pixélisation, quantification vectorielle, compression avec perte, sans perte, presque sans perte, dissolution…

TRAITEMENT: Discipline de l’informatique et des mathématiques appliquées qui étudie les images numériques et leurs transformations, dans le but d’améliorer leur qualité technique ou d’en extraire de l’information.

Pour qu’un ordinateur affiche des images, ces messieurs-dames boiront leur p’tit lait dans leurs laboratoires. Et progresseront. Grâce à quelques coups de cutter sur le poster central du Playboy de novembre 1972.

William Pratt regarde le carré aux couleurs chaudes et il y voit du contraste. Il contemple cette image et elle lui plait. Parce que c’est une jolie fille. Et parce qu’elle pue la vie.

Elle est parfaite. Qui est-ce?

Billy a la main fourrée dans sa besace, pressée sur le 91 sur papier glacé.

Lenna, tout simplement.

Patienter jusqu’à 1:28

SLEEPER | Woody Allen | Sorti le 17 décembre 1973 aux USA

En 2173, Miles Monroe (Woody Allen), un homme cryogénisé 200 ans plus tôt, est ramené à la vie par des scientifiques. Qui lui montrent des photos pour en savoir plus sur le XXème siècle. Dont celle d’une playmate…

Ces filles n’existaient pas dans la vraie vie. Elles étaient en caoutchouc. On les gonflait et on faisait un nœud. On pouvait y étaler de l’onguent.

La party

Copyright et sexisme sont sur un bateau

En tailladant la playmate suédoise à coups de cutter, Alexander Sawchuk s’assoit sur le Congrès des États-Unis. Sans nécessairement penser à mal. Voir même en respectant sa volonté. D’une certaine manière.

Le 4 juillet 1776, le congrès continental des treize colonies britanniques d’Amérique du Nord approuve la Déclaration d’Indépendance. Un communiqué de presse de deux colonnes. Bourré de ratures. Écrit en pattes de mouche. Qui pose les bases.

Ici, désormais, c’est chez nous.

Un texte fondateur. Une référence. Le point zéro des États-Unis d’Amérique. Les Treize Colonies sont désormais une fédération d’états libre et souveraine.

Le 4 juillet 1776. Jour férié, feux d’artifice, film catastrophe… Cet événement aura des incidences majeures sur l’histoire de ce lopin de terre. Il faudra également lutter contre les Espagnols et les Français, présents sur le territoire, à l’Ouest et au Sud. Détruire les Amérindiens, produire du coton, construire des p’tits trains, fournir des flingues à tout le monde et faire place aux temps modernes… Tout est à faire.

Pour construire une nation, il faut des gens. Et ces gens, pour qu’ils soient efficaces, il faut les instruire, les civiliser. Passer son temps à se renifler le derrière et se gratter les parties s’avère inefficace. Donc pour les instruire, un banc d’école, bien qu’inconfortable, est une des bonnes méthodes. Pour fournir les bases. Une bien noble tâche. Sans succès sur les vieux, bien sûr. Les vieux, plus personne ne peut rien pour eux. La mort, naturelle, accidentelle ou criminelle, est la seule voie. Sur les jeunes, par contre, tout est encore possible.

Classes de soixante élèves mélangeant les âges, salles sous-chauffées, enseignants sous-payés, manuels scolaires usagés et inadaptés, importés de Grande-Bretagne. Le jour de l’Indépendance, le système éducatif de l’ancienne colonie est un vivier d’illettrés.

Noble tâche possible avec les jeunes, donc. Et avec un peu de travail.

Alors Noah Webster, enseignant originaire du Connecticut, besogne tranquillement dans son coin. Il publie, entre 1783 et 1785, un pavé en trois morceaux: A Grammatical Institute of The English Language. Que tout le monde appellera le petit abécédaire à couverture bleue. Contenu intégralement laïque, enseignement progressif avec l’âge, histoire, politique, valeurs républicaines. Sous la couverture bleue, il y a ce qui servira de base à l’enseignement pendant un siècle. Encore une référence. Qui va progressivement se retrouver dans le baluchon de tous les mouflets du nouveau pays.

Et ce n’est que le début. En 1806, Webster publiera un premier dictionnaire de la langue anglaise spécialement adapté aux États-Unis. Une version light, par manque de temps. Dès l’année suivante, il commencera à travailler sur une autre édition, exhaustive, qui lui demandera près de trente ans de travail.

D’autres comme lui se mettront à bûcher. Lexicographes, écrivains, historiens, cartographes. Ils noirciront du papier. Pour y coucher les bases de connaissance de leur nation.

