Pestalozzi !

The Granger collection / Keystone

L’historien Daniel Tröhler revient sur le parcours du célèbre pédagogue suisse, qui vécut une partie importante de sa vie à Yverdon. Et sur la construction du mythe qui en a été fait. Page Histoire parue dans le Matin Dimanche 4 septembre 2016.

Notre père Pestalozzi est pour les maîtres tout particulièrement un exemple à suivre des plus vénérables. Pour nous tous, il est un modèle de l’amour des enfants, du dévouement à la profession, du véritable amour de la patrie, de la recherche sérieuse de la vérité et d’une religiosité authentique”. Voilà ce qu’écrivait l’enseignant Peter Heuser quelques années seulement après le décès du célèbre habitant d’Yverdon. Comment mieux exprimer le culte voué à cette figure entrée dans le Panthéon helvétique?

Pourtant, si Johann Heinrich Pestalozzi a fait l’unanimité après sa mort, il n’en a pas été de même de son vivant. Une récente biographie de l’historien Daniel Tröhler revient sur le contexte mouvementé dans lequel le pédagogue a développé ses idées.

Le petit Johann Heinrich est né en 1746 et a grandi à Zurich, ville alors en pleine ébullition. Un fossé s’est creusé entre les citadins et les habitants de la campagne. La république zurichoise se transforme en une oligarchie, gouvernée par un cercle restreint issu des familles qui ont fait fortune dans le commerce. Les affaires vont bon train, la finance étend son empire et cela ne va pas sans susciter des tensions. Certains citoyens estiment qu’il faut renouer avec un républicanisme moins marchand.

Une ferme en Argovie

Johann Jacob Bodmer, dont Pestalozzi suivra les cours, se désole de la disparition d’un âge d’or au cours duquel les Suisses étaient attachés à leur origine paysanne. Pestalozzi, étudiant, fréquente ces cercles de moins en moins tolérés par le pouvoir. Il finit par interrompre ses études, se lance dans un apprentissage de fermier et quelques mois plus tard achète un terrain en Argovie, le Neuhof. Il y construit une ferme qui va devenir le laboratoire de ses théories.

Car Pestalozzi a lu Rousseau et son «Emile» en particulier. Il lui voue un culte, lui qui “brisa […] les chaînes de l’esprit et rendit l’enfant à lui-même, et l’éducation à l’enfant et à la nature humaine”. Il soutient comme lui que le commerce corrompt mais que le travail aux champs permet de se concentrer sur le bien-être, individuel et collectif.

L’expérience du Neuhof tourne pourtant au vinaigre. Le futur pédagogue est obligé de développer une petite production industrielle de tissage et de filage pour subsister.

Le tournant de l’orphelinat

Mais l’apprenti fermier a fait place, peu à peu, au pédagogue: “S’il se révélait mauvais gestionnaire, Pestalozzi fut reconnu comme un réformateur crédible grâce à sa participation à un débat sur les fondements et les stratégies de l’éducation des paysans pauvres”, note Daniel Tröhler. Tout en restant au Neuhof, Pestalozzi commence donc à écrire. En 1781 il publie «Léonard et Gertrude» qui remporte un certain succès. L’histoire se déroule à la campagne et se focalise sur la manière d’administrer un village dans une république à la fois simple et vertueuse. Ses théories se développent. Au fil des années, il publie des essais et du théâtre, sans cesser de retoucher «Léonard et Gertrude». La pédagogie occupe une grande partie de sa réflexion.

Le tournant de la carrière de Pestalozzi survient en 1798 alors qu’il est déjà âgé de 52 ans. Il est chargé par les autorités de la République helvétique de gérer l’orphelinat de Stans dans le canton de Nidwald. “Stans allait devenir dans l’historiographie de l’éducation le tournant crucial entre la philosophie éducative moderne, qui aurait commencé avec Rousseau, et l’école moderne qui se développa après 1900”, analyse Daniel Tröhler.

