photo : Sebastiaan ter Burg

“Alors comme ça vous voulez réformer la démocratie ?”


Traduction de l’excellent article de Joshua Tauberer : “So you want to reform democracy ?” publié sur Medium le 23 novembre 2015.

Beaucoup de bons conseils, de précieux rappels —et un peu de mauvaise foi— pour les pros et les amateurs des #civictech qui veulent transformer la démocratie.


“Bonjour. Vous venez certainement de m’écrire un email qui ressemble à:

Si on mettait sur le marché un outil pratique, simple et séduisant qui rapproche l’avis des citoyens et l’action des élus, il trouverait son public rapidement.

ou

Avec cette application tout le monde va pouvoir suivre sur son smartphone, sa tablette ou sur Internet l’évolution des projets de lois au niveau local, régional et national. On peut voter pour un projet de loi après en avoir lu un résumé. Ça permet 1) aux citoyens d’être informés et impliqués, et 2) à nos élus d’avoir une image très claire de l’opinion de leurs concitoyens.

Ce sont des emails récents. Et vous n’êtes pas le premier à m’envoyer un email avec une idée pour:

  • Convaincre les gens que la politique est intéressante—parce qu’effectivement c’est le cas.
  • Demander des comptes au Congrès (NdT : l’équivalent de l’Assemblée Nationale et du Sénat en France) en mesurant ce que la population veut vraiment.
  • Construire un réseau social pour les politiques ou les citoyens.
  • Permettre aux Américains de rédiger ou de commenter des lois ou de voter les lois directement au Congrès.

C’est vraiment génial que vous ayez ces idées. Je suis vraiment ravi que vous vouliez aider notre gouvernement en vous retroussant les manches et en mettant la main à la pâte.

Mais vous n’avez pas la bonne approche.

Vous m’avez certainement envoyé cet email parce que vous savez que je travaille sur ce problème depuis un moment. C’est vrai. Bientôt 15 ans! Alors je connais un peu le sujet.

La plupart des gens me répondent en disant non, c’est *vous* qui vous trompez et ils poursuivent avec leur idée d’origine—comme si j’étais juste un type grincheux. Si c’est bien vous, merci d’arrêtez tout de suite. Vous me posez une question, je prends le temps de vous répondre, alors merci de traiter ma réponse avec un minimum de respect..

Si une idée pouvait “réparer” la démocratie, elle existerait déja.

Des centaines de milliers de personnes travaillent activement sur les problèmes de gouvernance, comme l’accès à l’information (mon domaine), l’inscription sur les listes électorales, les conflits d’intérêts, le lobbyisme, l’organisation, les modes de scrutins, la réforme de la procuration, les campagnes électorales, la réforme des campagnes de financement, la reforme de la justice pénale, les enquêtes pour corruption, les tractations électorales, etc etc etc. Des fondations et des business angels ont investi des centaines de millions de dollars pour aider à améliorer l’État et l’élaboration des politiques, dont plusieurs dizaines de millions sur l’usage des technologies uniquement.

Vous n’êtes pas le-la premier-ère à espérer améliorer le pays grâce aux technologies.

Si vous vous demandez pourquoi votre idée n’a pas encore surgi quelque part dans le monde, c’est parce que votre idée n’a simplement pas fonctionné les centaines d’autres fois que quelqu’un l’a eu. (J’ai certainement du l’avoir: Voir mes échecs.)

Est-ce que GovTrack n’était pas une bonne idée au départ?

Quand j’ai commencé a travailler sur GovTrack, je pensais construire un outil de responsabilisation. Si les Américains avaient davantage d’informations ils pourraient éviter de choisir de mauvais dirigeants en votant en toute connaissance de cause aux élections.

C’était faux. J’avais tort.

A ma connaissance GovTrack n’a jamais affecté une élection. Il n’a jamais révélé un scandale, fait virer quelqu’un, ou découvert une faille dans le processus législatif.

Et c’est très bien parce qu’il y a plein d’autres raisons qui font que GovTrack est important, comme aider le public a comprendre le fonctionnement du Congrès, rendant le processus législatif plus concret et accessible.