Le Congrès américain, nouvelle forme du congrès continental, voyant ces documents apparaître, va pondre un papelard de plus, à ranger dans les archives. Un texte de loi pour permettre la diffusion des savoirs. Encourager l’éducation. Une loi qui offre la possibilité aux auteurs de livres, cartes et graphiques de proposer ces savoirs (destinés à transformer les culs-terreux en citoyens). Imprimer et réimprimer, encore et encore. Et en tirer éventuellement quelques bénéfices.

Le Copyright Act.

Une loi de soutien au savoir. La première phrase. Le but premier. Une noble tâche. Texte voté le lundi 4 janvier 1790 par le Congrès. Validé le 31 mai par George Washington, le premier président des États-Unis, élu l’année d’avant.

Copy-right. Droit à la copie. Un droit exclusivement réservé à l’auteur et à l’imprimeur. Réservé pendant quatorze ans. Renouvelable une fois. C’est tout. Chacun est ensuite libre de diffuser ce savoir. De participer à la circulation des connaissances.

Grâce à cette loi, Webster encaissera un demi-cent par exemplaire de son abécédaire à couverture bleue. Vingt millions d’exemplaires vendus jusqu’à sa mort, en 1843, et près de soixante au total, jusqu’en 1890. De quoi bûcher peinard sur son dico.

Les détails pratiques et juridiques du copyright évoluent avec le temps. Près d’un siècle plus tard, en 1886, la Convention de Berne pour la protection des œuvres littéraires et artistiques voit le jour sur un coin de table, en Suisse. Un traité diplomatique international sur la protection des œuvres. Signé par cent soixante-quatre pays. Ajouts, révisions, modifications. Il n’est plus seulement question de savoir. N’importe quelle horreur pondue sur la Terre, œuvre de l’esprit humain, est protégée. Il s’agit moins d’autoriser des mecs à copier, mais bien d’empêcher d’autres gus de le faire.

En mars 1989, les molosses de Playboy (costards, lunettes et mâchoires-pelleteuses) cassent les genoux d’un ado qui a punaisé un poster central du magazine dans le hall d’entrée de son bahut pour faire marrer ses potes.

Violation du copyright, sanction. Pas commode, le magazine pour hommes libertins, festifs et sensuels.

Deux ans plus tard, en juillet 1991, en couverture du numéro spécial dédié aux communications visuelles et au traitement d’image, Optical Engineering propose une magnifique reproduction d’un carré de 512 pixels d’arête. Le portrait de la playmate à chapeau. Avec le frou-frou. Tout est là, savoureux à souhait.

Revue spécialisée éditée par la SPIE (Society of Photographic Instrumentation Engineers), Optical Engineering boxe dans la catégorie super poids niche. La gazette du Cotentin a un tirage supérieur. À moins d’être ingénieur en optique et rattaché à la SPIE, peu de chances de l’avoir entre les mains. Et aucune de tomber dessus chez le marchand de journaux au coin de la rue, coincé entre Femme Actuelle, BIBA et Auto Plus.

Optical Engineering, c’est de la pisse pour le reste du monde. Pourtant, un mois plus tard, Brian Thompson, rédacteur en chef de la revue, reçoit un SMS par voie postale.

Chicago, le 13 août 1991
Dest.: Optical Engineering

Eh, ma gueule,

Le copyright, c'est pas fait pour les chiens.
Unique avertissement.

Cordialement,

Playboy Enterprises
a.k.a. détenteur du copyright exclusif de l'épaule, du regard, du chapeau et du frou-frou de la Suédoise qui apparait dans votre torchon imbitable

Un peu raide. Mais très vrai. En tailladant la Suédoise à coups de cutter, Alexander Sawchuk s’est assis sur le Congrès des États-Unis. Sur son Copyright Act exactement. Sans nécessairement penser à mal. Il cherchait simplement des couleurs, des détails, du contraste. Pour la science. Voir même en respectant sa volonté — diffuser les savoirs. D’une certaine manière.

Sawchuk passe le bout de papier découpé dans le tambour du scanner en 1973. Sans rien demander à personne. William Pratt fait sa conférence. Les confrères se bousculent pour récupérer une copie de l’image. Et personne ne pose de questions sur son origine. Qui s’évapore, petit à petit.

Ce carré de 512 pixels d’arête est un outil. Et personne ne disserte jamais sur les marteaux. Les gens s’en servent, point.

