
Résumé
Je m’appelle Roger Fournier et je suis mort depuis soixante ans. Assassiné. Ne soyez pas désolé, j’ai eu le temps de m’y habituer. Les plus beaux moments de ma mort ? L’enquête menée par l’inspecteur Tovelle pour découvrir mon meurtrier. Inutile de vous préciser que j’étais aux premières loges ! J’ai découvert le véritable visage de mes proches et appris à mes dépens que toute vérité n’est pas bonne à entendre… Depuis, j’ai su rebondir et me construire une nouvelle vie dans la mort. Un jour, si nous avons le temps, je vous en parlerai davantage. Mais d’abord, laissez-moi vous raconter comment j’ai été assassiné.

Un avant-goût
Le claquement d’une portière me ramène à la réalité. Combien de temps a-t-il pu s’écouler ? Un coup d’œil à la pendule : déjà onze heures moins le quart ! Deux hommes avec un brancard descendent de la voiture. Probablement venus enlever mon cadavre pour l’emmener se faire charcuter. Qu’est-il passé par la tête du docteur Pasquier ? Il ne se rend pas compte ! Une autopsie ! Les gens vont jaser. Je les entends d’ici : « Oui, ma chère. Ce pauvre Roger Fournier est décédé d’une crise cardiaque. Enfin… le médecin a trouvé sa mort louche, à tel point qu’il a ordonné une autopsie. Vous ne m’ôterez pas de l’esprit que sa veuve, vous savez, cette blonde tellement plus jeune que lui, l’a tué. Chut ! La voilà. Souriez ! » Les calomnies vont aller bon train.
L’horloge de l’entrée sonne midi. Je m’installe dans la salle à manger, espérant que les tensions du matin seront retombées. Las ! Personne ne vient déjeuner. J’imagine qu’ils ont tous choisi de prendre leur repas dans leur chambre. À moins qu’ils n’aient décidé de jeûner. En toute honnêteté, je pense qu’ils s’évitent.
Le reste de la journée s’écoule lentement. Très lentement. Ce que la mort peut être ennuyeuse ! L’éternité risque d’être longue. J’erre ici et là, je rends visite à mes proches dans leur chambre. Clarisse est étendue sur son lit, Tante Agathe et Lydie rédigent leur courrier, Jeanne fume cigarette sur cigarette, Stéphane et Henri se promènent dehors et Cyril… Où est-il ? Je finis par le dégoter, assis à mon bureau, fouillant parmi mes papiers. Il prend fiévreusement des notes, rature des phrases, se passe la main dans les cheveux d’un geste nerveux. Curieux, je jette un œil par-dessus son épaule. Le titre m’estomaque ! Modernisation des Textiles Fournier : années 19491950. Cyril n’a même pas la décence d’attendre que je sois enterré pour commencer à couler mon affaire ! Bon, qu’a-t-il écrit d’autre ? Je parcours la feuille. Certaines bribes de phrases me font réfléchir : moderniser l’atelier, investir dans une machine à nouer et dans des petits moteurs électriques, développer un pôle couture. Je crois que je discerne les grandes lignes de son plan. C’est ingénieux ! Jamais je n’aurais cru dire ça d’une idée de Cyril. Il veut augmenter la productivité de l’atelier de tissage. En mettant au rebut les vieux métiers à tisser à bras et en les remplaçant par des métiers mécaniques, j’avais amorcé la mutation. Ainsi, au lieu de travailler sur un métier, un ouvrier peut en surveiller deux ou trois. Cyril souhaite aller plus loin : il va équiper chaque machine d’un moteur électrique individuel. Adieu les frais d’entretien exorbitants des gros moteurs qui tombaient régulièrement en panne ! Les pannes, ma hantise. Dès qu’un vieux moteur s’arrêtait, c’était cinq métiers qui restaient paralysés le temps de la réparation. Ladite réparation prenait au mieux plusieurs heures. Quelle perte de productivité ! D’autre part, lorsqu’un métier à tisser n’a plus de fil, il faut remettre un rouleau plein et nouer les nouveaux fils aux anciens sur la chaîne. Une ouvrière, la noueuse, met un jour ou deux à réaliser cette opération fastidieuse. La brochure que j’avais reçue un mois avant de mourir stipulait que la machine à nouer effectuait la même tâche en seulement quelques heures. Son coût m’avait dissuadé. Il semblerait cependant que Cyril soit prêt à investir. Les noueuses pourront alors devenir couturières. Jusqu’ici, mon entreprise de textile se contentait de fabriquer le tissu et de le broder. Cyril veut transformer la matière brute en vêtements. Son pari est risqué : il nécessite un énorme investissement et la formation du personnel adéquat. Malgré tout, après une ou deux années difficiles, cela peut réussir et faire de l’entreprise Fournier la première affaire de textile de la région de Valenciennes. C’est ambitieux. Je me surprends à regarder mon fils aîné d’un œil neuf, et même avec fierté.
Tous droits réservés. Sophie Moulay et Numeriklivres, 2014.
Disponible à partir du 29 août au prix de 4,99€ — 285 pages-écrans
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