Revenons-en à votre idée, qui était probablement:

On n’a qu’a dire aux élus ce que leurs concitoyens pensent. De cette manière ils DEVRONT prendre notre avis en compte!

Les membres du Congrès n’ont pas particulièrement envie de savoir ce que leurs concitoyens pensent. Et quand c’est le cas, ils n’ont aucun mal à le savoir:

Ils ont déjà beaucoup de retours de leurs concitoyens. Beaucoup de gens écrivent déjà à leurs élus et à leurs sénateurs, et les secrétariats des élus et des sénateurs reçoivent tellement de messages—des centaines les jours calmes—qu’ils ne peuvent pas suivre. Les gens ne se privent pas de dire au Congrès ce qu’ils pensent!

Les membres du Congrès font aussi déjà des sondages lorsqu’ils veulent savoir ce que leurs concitoyens pensent. Quelque soit ce qu’un membre du Congrès veut savoir, il peut déjà le découvrir si il le veut vraiment.

Et personne ne veut être sondé—Il n’y a rien pour les personnes qui souhaitent y participer. Si votre but c’est de sonder la population entière uniquement pour savoir ce que les Américains pensent, vous n’arriverez à rien: seule une petite fraction de citoyens participera à un sondage, et les résultats seront donc faussés. À moins d’avoir un doctorat en statistique appliquée et une grande expérience des sondages, vous ne ferez jamais mieux que les instituts de sondage existants.

C’est la population qui doit voter les lois, pas le Congrès — Laissons le peuple décider!

Le Congrès procède à plus de 1 000 votes par an. Parcourez la liste des propositions soumises au vote actuellement et essayer de déterminer votre choix de vote pour chacune d’entre elles. Que pensez-vous de la proposition Wicker sur l’organisation des semis? Ou la motion pour valider le journal? Ou le projet sur la Protection de la Retraite des Employés de la Sécurité Publique ? (Spoiler: ce projet de loi ne traite pas du départ en retraite des employés de la sécurité publique!)

Si c’est ce que vous voulez que les gens fassent, commencez par le faire vous-même et voyons jusqu’où vous arrivez à aller.

Le monde est compliqué, c’est la raison pour laquelle nous élisons des représentants qui décident pour nous et nous évitent d’avoir 2000 pages de projets de loi à lire. Et ce n’est pas tout, le monde EST RÉELLEMENT complexe. Quel devrait être à votre avis le montant des taux de dividende pour les fonds locaux des banques de la Réserve Fédérale? Il s’agit d’une véritable question soumise au vote au Congrès, et je parie que vous n’avez pas la moindre idée de ce qu’elle veut dire. Préparez-vous pour les 999 autres votes à venir.

Nous avons tous une connaissance sélective. Nous voulons vivre nos vies. Si nous devions participer à tous les votes, nous n’aurions plus le temps de vivre. Nous ne voulons pas de démocratie directe.

Quelqu’un pourrait prendre les décisions à notre place.

Vous venez d’inventer la démocratie représentative! Bravo.

Toutes les formes de représentations citoyennes alternatives rencontreront les mêmes problèmes que nous avons avec notre système politique actuel—parce que nous pratiquons déjà la représentation citoyenne, à chaque fois que nous votons. Et nos représentants délèguent eux-mêmes leurs votes—en suivant les instructions de leurs partis politiques. En quoi votre nouveau modèle de représentation va-t-il solutionner les problématiques posés par le modèle actuel? Choisir les mandats est déjà difficile par exemple. Avez-vous participé a une primaire pour choisir la personne en charge de votre approvisionnement en eau courante? Comment sélectionnez-vous les candidats pour le poste? Commencez par régler les problèmes de notre système représentatif actuel.

Fabriquons un réseau social pour les politiques ou des citoyens.

Google a conçu un réseau social appelé Google Plus. Personne ne l’utilise. Si Google n’y arrive pas, vous n’y arriverez pas non plus.

