A l’écran, le journaliste est le maître du bidonnage

Special Correspondents — Allocine

Dans le journalisme, le maître-mot est la vérité. Un principe que les professionnels de l’information respectent scrupuleusement. A deux exceptions près: Franck Bonneville et Ian Flinch, les héros du film «Special Correspondents» de Ricky Gervais (avril 2016, Netflix). Dans cette adaptation de la comédie française «Envoyés très spéciaux», un journaliste radio vantard et un technicien maladroit sont envoyés en Equateur. Ils doivent raconter la guerre qui fait rage dans le pays d’Amérique du Sud. Manque de chance, Ian a malencontreusement jeté leurs passeports juste avant de prendre l’avion.

La star autoproclamé du reportage Franck Bonneville explose. S’il rentre bredouille à la rédaction, c’est la porte assurée. Les deux comparses trouvent refuge dans un restaurant situé juste en face de la radio. Leur plan est pour le moins audacieux: ils vont réaliser une série de faux reportages. Singes, perroquets, explosions de grenades, hélicoptères, Ian dispose d’une panoplie de bruitages pour rendre leur périple plus vrai que nature.

Ce bidonnage a de quoi choquer. Dans leur livre «Principes du journalisme», Bill Kovach et Tom Rosenstiel dédient un chapitre entier au respect de la vérité. Voici ce qu’on peut y lire: «Lorsqu’on leur demande quelles valeurs ils considèrent comme primordiales, 100% des journalistes interrogés dans le cadre d’une enquête menée par le Pew Research Center for the People and the Press répondent: “Rendre compte correctement compte des faits”.»

Au New York Times, des articles truffés d’erreurs

Pourtant, la réalité rejoint parfois la fiction. Le New York Times en a fait la douloureuse expérience en 2003. Jayson Blair a rédigé pendant des années des articles truffés d’erreurs et d’affabulations. Dans ses reportages, l’ancien journaliste décrivait notamment des endroits où il n’avait jamais mis les pieds. Une fuite en avant qu’expérimentent également les deux héros de «Special Correspondent». Leur mensonge les obligera à se rendre en Equateur, pays dans lequel ils seront finalement pris en otage par un groupe armé.

Le scénario est différent pour le New York Times, mais tout aussi dévastateur. Le quotidien américain révèle l’ampleur de la tromperie en une de son édition du 11 mai 2003. Un article accablant toujours en ligne, treize ans après les faits: «L’enquête a révélé que M. Blair a violé à plusieurs reprises le principe cardinal du journalisme, qui est tout simplement la vérité.» A l’époque, le directeur de la rédaction, Howell Raines, et son adjoint, Gerald Boyd, sont limogés. Un coup d’éclat humiliant pour le New York Times.

Jayson Blair raconte son expérience dans «Burning Down my Master’s House», un livre paru en 2004. «J’ai menti, menti, et menti encore davantage», insiste l’ancien journaliste dès la première ligne. Mais pourquoi s’être arrangé avec les faits? Il met ses erreurs sur le compte de la pression imposée par le quotidien new-yorkais ainsi que sur des troubles psychiques nécessitant un traitement psychiatrique. Devenu «coach de vie», il a raconté cet épisode de sa vie au Monde en 2013. Serait-il prêt à délivrer à nouveau des informations? Sa réponse est catégorique: «La vérité, c’est trop important. Mes lecteurs auraient toujours des doutes.» Il admet ses erreurs et ne demande qu’à servir d’exemple.

Special Correspondents - Allocine
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Franck Bonneville se garde bien, lui, de dire la vérité à son rédacteur en chef. Lors de sa libération, il joue même les héros devant un parterre de journalistes venus les accueillir. Un comportement désolant, n’est-ce pas? «Les journalistes aiment à se considérer comme les substituts du peuple, témoignant dans l’intérêt même du public de ce qui se passe sur la scène sociale. Mais le public est de moins en moins porté à les croire. Ce qu’il voit chez les journalistes, c’est le sensationnalisme, l’exploitation systématique de l’événement, la recherche du profit, de la gloire personnelle ou, pis encore, un plaisir morbide à raconter les malheurs du monde», soulignent les auteurs de «Principes du journalisme». Gloire personnelle? Le journaliste de «The Independent», Johann Hari, truquait lui aussi ses articles et intervenait même anonymement sur Wikipédia pour améliorer son image. Décidément.