Les FemTech, une opportunité à 200MM$ : mais qu’est-ce qu’on attend pour aller chercher notre part du gâteau ?

Après avoir assisté à cette conférence à SXSW 2018, c’était une évidence !

Vous vous êtes déjà demandé ce qui serait différent dans un monde dominé par les femmes ? Moi, tout le temps — et surtout, souvent, ça m’énerve ! Valorisation économique de la maternité, meilleure connaissance de l’orgasme féminin, traitement plus performant des pathologies propres au fait d’avoir un vagin, etc. : bien des tabous n’existeraient pas !

image extraite du film “Je ne suis pas un homme facile”

Sans être dans l’effet miroir & caricature de “Je ne suis pas un homme facile” (sorti le 13 avril sur Netflix), où les femmes deviennent les “machos” — et sans céder à l’illusion d’une société féminine présumée toute vertueuse et bienveillante — une égalité entre hommes et femmes aurait indéniablement changé le monde, son organisation, sa hiérarchie, ses idées — mais aussi ses produits, ses services et ses innovations.

Certaines expériences de femmes, conséquences d’une physiologie, d’une biologie, déterminent des vécus bien particuliers. Les règles, la maternité, le sexe, l’allaitement, la contraception, la nutrition, le corps, la fertilité, etc. Loin d’être le fait du genre, d’une culture ou d’un déterminisme social, ces expériences du quotidien, plus ou moins communes à 50% de la population mondiale, font pourtant l’objet de tabous, et restent souvent ignorées, peu prises au sérieux. Nos cultures en font des sujets associés au domaine du privé, et donc peu discutés. Mais, cela change — et aujourd’hui, des entrepreneurs — et surtout des entrepreneuSES — s’emparent de ces sujets et créent des FemTech !

Une niche, certains osent dire. Laissez moi rire ! 50% de la population, il est grand temps de se bouger.


Les initiatives pionnières et inspirantes

“FemTech” (pour “Female Technology”), c’est un terme inventé en 2016 par Ida Tin, fondatrice de Clue, une application de suivi des cycles menstruels. Ce terme qualifie l‘ensemble des innovations technologiques destinées à la santé des femmes. Et même, aujourd’hui, au-delà de la santé à proprement parler, il peut désigner l’ensemble des innovations dédiées aux expériences de femmes. Un terme récent, pour un mouvement qui a moins de 10 ans, mais qui croît à une vitesse considérable !

Début 2017, les startups de la FemTech avaient levé plus d’un milliard de dollars. Presque pas assez, quand on regarde les avancées qu’elles permettent, et les petites pépites qui émergent !

Le domaine le plus investi à ce jour est celui de la fertilité. Pas étonnant, parce que, être parent, en vrai, c’est une préoccupation universelle, pas uniquement féminine. Les hommes peuvent s’identifier — et donc soutenir et financer (mais chut, je ne dis rien !). Par conséquent, les traitements pour la fertilité, le prélèvement, la congélation et le don d’ovules lèvent des centaines de millions à eux seuls, comme Prelude — service connecté d’accompagnement à la conception, destiné à toutes les familles qui veulent avoir un enfant.

D’autres domaines liés à la fertilité et à la grossesse commencent également à prendre leur place. Clue et Glow (son équivalent américain) ont levé plusieurs dizaines de millions de dollars, pour accompagner les femmes dans le suivi de leur cycle menstruel et à comprendre l’impact qu’il peut avoir sur elles, pour anticiper et mieux gérer leur bien-être, mais aussi mieux connaitre leur ovulation. Des assistants connectés, pour suivre sa grossesse, comme Sera Prognostics— mais aussi pour contribuer au bien-être mental des (futures) mamans, comme Moment Health — aident à gérer les potentielles complications. De nouvelles méthodes de contraception (Natural Cycles) ou des nouveaux moyens de gérer/d’obtenir sa contraception (Pandia Health) aident les femmes à avoir plein contrôle sur leur fertilité. Enfin, la rééducation du périnée, le suivi de l’allaitement, la gestion de l’équilibre hormonal, etc. : la boucle de la grossesse peut être complètement bouclée, avec des startups comme Elvie ou Naya Health.

