Les Amazones quittent le mythe et entrent dans l’Histoire

La mythologie fait la part belle aux exploits de ces combattantes farouches et courageuses. Mais plusieurs indices tendent à prouver qu’elles ont existé, explique Adrienne Mayor dans un livre éclairant. Une version plus courte de cet article est parue dans le Matin Dimanche du 19 novembre 2017.

Amazonomachie, 2ème moitié du IV° s. ap. J.-C., Turquie, Daphné (faubourg d’Antioche sur l’Oronte, actuelle Antakya), fragment de mosaïque de pavement, marbre et calcaire. © Wikimedia

Près du Fleuve Thermodon qui se jette dans la mer Noire dans l’actuelle Turquie, vivait le peuple des Amazones. Leur reine était la fille du dieu de la guerre, Arès. Les hommes, estropiés dès leur naissance, géraient la vie quotidienne et filaient la laine tandis que les femmes allaient à la guerre. C’est du moins ce qu’affirme le chroniqueur grec Diodore de Sicile, au Ier siècle avant J.-C.

Les récits mythologiques grecs font la part belle à leurs exploits. Hercule et Thésée les auraient combattues et vaincues avant de les épouser. Pareil pour Achille qui tombe raide dingue de la reine Penthésilée au moment précis où il l’achève au pied des murs de Troie. Les Amazones auraient assiégé Athènes et mené la vie dure aux grecs. «Ce qui surprend vraiment à leur sujets, c’est que ces femmes non grecques ont même surpassé les héros dans leur manière de mourir», analyse l’historienne Adrienne Mayor qui publie un ouvrage érudit sur les Amazones. Les grandes reines meurent vaillamment au combat et connaissent une fin héroïque tandis qu’Ulysse est tué accidentellement par son fils, Hercule est empoisonné, Jason se prend une poutre à bord de l’Argo, Achille succombe à une flèche sans passer par la case “duel final” et Persée a le mauvais goût de mourir de vieillesse.

Même Alexandre le grand les aurait croisées. Plusieurs biographes du roi font état de sa rencontre avec la reine Thalestris. Cette dernière se serait présentée à lui dans le but évident de concevoir une progéniture. Alexandre lui aurait consacré treize jours avant de reprendre la route. Les Amazones seraient donc sorties de la mythologie pour rencontrer des personnages historiques. A moins que ce ne soit le contraire… Les Grecs sont fascinés par ces femmes guerrières parce qu’elles incarnent une sorte de figure repoussoir avance l’historienne: «Elles constituent le revers imaginaire des femmes grecques dont on sait qu’elles vivaient confinées, reléguées dans la vie domestique». La figure des Amazones farouches combattantes qui tiennent la dragée haute aux hommes a dû émoustiller les esprits. Certains chercheurs ont même estimé que les Amazones étaient des personnages imaginaires, représentant les femmes grecques hors du contrôle des hommes. «Les Amazones ont longtemps été considérées comme le fruit de l’imagination des Grecs. Cependant, des femmes ressemblant aux Amazones ont vraiment existé», corrige Adrienne Mayor.

Enterrées avec leurs armes

Comme pour confirmer cette hypothèse, l’archéologie est venu au secours de la mythologie. Des recherches menées dans le Sud de la Russie et de l’Ukraine tendent à prouver que des femmes ont bel et bien pris les armes au sein de peuples steppiques à l’instar des Scythes ou des Sauromates. «De nombreux traits des descriptions apparemment contradictoires des légendaires Amazones faites par les Grecs pourraient en fait refléter des coutumes nomades mal comprises», analyse l’historienne. Dans la seule région qui se situe entre le Danube et le Don, les archéologues ont identifié pas moins de 112 tombes de femmes datant des Ve et Ive siècles avant notre ère. La plupart d’entre elles avaient entre 16 et 30 ans et leurs squelettes portent des traces de mort violente. A leur côté on trouve quantité de pointes de flèches, mais aussi des épées, des dagues, des haches, des lances, voire des armures. Toute la panoplie nécessaire pour mener la guerre. «L’analyse scientifique des ossements prouve que ces femmes montaient à cheval, chassaient et participaient aux combats dans la région précise où les mythographes et les historiens gréco-romains pensaient que les Amazones habitaient», écrit Adrienne Mayor.

Comment expliquer le rôle prépondérant qu’ont pu jouer les femmes au sein des peuples steppiques? Pour la plupart des chercheurs, cela s’explique notamment à cause des conditions de vie difficiles auxquelles ils faisaient face. Les jeunes Sauromates étaient éduqués à la dure: garçons et filles apprenaient à monter à cheval et à manier l’arc ensemble. Pas étonnant dès lors qu’on puisse trouver des femmes qui ont eu l’occasion d’exercer des rôles dévolus aux hommes, même dans des sociétés qui restaient fondamentalement patriarcales.

