Un logiciel peut-il nous rendre stupide ?

PowerPoint nous abrutit. C’est le constat plutôt acerbe que fait le journaliste Franck Frommer dans son ouvrage “La pensée PowerPoint : Enquête sur ce logiciel qui rend stupide”.

Pourtant, l’hégémonie que représente PowerPoint dans les outils de communication et dans les réunions de travail est incontestable. En 2001, on dénombrait environ 30 millions de présentations PowerPoint. En 2010, ce nombre était passé à 500 millions, soit presque quinze fois plus.

Le fait que ce logiciel soit autant utilisé pourrait apparaître comme une bonne chose. Après tout, PowerPoint est un logiciel relativement accessible et polyvalent qui laisse la possibilité de créer à peu près ce que l’on veut comme support de présentation. À partir d’une page blanche, on peut ajouter du texte, des images et même du contenu interactif. Ces présentations sont aussi bien présentes à des mariages qu’à des réunions militaires.

Quelles peuvent être alors les limites d’un tel instrument ?
Capture d’écran PowerPoint 2016

Nouvel ennemi : PowerPoint

Par définition, un outil n’est pas neutre, encore moins un outil informatique. Un logiciel reste avant tout une superposition d’algorithmes et de lignes de codes qui portent en eux la façon de penser et la vision du monde de la personne qui les a tapés. Il en est de même avec un logiciel tel que PowerPoint.

En 2010, le New York Times publiait un article intitulé « Nous avons rencontré l’ennemi, c’est PowerPoint ». Cet article fait suite à un briefing ayant eu lieu en 2009 à Kaboul censé éclairer l’armée américaine sur l’ensemble des acteurs présents en Afghanistan. Au lieu de cela, on a présenté un graphique que les responsables ont appelé un « plat de spaghetti ». Tout était mélangé au même niveau : politique locale et système féodal, religion et croyances, ethnies et tribalité, géographie, infrastructures, institutions, population, trafic de drogue et économie. À la vue de ce schéma, le commandant des forces alliées en Afghanistan s’est écrié : « Le jour où nous comprendrons ce schéma, nous aurons gagné la guerre !».

Cartographie du conflit militaire en Afghanistan réalisée par l’armée américaine

La personne chargée de la réalisation de cette présentation a vite été dépassée par la façon de faire imposée par PowerPoint. Malgré son apparente neutralité et sa versatilité, il n’a pas été possible de sortir des codes imposés par le logiciel.

La pensée PowerPoint

Au début des années 1980, on assiste à une mutation du fonctionnement des entreprises. Les nouvelles théories du management font disparaître le fonctionnement cloisonné et pyramidal hérité du taylorisme. L’entreprise devient alors plus réticulaire et horizontale. On entre dans l’entreprise projet. L’entreprise se construit autour de « projets » faisant intervenir des métiers hétérogènes. La réunion, qui autrefois était un outil occasionnel servant à rassembler des experts d’un même domaine pour résoudre un problème particulier, devient un outil destiné à communiquer et diffuser des informations à différentes personnes de l’entreprise. Elle se diversifie en plusieurs catégories : réunion de travail, réunion de communication, réunion d’information, réunion de créativité, etc. Les réunions de projet permettent de constater l’avancement de ce dernier, de s’assurer que les délais ou le budget sont respectés, de négocier certains points de désaccord, etc.

On cherche à s’assurer que l’information a bien été reçue et comprise par les personnes présentes dans la salle. Pour ce faire, l’effort est de plus en plus mis sur le support de présentation. 
De même, en plus de sa fonction informative, la réunion devient un exercice de persuasion et de séduction. Il faut persuader son auditoire que son idée est valable, il faut réussir à rallonger certains délais, diminuer certains coûts, etc. Ce travail passe également par le support de présentation. L’avènement de la micro-informatique et l’augmentation exponentielle du nombre de réunions tendent à faire remplacer les anciens transparents, dessinés à la main et tapés par des dactylographes, par un outil plus universel. C’est à ce moment-là que sort la première version de PowerPoint, d’abord sur Macintosh en 1987 puis sur Windows en 1990.

PowerPoint Version 1.0 sorti sur Macintosh en 1987

PowerPoint a donc été créé en réponse à une demande du monde de l’entreprise de pouvoir communiquer rapidement et simplement sur des sujets très variés. La grammaire-même du logiciel impose cette volonté d’aller à l’essentiel. Il contraint à des énoncés simplifiés, des formes syntaxiques limitées et aucune possibilité de créer une singularité dans le discours. Par quels moyens ?

Contraint par l’interface

Sur la version PowerPoint 2013, chaque nouvelle slide possède un gabarit qui propose d’effectuer diverses actions : ajouter un titre, ajouter du texte, insérer un contenu multimédia, etc. La taille des polices de caractères suggérées par défaut est telle qu’elle rend impossible la rédaction de plus d’une dizaine de mots. L’interface nous incite à abréger nos énoncés. Les bullet points, les listes à puces, sont le cœur de la langue de PowerPoint. Elles consistent à classer les idées selon des listes, qui peuvent être de toutes sortes : simples, alphabétiques, illustrées, animées, etc. Le logiciel impose que chaque point soit le plus concis possible. Il n’est pas possible d’écrire de longues phrases pour développer une idée. De même, il est difficile d’établir un lien entre chaque point de la liste, il n’y a pas forcément de connexions logiques entre elles. On peut aisément mettre des informations hétérogènes les unes à la suite des autres sans expliquer les relations qui les lient.