Fini les hormones, avec Natural Cycles

Plus récemment — mais souvent, malheureusement, de manière plus confidentielle — c’est aussi de jouissance féminine, de règles et d’avancée dans l’âge dont on se parle. Alors que les coupes menstruelles gagnent en popularité, Thinx (mon chouchou!) a par exemple levé quelques millions de dollars pour vendre, à l’international, des sous-vêtements réutilisables renforcés, rendant l’utilisation de tampons et de serviettes obsolètes — ainsi qu’une couette “period-proof”, pour encourager les femmes à faire l’amour pendant leurs règles, et ainsi militer pour combler l’écart genré dans la satisfaction sexuelle.

Depuis 10 ans, ces besoins longtemps ignorés sont mis au coeur des réflexions. Les innovations sont alors de plus en plus nombreuses et les initiatives se développent vite ! Mais, pas assez vite — car de nombreuses opportunités ne sont toujours pas saisies.


Quand les clichés barrent la route du progrès

Des expériences de femmes, avant cantonnées au privé, prennent d’assaut le débat public. Mais des tas de clichés et d’idées reçues millénaires viennent minimiser l’importance de trouver des solutions aux problématiques de femmes, souvent peu écoutées et soumises à l’appréciation des hommes.

Les femmes sont faites pour être mamans” : un cliché qui a l’avantage de pousser les recherches sur la fertilité, la grossesse, les traitements et l’accompagnement médical à la conception. Ok, mais : quid des dénis de grossesses ? Quid des dépressions pré- et post-natales ? Quid de la transformation du corps ? On en parle peu, on agit encore moins. Parce que ça ne devrait pas être des problèmes : on veut forcément être maman !

Les règles, c’est sale, ça se cache — et ça rend les femmes un peu hystériques”. Des serviettes et des tampons bien dissimulés dans un sac, une messe basse à une collègue et une honte d’avoir à se faire dépanner, une peur intériorisée du moment où elles arrivent, un petit traumatisme pour beaucoup de jeunes — et moins jeunes — filles. Merci à PMS Package et aux box qui cherchent à rendre ce moment (un peu) moins désagréable… Mais franchement, c’est vraiment d’une livraison de tampons (au prix doublé!) et d’un bout de chocolat dont on a besoin ?

Des chocolats, des bonbons, du rose, du rose, du rose — à 30€/mois

Les femmes sont un peu hypocondriaques, douillettes, elles exagèrent” : du coup, l’endométriose, ça ne fait que 5 ans que ça existe dans le discours public. D’ailleurs, pour ceux qui ne connaissent pas, l’endométriose est une maladie qui touche 1 femme sur 10, et qui entraine à chaque période de règles de nombreuses douleurs, à cause de kystes ou de lésions, dûs à des migrations de tissus vers les trompes, plutôt que d’être expulsés avec les règles. La découverte de cette maladie date du 19ème siècle, pourtant la publication d’articles, de témoignages et de recherches n’a pris de l’ampleur que ces dernières années, grâce à des personnalités médiatiques, qui se sont investies et ont pris la parole sur le sujet. Et quand on sait que la durée moyenne entre l’arrivée des premiers symptômes et le diagnostic est encore aujourd’hui de 7 ans (7 ANS!! O-O), on se dit qu’il y a peut-être quelque chose à faire.

Les femmes ont moins de libido que les hommes”. Impuissance, frigidité, absence de désir ou douleurs à chaque rapport : les femmes n’ont pas tellement de solution. Par contre, le viagra, ça existe depuis plus de 20 ans. Quand Cindy Whitehead, fondatrice de Addyi (désinhibiteur de libido féminine), a cherché des financements, un potentiel investisseur lui a demandé “but isn’t female Viagra just jewelry ?” (“est-ce que le viagra féminin ce ne sont pas simplement les bijoux?”)