La figure de l’Amazone se construit donc à la frontière entre deux mondes: celui des cavaliers des plaines steppiques et celui des navigateurs et explorateurs grecs qui commencent à coloniser les bords de la mer Noire. Elle s’inscrit également dans la culture romaine suite aux guerres mithridatiques. Au Ier siècle avant notre ère, Mithridate VI Eupator règne sur un royaume qui s’étend presque tout autour de la mer Noire. Les Romains l’affrontent au cours de trois guerres successives et finissent par triompher. Les armées de Mithridate comptent des contingents grecs et des cavaliers issus des peuples vivant aux marges de son royaume: Alains, Scythes, Sarmates. Les soldats romains de Pompée ont rapporté avoir vu des guerrières se battant aux côtés du roi. L’une d’elle, Hypsicratia devient même sa dernière épouse. Pompée se fait un devoir de ramener quelques prisonnières à Rome pour assurer une touche exotique à son triomphe. Beaucoup plus tard, au VIe siècle après J.-C., l’historien byzantin Procope signale encore l’existence de guerrières à cheval provenant de Scythie. Par la suite, la figure de l’Amazone va même traverser les continents. Au XVIe siècle, lorsque des conquistadores se font attaqués par des femmes armées d’arcs et de javelots, ils ne manquent pas d’appeler le fleuve près duquel s’est tenu le combat “Amazone”.

Ces guerrières fascine toujours. «Il est probable qu’un des secrets de l’enchantement réside dans ses silences, c’est à dire dans l’incertitude et la liberté laissée à notre imagination», avance Violaine Sébillotte Cuchet qui signe la préface de l’ouvrage d’Adrienne Mayor : «le mystère des Amazones réside dans la force érotique du mythe. La femme combattante est la femme fatale par excellence. Elle n’hésite pas à tuer celui en qui elle voit son amant, son égal. Son arme est autant la guerre que l’attraction érotique qu’elle suscite sans jamais l’ignorer».


Wonder Woman, Amazone des temps modernes

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Les Amazones ont également leur super-héroïne en la personne de la Princesse Diana, plus connue sous le nom de Wonder Woman. Elle est née sous la plume du psychologue américain William Moulton Marston. Son créateur est très fortement influencé par le mouvement des suffragettes et par le contexte que traverse son pays lors de la Seconde Guerre mondiale. Beaucoup d’hommes sont au front et les femmes peuvent prendre une place plus importante au sein de la société en participant à l’effort de guerre collectif. Les aventures de Wonder Woman débutent en 1941 dans le numéro 8 du magazine BD All Star Comics.

Diana y est présentée comme la fille de la reine Hippolyte qui règne sur Paradise Island où les Amazones se sont réfugiées suite à leur défaite face à Hercule. Le Comics commence avec l’arrivée de Steve Trevor, aviateur de l’armée américaine qui s’est échoué sur l’île. Diana et Trevor repartent ensemble aux Etats-Unis, «dernière citadelle de la démocratie». Elle devient alors Wonder Woman et commence son long combat contre le crime. Le communiqué de presse annonçant la création de ce nouveau personnage qui prend place aux côtés de Superman et Batman insiste sur le caractère libératoire de la super-héroïne : «Wonder Woman a été conçue afin de promouvoir au sein de la jeunesse un modèle de féminité forte, libre et courageuse, pour lutter contre l’idée que les femmes sont inférieures aux hommes et pour inspirer aux jeunes filles la confiance en elles et la réussite dans les sports, les activités et les métiers monopolisés par les hommes». Il n’empêche, Wonder Woman évolue dans un monde d’hommes. Sa couverture ne trompe pas: dans la vie civile, elle est la secrétaire particulière de Steve Trevor.

Détail croustillant, Marston est un adepte du bondage et dote son héroïne d’un lasso magique. On ne compte pas les scènes où Wonder Woman se trouve attachée dans des positions insolites quand ce n’est pas elle qui entrave ses ennemis grâce à son artefact. La figure de Wonder Woman connait des hauts et des bas au fil des comics, des séries et des films. En 1954, le personnage passera même sous les fourches caudines d’un comité de censure suite à la publication d’un article du psychiatre Frederic Werthman. «Pour les garçons, Wonder Woman est une image effrayante. Pour les filles, elle est un idéal morbide», écrit-il. Au sein de la série télévisée « La Ligue des justiciers », elle est cantonnée au rang de simple secrétaire sous le nom de Diana Prince. Elle reste au bureau pendant que les super-héros bravent mille dangers pour restaurer l’ordre du monde. Il faut attendre le dernier film qui lui a été consacré pour la retrouver au centre du récit. La réalisatrice Patty Jenkins signe un «Wonder Woman» qui renoue clairement avec la figure de l’Amazone guerrière qui met la pâtée à ses adversaires.