L’image circule. Progressivement, toute la communauté scientifique la récupère et l’utilise. Dans les labos, dans leurs thèses et exposés, dans les articles des revues spécialisées. Et, pendant près de vingt ans, le reste du monde qui boit de la pisse s’en fiche éperdument. Jusqu’à ce jour, où Playboy leur tombe dessus, parce qu’un fayot a cafté.

L’équipe d’Optical Engineering, fragile des genoux, explique. Poliment. Au nom de la communauté.

Quelque part, le 4 septembre 1991
Dest.: PLAYBOY ENTERPRISES

Madame Monsieur,

Pardon, la science, voilà, pardon.

Bisous,

Le torchon imbitable
a.k.a. une niche

Minable. Mais ça marche. Madame Monsieur Playboy décide de lâcher du lest. L’image devient libre de droit pour toute utilisation à portée scientifique ou éducative.

La première playmate “open source” — avec des guillemets gros comme des bœufs de Kobé. Pour la science uniquement.

Mais le mal est fait. Le frou-frou est certes légalement toléré mais chaque article, chaque exposé, chaque pavé technique imbitable est pondu tripes nouées.

Les scientifiques sont invités à faire preuve de responsabilité et de discernement dans le choix des images supports pour leurs travaux, frou-frou ou pas. Invités par les éditeurs, directeurs de publication et rédacteurs en chef qui tiennent, pour la plupart, à leurs genoux. Valeur affective.

Les nouvelles vont vite dans la famille des buveurs de p’tit lait. En grinçant des dents, Playboy a répondu à la question que personne ne s’était posée depuis ce jour de juin 1973 où les Pieds Nickelés ont cisaillé la Suédoise pour la conférence de William Pratt: l’origine de l’image — numéro 11 du volume 19 d’un magazine fait pour l’homme libertin, festif et sensuel.

Une femme intelligente et un OVNI ont un point commun.
Il n’y a aucune preuve de leur existence.

Travailler, chaque jour, dans l’ombre, et œuvrer pour le progrès technique. Comprendre l’imbitable, et l’appliquer à la vie quotidienne. Dans un interrupteur, une touche, une poignée. Dans chaque outil, dans chaque objet manipulé, il y a la sueur des personnes dont le reste du monde se fout. Derrière une image qui apparaît. Une soirée DVD sous la couette en amoureux. Des photos de vacances en Italie. Un cliché osé, reçu par MMS, pour attiser un désir printanier. Derrière la photo des enfants, en fond d’écran de l’ordinateur, il y a un buveur de p’tit lait. Un métier formidable. À condition de se gratter les parties au réveil.

Une femme intelligente est un mirage. Excitante de loin, décevante de près.

Pour les dames, siroter le doux breuvage se fait en serrant les dents. 
Parce que:

La Statue de la Liberté est une femme. Il fallait bien que la tête soit vide pour pouvoir la visiter.

Parce que:

La science, la réduction de bruit, la technologie, la pixélisation, les labos, l’ajustement gamma, les conférences et la quantification vectorielle, c’est pas pour les gonzesses.

Parce que:

“Travesti” est le nom donné à une femme intelligente.

Alors, quand l’information sur Miss Novembre ’72 circule, certaines buveuses et certains buveurs en blouse blanche grognent. Le gueulent noir sur blanc et l’écrivent haut et fort.

La pute suédoise ne passera plus.

Elle se fait à nouveau taillader à coups de cutter. En plein visage, cette fois. Par écrit auprès des éditeurs, à l’oral pendant des conférences ou des réunions. Partout où la mélasse masculine des buveurs de p’tit lait triture l’image découpée, certaines et certains persiflent et la montrent du doigt.

Les hommes ont la conscience tranquille. Parce qu’ils ne l’ont jamais utilisée.

L’image de la playmate suédoise représente ce que les hommes savent faire de mieux. Nier les femmes. Alors le regard évocateur de cette petite pute affriolante doit disparaitre. Peu à peu, sous la pression, des revues spécialisées interdisent l’utilisation de l’image dans leurs pages. Des professeurs et scientifiques, travaillant sur des ouvrages techniques, sont contraints par leurs éditeurs de changer leurs images supports. La plupart se rabat sur des photos d’arbres, de pots de fleurs, de meubles. Optique, génie électrique, informatique… Tous les domaines gravitant autour de l’imagerie numérique se font cartonner.

La seule différence entre le cerveau d’un homme et une olive est la couleur.