Il y en a d’autres des clichés, et il y en a d’autres des sujets à traiter. Des exemples qui sont l’illustration bien évidente de la différence de traitement des expériences de femmes, un traitement fait (ou pas fait, visiblement!) via le regard — et l’intérêt perçu — de l’homme. Des détails, qui semblent parfois insignifiants, mais qui sont puissants dans ce qu’il montre de l’inégalité qui existe et subsiste ! Si les hommes avaient eu leurs règles, il y aurait déjà des tampons dans tous les toilettes, ou probablement des dispositifs accessibles à tous, pour permettre de ne plus avoir à les souffrir.

Mais, le contexte actuel donne des ailes aux entrepreneuses-eurs. Depuis plusieurs années, la montée d’un féminisme, dit mainstream, a permis une percée puissante et accrue de revendications variées. Cela a ouvert le terrain de jeu ! Les femmes s’affirment et s’emparent des sujets — et c’est bien en parlant qu’on a des idées ! Ce mouvement a été aussi accéléré par les mouvements #metoo, porte d’entrée pour légitimer l’intérêt de tous les sujets de femme. Alors, parce qu’il n’y a jamais eu de moment plus opportun, parce que le momentum est là, il faut prendre la main ! C’est maintenant qu’il faut se saisir de l’opportunité de faire de la recherche et d’innover.

Parce que les femmes sont nombreuses ! Qu’elles gagnent en pouvoir d’achat ! Qu’elles sont de plus en plus conscientes de leur droit de revendiquer l’accès à de nouveaux services dédiés à leur bien-être ! Qu’elles sont exigeantes et veulent reprendre le contrôle sur leurs expériences et leur façon de les vivre !

“Mon vagin, mes règles”

Mais, est-ce si simple que ça ?

La question vaut la peine d’être posée car, des idées, il y en a… Mais les mettre en place et les développer n’est pas toujours si évident.

A SXSW, lors de la conférence “Waking up to the $200B FemTech Industry”, une des interventantes a partagé ses conseils afin de réussir à convaincre un investisseur : parler en analogie, en prenant pour référence des business à succès auxquels il peut s’identifier; lui présenter le problème sous un angle qui peut capter son attention (“don’t talk about birth control, talk about productivity” — “ne parlez pas de contraception, parlez de productivité”); universaliser le problème, et inclure les hommes dans la démonstration pour ne pas donner l’impression de parler d’une “niche”. Vous voyez le souci là-dedans ? Bien que ses conseils soient clés, éclairés et vérifiés, ils impliquent une nécessité de se soumettre à la validation subjective, de la perception d’investisseurs majoritairement masculins, souvent incapables de se projeter dans l’importance des problématiques identifiées. Car beaucoup d’entrepreuneuses de la FemTech le disent : beaucoup ont peur de ces sujets, ne veulent pas en parler, en sont dégoutés. Alors, il faut ruser !

Par ailleurs, en ce qui concerne la santé des femmes, la recherche est en retard. Développer des solutions demande alors plus de temps. Elles sont donc moins simples à mettre en place, ne bénéficient ni de courbe d’apprentissage, ni de formulation déjà mise en place, ni de recette à adapter. Et, quand quelque chose existe déjà, bien souvent, la recherche est biaisée. On ne peut donc pas se contenter d’améliorer de l’existant : c’est un monde où tout est à créer ! L’énergie à déployer est donc plus importante, et les risques perçus, plus grands.

Mais surtout, il ne faut pas l’oublier — le manque d’initiatives qui émergent est accentué par un manque de légimité intériorisé par les femmes à :

  • 1, parler de leurs problèmes ;
  • 2, penser avoir le droit à une solution ;
  • 3, penser avoir le droit de s’imposer pour proposer cette solution.