Sans oublier qu’on ne se réveille pas le matin en se disant : “Je compte bien faire un truc bien civique aujourd’hui!” La plupart des gens ont d’autres priorités. Au mieux quelqu’un va peut-être se dire : “mince c’est vraiment horrible que [votre problème favori] existe, je pourrais peut-être faire quelque chose pour arranger [ça]. Comme vous venez de le faire aujourd’hui. Si vous teniez tant à aider votre prochain, vous auriez pu faire du bénévolat, mais au lieu de cela vous m’avez envoyé un email pour… Bon, c’est une réponse générale alors je ne peux pas le dire! Mais bon. On n’a tous un cheval de bataille. Nous ne cherchons pas à faire quelque chose de civique, d’une manière générale, on essaie juste de faire quelque chose ponctuellement qui nous semble important.


Ok, bon, et alors ?

À moins d’avoir 5–10 ans d’expérience en politique ou en droit, vous ne pouvez pas savoir ce qui doit être améliorer.

Vous ne pouvez pas réparer une machine cassé tant que vous n’avez pas étudié son fonctionnement. La mécanique politique n’est pas quelque chose qu’on devine. Ça ne fonctionne pas comme on vous l’a apprit en éducation civique en 6ème. Et pas qu’un peu.

Pour bien faire, commencez par trouver un boulot où vous travaillerez pour quelqu’un que vous respectez dans ce domaine. Et dans quelques années vous pourrez savoir si votre idée originale tient toujours. Vous pourrez découvrir que le mieux est peut-être de travailler pour le gouvernement! Sinon, demandez aux gens qui travaillent déjà sur ces problèmes quels sujets ils aimeraient que quelqu’un approfondisse — et faites-le.

Si votre objectif est de changer la manière dont sont conçues les lois, devenez un expert du sujet. Soyez au cœur du processus en obtenant un boulot dans le service juridique d’une organisation à but non lucratif. Ne commencez pas à approfondir votre idée tant que vous ne savez pas ce qui donne tant de pouvoirs aux lobbystes (Ce n’est pas l’argent—si vous pensez que c’est l’argent, c’est que vous n’êtes pas prêt a travailler sur ce problème).

Les individus ne détiennent pas le pouvoir, les groupe si.

Démocratiser des processus législatifs pour donner à tout le monde le pouvoir d’influencer les décisions à titre individuel est une idée aberrante. Nous sommes une nation de 300 millions d’habitants. 0.0000003% de la population —une personne— agissant pour son compte ne peut pas influencer la politique du pays, et c’est tant mieux!

Le pouvoir revient aux personnes organisées. Si vous voulez que les citoyens prennent le pouvoir, alors vous devez les aider a se regrouper et vous devez leur apprendre comment exercer des pressions ensemble. C’est compliqué.

Ce n’est pas un problème de technologie. Un joli site internet ne règlera pas le problème. Gagner de l’impact est un challenge social, sociétal et institutionnel.

Le pouvoir ne vaut rien. Si vous voulez donner plus de pouvoir à un groupe, vous devez forcément affaiblir d’autres personnes. C‘est le revers de la médaille. Vous pensez que les gens à qui vous retirez le pouvoir vont rester assis sans rien faire? Comment vont-ils réagir à votre manœuvre? Ils doivent autant faire partie de votre stratégie que les gens que vous voulez aider.

Attention a qui vous voulez donner le pouvoir.

Si vous essayez d’utiliser la technologie pour aider les citoyens à reprendre le pouvoir, vous devez garder en tête que la technologie a tendance à exclure une partie de la société : souvent les plus fragiles, et donc ceux qui ont le plus besoin d’aide. La technologie n’est accessible qu’à ceux qui ont les moyens de se l’offrir (et le temps de l’utiliser). Si vous ne ciblez que les gens comme vous, votre idée pourrait facilement irriter les gens moins bien nantis que vous.