Fin 1995, David Munson, rédacteur en chef du journal de l’IEEE (Institute of Electrical and Electronics Engineers), est confronté à la requête: bannir la pute suédoise. Il a bien compris la grogne. Il est même d’accord. Mais il a quand même un caillou dans la chaussure. Un détail l’empêche de marcher au pas.

En janvier 1996, dans son édito, après avoir longtemps ruminé, il crache sa Valda:

Si autre chose est possible, merci d’utiliser autre chose. Sinon, tant pis.

Flegme. Sans arme, ni haine, ni violence. Munson réduit l’image à ce qu’elle est: une représentation, projection d’un objet produite par la réunion des rayons ou faisceaux lumineux qui en émanent et se reconstituent sur un miroir, sur un écran ou sur l’œil.

Lenna, tout simplement.


Killing Lena de Jamie Allen

Suceurs de pouce

Looking for Le(n)na

L’édito flegmatique de Munson parait en 1996. La même année, Jeff Seideman, journaliste scientifique chargé de relations publiques dans l’imagerie, se voit confier un boulot: organiser la cinquantième conférence annuelle de l’IS&T (Society for Imaging Science and Technology) — énième assoce de buveurs de p’tit lait. Événement prévu pour l’année suivante. Deux journées de débats et d’ateliers sur l’imagerie numérique. Algorithmes et équations à tous les repas. Cinquante ans passées à se palucher sur la compression d’image. Marquer le coup semble obligatoire.

Seideman fait tourner l’olive dans sa boîte de conserve crânienne. À toute vitesse. Week-end à Disneyland, strip-teaseuses, saut en parachute, séjour à la montagne, gang-bang pluri-ethnique, partie de pêche… L’olive tourne. Des nuits entières. Brainstorming solitaire.

L’idée survient, comme c’est souvent le cas, au terme d’une insomnie destructrice. Le lendemain matin, pendant le télé-achat, après deux heures de sommeil et une bonne douche, il prépare le petit-déjeuner pour sa petite famille. Quand Madame arrive, il lui met la main au panier.

Graou.

Madame glousse et se met à table. Œufs brouillés, bacon et pain grillés. Leurs deux gamines à gueules de farfadet déboulent, s’installent, s’empiffrent et filent au bahut. Alors Madame se trémousse. Jeff la pelote une dernière fois puis prend les clés du break et taille la route. Pour aller voir ses potes, les buveurs de p’tit lait.

Lenna, Lenna, Lenna. Ad Libitum.
C’est qui?

La question qu’il pose à toutes et à tous. Un portrait à la main.

Un nid à problèmes.

La réponse qu’il obtient le plus souvent. Et les mecs détournent le regard.

C’est qui?

La question qu’il pose. Cette image, il l’a dégotée dans ses archives.

Toute une histoire.

La réponse qu’il obtient. Quand le flegme scientifique opère.

C’est qui?

La question. Cette image, il l’a vue des centaines de fois.

Une pute suédoise.

La réponse. Et celle-ci le conforte dans son idée. Et l’incite à poursuivre. En tripotant sa femme, tous les matins. La science, c’est comme le showbiz: tout le monde est copain. Pour dégoter une info, rien ne vaut une grande famille. Un numéro de téléphone et une adresse. Pas de quoi écrire une biographie mais suffisant pour prendre contact. Il appelle. Il bafouille un peu. Elle ne comprend pas mais l’écoute. Elle rit puis se tait un instant.

Oui.

Le plus beau mot du monde.

Alors il appelle Playboy. Pour expliquer et convaincre.

OK.

Une variante pragmatique du plus beau mot.

Le lundi 19 mai 1997, veille de la Cinquantième Conférence Annuelle de l’IS&T, elle atterrit à Edward Lawrence Logan, l’aéroport de Boston. Un molosse du magazine pour hommes vient la chercher. Il lui reluque les genoux mais ne les touche pas. Elle n’a rien fait de mal. Pas violation du copyright, pas sanction. Il lui serre délicatement la mimine, récupère sa valise à roulettes et la conduit à son hôtel.

Pendant deux jours, tourisme et bons restos. Et Playboy paye. Pour tout. Le voyage pour venir, les balades en attendant, le molosse pour veiller.

Mais, le mercredi 21 mai 1997, c’est Jeff Seideman qui la reçoit. Il est sur le pas de la porte du bâtiment qui accueille la conférence. Avec le léger vent, sa cravate à motifs serpente sur son épaule. Il la rattrape au vol et la glisse dans sa veste.

Une pince à cravate, ce serait plus élégant.

Idée soufflée par sa femme, le matin même. Mais le stress, c’est comme la branlette.