Extrait d’une présentation intitulée “La mort de Jésus-Christ”

De même, le vocabulaire des titres de chaque planche se réduit généralement à l’assortiment de quelques mots à l’infinitif piochés parmi une dizaine de termes issus de la novlangue : « promouvoir », « favoriser », « sensibiliser », ainsi qu’à l’usage d’articles indéfinis « une production en hausse », « un taux d’activité impacté », « une amélioration significative », etc. L’utilisation de l’infinitif et d’articles indéfinis a pour effet de rendre la présentation froide et impersonnelle. Ne possédant aucun statut et ne pouvant être rattachée à personne, elle déresponsabilise son créateur de son travail. Le fichier PowerPoint ainsi désincarné obtient une forme de légitimité et de souveraineté. Étant donné qu’aucune controverse n’est possible, il peut apparaître comme universel.

Ces modes de présentation participent à créer l’illusion d’un document irréfutable, qui ne peut être contredit et qui est imposé à l’ensemble de l’auditoire.

Créer des slides : un jeu d’enfant, vraiment ?

Par ailleurs, depuis sa création, le logiciel intègre de plus en plus de fonctions multimédias. On peut maintenant ajouter des images, des vidéos, du son. On peut travailler les transitions entre chaque slide ou à l’intérieur même d’une planche. PowerPoint possède une bibliothèque conséquente d’effets ou d’images prêtes à l’emploi. L’utilisation de ces effets peut servir à deux causes : informer ou illustrer.

Le graphisme joue évidemment un rôle essentiel dans la communication visuelle. Il se construit cependant sur des règles : mise en page, typographie, couleurs, illustration, etc. Manipuler ces éléments sans réellement les maîtriser peut desservir la compréhension du document. L’utilisation d’une image inadaptée peut par exemple être source de confusion ou de distraction. Elle devient un leurre qui détourne l’attention vers ce qui devait sembler à la base anecdotique. En proposant des produits prêts à l’emploi, PowerPoint omet de préciser que la conception graphique est un métier qui demande certaines compétences et qui obéit à des règles.

Aperçu de la banque de formes de PowerPoint 2016

Cependant, PowerPoint reste un logiciel conçu avant tout pour l’industrie et les professions à l’aise avec l’idée de modélisation.

Un consultant qui veut faire passer des messages ne le fait pas en écrivant un texte de vingt pages, mais en faisant un dessin ou un graphique. Le consultant cherche à faire passer ses idées, et la meilleure façon de le faire sans y passer trop de temps, c’est de formaliser rapidement sa pensée, de la simplifier, voire de la “caricaturer” ; c’est efficace, car c’est le plus lisible pour le “client”. La formalisation et la schématisation facilitent l’expression des idées.
Témoignage d’un consultant dans le domaine de l’ingénierie recueilli par le journaliste Franck Frommer.

Multiplions nos modes de représentation

Sous son apparente transparence, l’idéologie qu’impose PowerPoint est forte et contrôle profondément la façon de penser de son utilisateur. Quand le mode de pensée de l’utilisateur concorde avec celui imposé par le logiciel, son emploi devient légitime. 
Inversement, les disciplines comme l’histoire ou la littérature sont beaucoup moins à l’aise avec ces outils schématiques. La richesse de leur propos tient justement dans le texte, dans le fait de pouvoir amener une argumentation petit à petit, de pouvoir être discursif. Ce que PowerPoint ne permet pas.

Pour conclure, qu’il s’agisse de PowerPoint, Keynote ou tout autre logiciel de présentation, ces outils sont avant tout des supports rhétoriques. Mais ce ne sont pas les seuls. Le dessin, la maquette, la 3D, la photographie, la vidéo, etc. sont également des modes de représentation d’une idée. Chacun permet d’argumenter une idée, de soutenir une proposition, mais d’une autre façon. Ils permettent considérer une idée différemment, de la regarder sous un nouvel angle. Ainsi, en changeant d’angle de vue, on aperçoit des ombres, des volumes, des aspérités tandis que toujours regarder une idée de la même façon n’en donne qu’une image plate en deux dimensions.

Arrêtons donc de croire que PowerPoint suffit à représenter une idée. Redoublons d’imagination pour représenter nos idées, en travaillant avec des slides, affiches, extraits sonores, maquettes en blanc, prototypes comestibles, etc. ! Cherchons à confronter nos idées à travers différentes visions du monde, afin de nous assurer de leur compréhension unanime.

Pour en savoir plus :

Franck Frommer, La pensée PowerPoint. Enquête sur ce logiciel qui rend stupide, 2010