Les pirates, des frères d’armes violents mais égalitaires

“La capture de Barbe Noire le pirate”, par Jean-Léon Gérôme Ferris, 1718

Ces hommes brutaux semaient la terreur et entravaient le commerce mondial. Mais ils s’appliquaient également à vivre selon des préceptes équitables, analyse Marcus Rediker dans un ouvrage passionnant. Version longue d’une page Histoire parue dans le Matin Dimanche du 22 octobre 2017.

En 1724, Alexander Spotswood, gouverneur de la colonie de Virginie, diffère le voyage qui devait le ramener en Angleterre. Dans un courrier envoyé à la métropole, il insiste sur le fait qu’il ne voguera qu’à bord d’un navire de la Royal Navy lourdement armé, craignant des représailles de navires pirates. Et pour cause: il avait autorisé l’expédition qui a rapporté la tête du célèbre capitaine Teach, plus connu sous le nom de Barbe Noire. «Il savait que les pirates avaient une passion pour la vengeance. Il avait toutes les raisons du monde de les craindre», écrit l’historien américain Marcus Rediker, dans «Les hors-la-loi de l’Atlantique». Le chercheur, qui se penche au chevet des travailleurs forcés, des esclaves, des fuyards et des mutins qui arpentent les océans, accorde une importance toute particulière à la décennie 1716–1726, considérée comme l’âge d’or de la piraterie.

À cette époque, les pirates sont parvenus à provoquer une crise économique et géopolitique en perturbant gravement le commerce international. «Ces bandits de haute mer suivaient les commerces les plus lucratifs, et, à l’instar de leurs prédécesseurs, cherchèrent à établir des bases à leurs opérations de déprédation dans la mer des Caraïbes et dans l’océan Indien.» Leur choix se pose d’abord sur les Bahamas, îles sans gouvernement ni défense. À partir de 1716, ils s’y installent par centaines avant d’en être progressivement délogés par la Royal Navy. Ils s’éparpillent alors sur la côte Est américaine, profitant des nombreuses criques inhabitées, et en Afrique. En 1718, l’île de Madagascar devient leur repaire. Les pirates y entreposent leur butin et reforment leurs équipages. Mais l’historien insiste sur le caractère temporaire et mobile de ces bases: «Le théâtre des opérations des pirates changeait régulièrement. Les brigands des mers fondaient des repaires près des routes commerciales, le plus loin possible des pouvoirs de l’État.»

Un vrai choix de vie

Mais qui étaient ces hommes? Les équipages étaient essentiellement composés de marins qui avaient fait leurs armes dans la marine marchande, la Royal Navy ou parmi les corsaires, ces pirates légaux financés par les gouvernements. La plupart devenaient pirates après que les bateaux sur lesquels ils travaillaient avaient été capturés. Il faut dire que les conditions de vie à bord des navires marchands ou militaires étaient extrêmement dures: «Celui qui a un peu de jugeote préférera cent fois finir en prison qu’être marin; car être à bord d’un navire, c’est être en prison avec en plus le risque de mourir noyé», notait le médecin de bord Samuel Johnson dans son journal. «La piraterie était un style de vie choisi volontairement par des hommes qui mettaient au défi les usages de la société à laquelle ils étaient arrachés», analyse Marcus Rediker.

Entre 1716 et 1726, on compte environ 5000 pirates en activité, estime le chercheur, beaucoup âgés de 20 à 30 ans. «La distribution des âges chez les hors-la-loi était grosso modo la même que dans la communauté du travail maritime en général, ce qui suggère que la piraterie attirait de manière à peu près équivalente tous les marins, indépendamment de leur âge», affirme Marcus Rediker. Tous ou presque issus des plus basses classes sociales, ils étaient des «fripouilles désespérées» qui n’avaient pas grand-chose à perdre, notait un fonctionnaire de la Couronne.