Quand la berline se cale le long du trottoir, une légère odeur de coopérative agricole parfume l’instant. Jeff soupire. Le stress, pour lui, c’est comme les piments — les intestins dégustent. Des douceurs du genre, il en fera quelques unes encore. Jusqu’à ce qu’il la fasse venir sur scène.

Le molosse descend, fait le tour et ouvre la portière arrière. Un imperméable pour se protéger du vent. Cheveux coupés courts, beaucoup de sel et peu de poivre.

Lenna, tout simplement.


Sonnet for Lena

O dear Lena, your beauty is so vast
It is hard sometimes to describe it fast.

I thought the entire world I would impress
If only your portrait I could compress.

Alas! First when I tried to use VQ[1]
I found that your cheeks belong to only you.

Your silky hair contains a thousand lines
Hard to match with sums of discrete cosines.

And for your lips, sensual and tactual
Thirteen Crays[2] found not the proper fractal.

And while these setbacks are all quite severe
I might have fixed them with hacks here or there

But when filters took sparkle from your eyes
I said, "Fuck this shit. I'll just digitize."

_____
[1] VQ: quantification vectorielle, méthode de compression de données.
[2] Thirteen Crays: superordinateur construit dans les années 1970, conçu pour atteindre de très hautes vitesses de calcul.

Poème écrit par Thomas Wallace Colthurst (à l’époque étudiant en mathématiques au MIT, aujourd’hui ingénieur logiciel chez Google) et publié le 9 novembre 1993 sur le groupe Usenet talk.bizarre.

Épilogue

Avec un seul N

Elle a quarante-six ans depuis peu. Elle a trois enfants. Deux filles et un garçon. L’aînée va à la fac. Elle est mariée. Et comblée. Son mari est à la retraite et adore jardiner. Il est toujours aussi fou et rondouillard. C’est pour ça qu’elle l’a épousé. Merci de ne pas lui dire. Elle vit et travaille à Stockholm. Elle est fonctionnaire. Depuis quelques années, elle encadre un groupe de travailleurs handicapés. Ils numérisent progressivement les archives des institutions publiques de la ville. À l’aide d’ordinateurs et de scanners. Elle préfère ne pas évoquer son poids ou ses mensurations. Elle est ravie d’être ici. Même si elle est plutôt surprise par toute cette histoire—elle ne savait pas. Elle remercie Playboy. Pour tout: le voyage, les balades et l’homme qui l’accompagne. Charmant. Et serviable.

Le public boit ses banalités comme du Moët & Chandon. Elle déclenche des sourires et apaise quelques grognes. Elle aussi sourit puis se tait. Pluie de vigoureux battements de main, paume contre paume, du groupe de buveurs de p’tit lait présent dans la salle. Ovation de fan boys. And girls.

Une brève dans le Playboy de septembre 1997
First Lady of the Internet.

Le titre honorifique que lui remet Jeff Seideman, après l’avoir rejointe sur l’estrade. Au nom de tous les convives, certaines et certains inclus. Pas de salaire à vie en cadeau. Ni de statue. Ni même de plaque de rue à son nom — elle n’est pas encore morte. Un simple bouquet d’églantines cueillies sur la colline. Et des roses aussi. Rouges. Qu’elle gardera dans ses mains pour la photo. Le petit souvenir que chaque convive recevra quelques semaines plus tard. Un simple bouquet qu’on lui gardera, pas d’inquiétude, pendant la visite. Des grands panneaux de bois aux abords de la salle du dîner. Et son visage de 1972, répété des dizaines de fois sur ces cloisons. Trituré, flou, accentué, bruité, compressé. Maltraité depuis vingt-cinq ans par les spécialistes en imagerie numérique. De l’imbitable au kilomètre, punaisé par tranches d’A4. Qu’un buveur de p’tit lait en liquette du dimanche lui expliquera. Mais c’est compliqué, les mots simples. Alors un autre reformulera. Une autre précisera. Une autre encore, commentera. À chaque intervention, leur doigt pointé sur le chapeau, regard furtif dans sa direction. L’éclat dans ses yeux, la finesse de ses lèvres. Le dessin de son épaule, dissimulée sous son gilet. Tout est là, encore aujourd’hui.

Regard persistant, parfois.

Playboy est de la partie — un pigiste sera là pendant les explications de l’imbitable. Pour une brève qui paraîtra dans le numéro de septembre, quelques mois plus tard. Pour recueillir ses impressions. Elle se contente de sourire discrètement, amusée par cette singulière renommée.

Lena, tout simplement.