Nous choisissons la haine

Pardon, Darwin


Lire le second (Les fils de rien, les princes, les humiliés de Stéphane Guibourgé) m’a rappelé le premier (Fin de Siècle de 25/34 Photographes). Plus de vingt ans d’écart entre les deux livres. Mais même époque observée. Même rage. Mêmes désillusions.


Same same but different

RANX & JEFF. Paris, 1988

Voici Ranx et Jeff. En tenue de soirée. Deux des quatorze membres des Red Warriors, une bande de redskins fondée en 1986. Dénominateur commun de ces guerriers de la rue: anti-fascisme radical. Activité: rosser les FAF. Outils: battes de baseball, mousquetons, poings américains, couteaux et DocMartens. Quartoze mectons, sculptés dans le béton, parcourant la banlieue parisienne. Avec le sens de l’humour de taulards en pleine convention des Amis de la Police. Ils traquent d’autres tondus, tout aussi tendus, mais idéologiquement opposés. Entre deux chasses aux FAF, ces messieurs assurent efficacement le service d’ordre des concerts des Bérurier Noir. Lorsque nos amis les FAF se radinent en masse, alors les Ducky Boys, Black Dragoons et autres Docker Boys viennent prêter main forte aux Red Warriors. Autant de noms de peuples exotiques ayant, une fois encore, le même dénominateur commun.

IAN. Londres, 1988

La gueule des FAF, objet de leur haine? La même. Mais radicalement différente. Dénominateur commun: fascisme radical. Activités: ratonnades, agressions homophobes, viols collectifs. Et chasse aux antiFAF. Outils: battes de baseball, mousquetons, poings américains, couteaux et Rangers. Tolbiac Toads, Nazi Klan ou encore JNR (Jeunesses Nationalistes Révolutionnaires), mouvement fondé par Batskin à l’automne 1987. Autre forme d’exotisme, même rage viscérale. 
Choper le crétin d’en face. Le tacler pour qu’il s’étale. Lui péter les côtes à coups de batte. Écraser ses doigts à coups de talon, ratatiner son pif à coups de poing, lui tailler la gueule à coups de lame. Et lorsqu’il est à point, lui pisser dessus. Rentrer chez soi. Siffler une bière. Et ronfler.

Pardon, Darwin.

Ces peuplades obscures résistent mal aux années 90. Arrestations, condamnations et vieillissement les désagrègent lentement… Mais toutes ces gueules d’assassins, loubards patibulaires, tronches de métèques, chiures de prolo, tondus blancs comme des culs… Tous ces antiFAF et leurs contraires vont être immortalisés pendant leurs plus belles années. Avec le soin méticuleux d’un taxidermiste. Entre 86 et 89, Ralf Marsault, photographe et doctorant en ethnologie, et Heino Muller, son compagnon de route de l’époque, vont rencontrer ces enragés. Un par un. Là où ils sont, là où ils vivent. À Paris, en banlieue. Mais aussi à Londres et à Berlin. Partout où la misère et le bitume ont dégueulé leurs rejetons. Les rencontrer pour les capturer. Dans leur environnement naturel. Ranx et Jeff. Mais aussi Batskin et sa bande. Et Riton, Gavroch, Karole, Crass et Delir, Otarie, Marco, Nano, Bozo, Tito, Fred Gargamel, Snuff et Odile, Malibu, Destroy, Chico et Jas, Bara, Zsa-Zsa et Maxwell… Des gueules tartinées de crasse, des regards perçants, des moustaches de matador, des jupettes en vinyl, des mâchoires de tracto-pelle, des crêtes qui emmerdent le Front National et la gravitation… Un trombinoscope de marginaux de première classe. En 1990, sous le pseudonyme 25/34 photographes, Marsault & Muller offrent le livre Fin de Siècle au monde. Près de deux cents portraits. Froids. Neutres. Époustouflants.


REECE, SEAN & IAN, MOUSE, ÉRIC & SABINE, PUFF et TOMMY, BOZO, BARRY & JANETTE & ROY, NICKY. Paris & Londres, 1988

Douceur de la violence

Aride. Âpre. Sec et brutal. Des phalanges qui viennent s’écraser sur une arcade sourcilière. Les fils de rien, les princes, les humiliés. Roman de Stéphane Guibourgé. Une photographie des entrailles d’un de ces rejetons du béton. Côté FAF.

C’est l’histoire de Falco. Quarante-sept piges au compteur. Seul. Haut perché dans la montagne. À construire une baraque pour son môme. Il a les entrailles qui dégueulent de noir. La tête viciée par les souvenirs de sa jeunesse, délinquante et violente. Un père ouvrier qui se fait décapsuler d’une usine automobile. Défaite et humiliation des pères. Honte diffuse des fils — Falco parmi d’autres. Jaloux de l’inaccessible bourgeoisie arrogante. La honte devient rejet, grogne, colère, rage. Apparaît une meute de tondus en Rangers. Une nouvelle fratrie. Une nouvelle famille. Violente mais soudée. Invincible et destructrice. Avec cette meute, Falco fait son choix, résumé dans la première phrase du roman.

Nous choisissons la haine.

Note: Fin de Siècle est aujourd’hui introuvable mais disponible en PDF sur le site de Ralf Marsault.