Cela affecte la taille potentielle du marché (les femmes ne percevant pas leur droit de chercher une solution à un problème sensé ne pas exister!) et donc, la facilité d’installer un nouvel usage et un nouvel outil, solutionnant une problématique qu’on a toujours supporté sans moufter. Mais cela affecte aussi par conséquent le nombre potentiel de femmes qui décident de se lancer. En plus d’un biais naturel de manque de confiance chez les femmes, qui parfois les retiennent de se lancer, s’ajoute un biais : “Women have to be asked while men self-nominate” (“les femmes veulent qu’on leur demande, alors que les hommes se nominent eux-mêmes”). A SXSW, les entrepreneuses présentes soulignent beaucoup que les femmes ont davantage besoin de se sentir validées, propulsées. Elles attendent qu’on vienne les voir, qu’on les pousse pour se sentir légitime. Du coup, l’équation est simple (et triste!) : moins de femmes qui se lancent + moins de femmes qui pensent que leurs problèmes sont légitimes & universels = moins de FemTech !


Entrepreneur FemTech : un acte politique, qui change le monde !

Aujourd’hui, alors que le contexte politique, social et culturel permet d’envisager un dialogue plus ouvert autour de nouveaux sujets, investir le milieu desFemTech, en tant qu’entrepreneur ou investisseur, c’est contribuer à un changement de société majeur.

Investir ces sujets, c’est propulser la recherche et la connaissance scientifique liée à la santé des femmes. Grâce à la possibilité de collecter des données de manière simple et instantanée, la connaissance de son propre corps permise aux femmes constitue également une mine d’or d’apprentissage pour la recherche. D’où le nombre conséquent de partenariats mis en place entre ces startups et des centres de recherches, des laboratoires ou des universités. Clue et l’université de Columbia, par exemple, réalisent des études sur la puberté, et Moment Health travaille avec l’université d’Ulster sur les maladies mentales et les dépressions liées à la maternité.

Par ailleurs, avec le changement du rapport à la santé, au bien-être et l’évolution de la relation médecin/patient, les FemTech émancipent les femmes de certains a prioris qui affectent certains diagnostics. Donner le contrôle aux femmes sur leurs données santé, sur l’identification de certains symptômes et leurs traitements ou sur la qualifications de certains ressentis, c’est leur permettre de trouver des solutions plus efficaces, plus adaptées, plus tôt ! C’est aussi faire permettre de donner une existence tangible à certaines problématiques et les faire reconnaitre aux yeux de tous. Et, en les faisant exister, les normaliser et les dé-stigmatiser !

Mais le bénéfice est sociétal, parce qu’il est féminin, mais pas seulement ! De la même manière que faire évoluer les rôles de genre permet aussi aux hommes d’étendre leur champ des possibles, ouvrir la discussion et lancer l’innovation autour de sujets féminins créera nécessairement une vraie déferlante positive autour de sujets universels. Et l’avancée sur des opportunités FemTech peuvent aussi devenir des MenTech, et permettre une perception et une construction de relations plus égalitaire. Par exemple, où en est la pilule contraceptive pour hommes ?

Ava

Alors, aujourd’hui, où aller ? Tous les sujets sont ouverts : contraception sans hormone, charge mentale, confort menstruel, auto-diagnostics, masturbation, plaisir sexuel, rapport au corps, prévention des aggressions, hygiène intime, etc. À vous de les choisir, à vous de les trouver : les opportunités sont partout !


Finalement, comme les speakeuses l’ont conclu à la conférence :

« Would the world be better today if it had been ruled by women for the last 100 years ? Of course ! But would it be the best if it had been ruled by women & men, hand in hand ? That’s for sure. So let’s open the subject to men and welcome them in the conversation »
“Est-ce que le monde aurait été meilleur s’il avait été dirigé par des femmes ces 100 dernières années ? Bien sûr ! Mais aurait-il été LE meilleur s’il avait été dirigé par des hommes et des femmes, main dans la main ? C’est certain ! Alors ouvrons le sujet aux hommes et accueillons les dans la conversation”