Renforcer l’âme

L’expérience ne dure pourtant que quelques mois car l’orphelinat de Stans est finalement transformé en un hôpital pour les troupes françaises. On lui attribue ensuite le château de Berthoud dans le Canton de Berne alors que sa méthode pédagogique devient de plus en plus reconnue. Les idées de Pestalozzi en matière d’éducation, si elles s’inscrivent dans le siècle des Lumières n’en sont pas moins empreintes de valeurs protestantes. Il s’agit de former des citoyens à la moralité irréprochable : “Son programme d’éducation se fondait en premier lieu, davantage que sur l’acquisition des connaissances, sur le renforcement de l’âme”. Des têtes bien faites au service de cœurs purs, en somme.

A la Restauration, les châtelains de Berthoud recouvrent leur bien. Mais au fil des années, Pestalozzi est devenu un pédagogue reconnu, et c’est Yverdon qui lui propose son château. Il y fonde un institut pour jeunes gens, un pour jeunes filles, un pour les sourds-muets, un pour les enfants pauvres. La «méthode Pestalozzi» est en rupture spectaculaire avec l’enseignement des savoirs alors basé sur l’abstraction. Lui suggère au contraire de partir du concret pour aller à l’abstrait, du simple pour aller au complexe, du proche pour aller au distant. La méthode est considérée comme étant à la fois simple, religieuse et applicable sans grande formation. Le succès est au rendez-vous. On vient de toute l’Europe pour se former à Yverdon.

On peut s’étonner que dans le contexte assez conservateur de la Restauration, les idées de Pestalozzi soient si appréciées. Pour l’historien Daniel Tröhler, cela s’explique surtout par le fait que les vertus morales donnaient à la méthode un caractère universel qui dépassait le cadre républicain.

Au bord de la faillite

Le succès est tel que certaines écoles lui empruntent son nom pour se placer sur le marché. Mais le pédagogue n’est pas un très bon gestionnaire. En 1822, l’établissement d’Yverdon est au bord de la faillite. Pestalozzi se brouille avec les autorités municipales et retourne vivre ses dernières années au Neuhof, là où tout a commencé. Il décède en 1827.

Son héritage est imposant. Tout au long du XIXe siècle, les Etats-nations qui émergent en Europe se dotent de lois sur l’éducation. Les théories et les idées de Pestalozzi sont au cœur de l’élaboration des différents systèmes scolaires. “Les maîtres d’école, en voie de devenir un groupe professionnel, trouvèrent en Pestalozzi leur saint patron, une figure de proue qui convenait fort bien à la défense de leurs intérêts”, conclut l’historien.

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Un citoyen suisse emblématique

La construction du mythe Pestalozzi peut aussi s’expliquer par l’usage que vont faire de sa figure certains politiciens. En 1891, la Suisse s’apprête à fêter son 600e anniversaire. C’est une première: la date de 1291 comme acte fondateur de la nation helvétique a été décidée depuis peu. Partout dans le pays, on cherche à célébrer l’événement en invoquant la mémoire de personnages emblématiques qui puissent servir de ciment à la jeune nation.

Dans cette catégorie, Johann Heinrich Pestalozzi est un bon client. Le député yverdonnois Ernest Correvon ne manque pas de s’en rappeler lors de son discours du 1er août sur la place Pestalozzi : “Le sang italien et le sang allemand coulent dans ses veines mais c’est dans notre pays romand que son génie a atteint son plus haut point d’intensité. Pestalozzi était ce que doit être notre Suisse, une étroite union entre les trois races qui se partagent le sol de la patrie, chacune apportant son contingent d’originalité et de grandeur.”

On passera sous silence le fait que la famille Pestalozzi trouve ses origines dans un village qui se situe sur le territoire italien et qu’il a vécu certainement un peu trop tôt pour s’impliquer consciemment dans la construction d’une identité nationale.

A lire : Daniel Tröhler, «Pestalozzi», Antipodes, 2016, 155 p.