Alors, une confrérie de laissés-pour- compte, les pirates? Non, analyse l’historien, qui déconstruit les clichés romantiques véhiculés, notamment en littérature, depuis le XIXe siècle. Ils ne formaient en aucun cas une communauté pirate qui se pensait comme une utopie libertaire. Certes, un ordre social d’un genre particulier s’est développé sur les navires, où l’on pratiquait une forme «d’égalitarisme brutal», écrit l’historien. Les règles étaient notifiées dans un contrat rédigé et validé par l’ensemble de l’équipage au moment de lancer une expédition ou d’élire un nouveau capitaine. Celui-ci était choisi pour ses compétences maritimes et son tempérament de leader, mais son statut ne lui accordait pas vraiment de privilèges. Il dormait et mangeait aux mêmes conditions que le reste des hommes. «Ces arrangements faisaient du capitaine la créature de l’équipage», note l’historien. Toutefois le capitaine avait l’autorité absolue sur les décisions à prendre dans le feu de l’action. Ses ordres étaient sans appel. Pour contrebalancer son pouvoir, les membres de l’équipage nommaient un quartier-maître, sorte de délégué syndical avant l’heure, chargé de représenter et de protéger leurs intérêts.

Peu d’écarts de «salaires»

Le règlement de bord stipulait aussi comment le butin était redistribué. Le capitaine et le quartier-maître recevaient, selon les navires, les plus grosses parts du butin. Les pirates «spécialisés», tels que menuisiers, artilleurs ou chirurgiens, touchaient un peu plus que le simple marin, mais le système de répartition des richesses nivelait les salaires et réduisait drastiquement les disparités. «Cette pratique indique d’une manière révélatrice que les pirates ne se considéraient pas comme des travailleurs salariés, mais plutôt comme des entrepreneurs associés prenant des risques ensemble», analyse Marcus Rediker. Les querelles se réglaient toujours à terre sous la forme de duel au premier sang. Les tricheurs et les simulateurs étaient ostracisés et renvoyés à terre. Quand les pirates capturaient un navire, ils relâchaient souvent les membres de l’équipage qui ne souhaitaient pas rejoindre leurs rangs. Pour l’historien, «les pirates ont construit un monde en opposition à celui qu’ils abandonnaient derrière eux». Plus juste et plus équitable. Mais pas moins brutal.

Une brutalité dont les premières victimes étaient les capitaines des navires éperonnés. Il n’était pas rare que les flibustiers, une fois maîtres du vaisseau, se livrent à des sortes de procès les concernant. Ceux qui s’étaient montrés particulièrement cruels ou tyranniques étaient souvent exécutés. Mais des témoignages indiquent que plus d’un capitaine reconnu comme «un homme honnête n’ayant jamais maltraité ses marins» pouvait se voir récompensé.

Têtes contre têtes

Cette mansuétude ne doit cependant pas masquer le sentiment de terreur que les pirates inspiraient. Quand les autorités royales offrirent des primes pour leur capture, ils promirent eux aussi de belles sommes à qui leur rapporterait les têtes de certains fonctionnaires. Cette escalade de la violence a marqué les esprits et produit quantité d’anecdotes croustillantes. Telle celle qui se déroula en Virginie en 1720: six pirates sont sur le point d’être pendus, l’un d’eux réclame un dernier verre de vin, qu’on lui accorde. Il trinque alors à la damnation du gouverneur et au chaos qui ne manquera pas de toucher la colonie une fois que lui et ses pairs auront été exécutés. Le gouverneur Spotswood voit rouge et ajoute quatre places sur la potence afin de faire monter le nombre des condamnés à dix.

Les autorités ont également tenté de lutter contre la piraterie en offrant des amnisties, mais cette pratique n’a pas atteint pas son but. Et pour cause: «Accepter et respecter les règles de l’amnistie aurait signifié pour la plupart des pirates revenir à la condition misérable qu’ils avaient fuie», écrit l’historien. Et à partir de 1721, la politique se durcit: «Toute personne troquant ou échangeant avec les pirates, leur fournissant des vivres ou même surprise de parler avec eux se verra appliquer la peine capitale», stipule un règlement.

Puis l’année 1726 a sonné la fin de l’âge d’or de la piraterie. «Depuis le début, le monde social qu’ils avaient construit était extrêmement fragile, conclut Marcus Rediker. Ils ne produisaient rien et ne disposaient d’aucune place assurée dans l’ordre économique. Ils n’avaient ni nation ni foyer. Ils furent incapables de créer des mécanismes fiables à travers lesquels ils auraient pu renflouer leur population et mobiliser leur force collective. Ce sont les faiblesses de leur organisation sociale qui les rendirent vulnérables à long terme aux attaques de l’État impérial.»