Qui essayez-vous d’aider? Il y a de vrais problèmes dans le monde. Des personnes sont tués uniquement parce qu’elles ne s’habillent pas de la bonne façon. Les plus démunis passent des heures a essayer d’obtenir l’aide de l’assistance publique. Les frais de santé mettent régulièrement des gens malchanceux sur la paille. Ces américains adoreraient être suffisamment privilégiés pour avoir le temps de débattre de politique nationale. Etes-vous sûr-e que vous vous attaquez au bon problème?

Mais- N’essayez pas de régler des problèmes que vous n’avez pas eu sans en discuter préalablement avec les gens qui ont vraiment à faire face à ces difficultés. Régulièrement des mecs aisés ont l’idée de créer une application pour venir en aide aux sans-abris—ne faites pas la même erreur, quel que soit votre domaine d’activité.

Devenez d’abord un expert et vous trouverez ensuite comment apporter votre aide au monde.

Le monde est incroyablement complexe. Vous n’obtiendrez aucun résultats en espérant soigner la démocratie avec une approche globale.

Chacun apporte sa contribution à la construction de monde, sa pierre à l’édifice. Quelle est la vôtre? Ce n’est certainement pas votre idée brillante. Mais plutôt votre expérience, vos passions, et votre talent.

Observez les problèmes qui vous entourent en fonction de votre point de vue personnel. Vous devez mener votre vie à votre façon. Le problème que vous essayer de résoudre doit vous ressembler. Vous devez le résoudre à votre manière. Pour cela vous allez devoir exploiter vos talents et vous concentrer sur un problème précis qui compte pour vous. Pourquoi ? Votre expérience, vos passions, et vos savoir-faire sont vos forces—utilisez-les!

Utilisez ces spécificités jusqu’à devenir un-e expert-e. Devenez la personne incontournable sur un sujet de gouvernance très spécifique. Apprenez tout ce qu’il faut savoir sur ce sujet. Et tentez de l’améliorer.

Votre idée ne vaut rien. Tout est une question de mise en œuvre.

Aucune des idées que vous avez aujourd’hui ne s’avèreront exactes. C’est comme ça que le monde fonctionne.

Les bonnes idées sont des conclusions, pas des points de départ. Peu importe votre idée tant que vous vous laissez guider par vos erreurs.

Faites quelque chose. Faites le rapidement et pour pas cher. Voyez si ça fonctionne. Obtenez confirmation. Mais ayez l’humilité de dire que quelque chose que vous avez fait fonctionne simplement mieux que d’autres. Recommencez et développez ce qui fonctionne. Continuez comme ça le restant de votre vie.

Pour résumer

  • Si vous avez décider de réparer la démocratie, je ne peux plus rien pour vous. Votre ego est beaucoup trop grand.
  • Concentrez vos recherches. Le monde est incroyablement complexe. Attaquez-vous à un petit problème. Il cache certainement un bien plus gros problème.
  • Attaquez-vous à un problème que les vrais gens rencontrent, et de préférence des gens plus faible que vous. De vrais problèmes existent, mais vous allez devoir quitter votre écran d’ordinateur pour pouvoir les régler.
  • La politique est question de pouvoir. Le pouvoir est quelque chose de social, pas quelque chose de technologique. Les sites Internet ne donnent pas le pouvoir aux gens par magie. Vous devez aussi penser à ceux à qui vous allez confisquer le pouvoir.
  • Trouvez un sujet sur lequel vous pouvez apporter une réelle différence, en fonction de votre propre expérience. Devenez un expert de ce sujet. Trouvez le travail qui vous permettra de devenir cet expert. Et tentez de lui apporter des améliorations.
  • Apprenez à faire preuve d’humilité et à admettre que votre idée était nulle, et montrer que vous êtes prêt-e à apprendre de vos erreurs.

Aucuns des points de vues développés ici ne sont vraiment innovants, et je remercie mes amis et collègues qui m’ont permis de poursuivre ma voie sur ces problématiques de pouvoir—en particulier, Bill Hunt, Laurenellen McCann, Martha Poonm, et beaucoup d’autres.”

Joshua Tauberer

Traduction Thomas Champion, co-fondateur Politizr